DE LA PROPOSITION
Une proposition, nous venons de le dire, est l'expression totale d'un jugement, soit qu'on l'énonce par un seul mot, au moyen des idées accessoires que l'usage y aura attachées, soit qu'on l'énonce par plusieurs mots réunis : dans les deux cas, l'expression est totale dès qu'elle énonce l'existence intellectuelle du sujet sous telle relation à telle ou telle modification. Le jugement est dans l'entendement, et il est prononcé par cette faculté de notre âme ; la proposition est la manifestation extérieure de ce jugement par les sens, les articulations, les mots nécessaires, dans chaque langue, pour produire l'expression totale du jugement. Celui-ci est un acte de l'entendement; celle-là est la traduction en paroles de cet acte intérieur.
Il ne faut pas confondre la proposition avec la phrase. Le mot phrase dérive d'un mot grec qui peut se rendre en français par locution; et l'on appelle phrase tout assemblage de mots exprimant une idée : comme la même idée peut être exprimée par différents assemblages de mots, elle peut être rendue par des phrases toutes différentes. Par exemple : litteras accepi tuas, litteras tuas accepi, tuas accepi litteras, tuas litteras accepi, accepi litteras tuas, accepi tuas litteras, sont six phrases différentes, puisque c'est partout la même idée, mais exprimée de six manières diverses ; et toutes ces phrases ne sont qu'une seule et même propo' sition, puisque, dans toutes, c'est toujours l'expression totale d'un seul et même jugement; c'est l'existence intellectuelle d'un même sujet sous le même attribut. Ainsi la phrase est différente, quoique composée des mêmes mots, lorsque l'arrangement de ces mots est différent : la proposition est la même, quoique l'arrangement des mots soit différent, toutes les fois que par ces différents arrangements on énonce le même jugement.
Aussi une phrase est-elle bonne ou mauvaise, selon que les mots qui la composent sont assemblés, terminés et construits d'après ou contre les règles établies par l'usage de la langue dans laquelle on s'énonce. Une proposition, au contraire, est bonne ou mauvaise, selon qu'elle est conforme ou non aux principes du bon sens et de la morale. Une phrase est correcte, ou incorrecte, claire ou obscure, élégante ou commune, simple ou figurée : une proposition est vraie ou fausse, juste ou injuste, etc.
La matière de la proposition est la totalité des parties intégrantes dont elle est com[X)sée. On
DE LA SYNTAXE
peut la considérer logiquement ou grammaticalement.
Pour distinguer plus facilement les parties logiques de la proposition, rappelons-nous que le jugement est le résultat de la comparaison de'deux sensations, résultat par lequel noire entendement prononce si ces deux sensations sont semblables DU différentes, si elles se conviennent ou non, ou bien si la seconde est une des idées partielles qui forment la totalité de la première. 11 y a donc dans tout jugement deux idées distinctes, celle de la première sensation, qui est celle de la chose donton juge, et celle de la modification qu'onjuge appartenir à la première. Pour bien juger, il faut que nous ayons une Connaissance parfaitement distincte de chacune de ces deux idées; sans quoi il nous serait impossible de prononcer, d'affirmer, et par conséquent de juger. Ces deux idées sont lès parties logiques, les éléments du jugement , et par conséquent de la proposition, qui n'est que l'expression totale du jugement.