DU REGIME
Régime vient du mot latin regimen, qui sîgiiîfie gouvernement , et qui est formé de regere, commander, gouverner; il est employé ici au figuré, pour exprimer l'empire ou l'influence que certains mots exercent sur d'autres en les forçant à prendre telle ou telle inflexion dans tel ou tel cas J de manière que, relativement à leurs inflexions, ou à leurs terminaisons, les derniers, qui sont régis ou ^OMuernes, soient dans la dépendance de ceux qui les régissent, qui les gouvernent. C'est en ce sens que Ion dit dans la langue latine, par exemple , que les verbes actifs gouvernent l'accusatif : ce qui veut dire que le mot qui exprime l'objet sur lequel tombe ou s'exerce l'action exprimée par le verbe doit toujours prendre la terminaison qui constitue l'accusatif dans celte langue.
La place que doit occuper ce régime, cet accusatif, dans les langues qui ont des cas, dépend uniquement du caprice ou du goût particulier de celui qui parle ou qui écrit, de l'harmonie, ou du concours plus ou moins agréable des syllabes qui peut résulter de celte différente position ; parce que sa terminaison caraciérisiique indiciuani toujours aux yeux, à l'oreille et à l' esprit, que ce mot est à l'accusatif, il se présentera toujours comme régime direct, du verbe, dansquehjue place qu'il se trouve (1). Il en est de même des autres cas, qui peuvent être le régime dun verbe, ou d'un adjectif, ou d'une préposition.
(t) Accepi litteras tuas: litteras tuas accepi; tuas accepi Htteras, etc. Eu Trançaib, il n'y a qu'une seule constructiou ; j'ai reçu votre lettre.
1)E LA SYWTAXE.
Mais dans la langue française et dans les auires langues qui n'ont point de cas, le régime ou le complénDent des verl»es, des prëposiiions, ou des modificaiifs particuliers, doit toujours être détermine par la place qu'il occupe ; parce que, dans ces langues, les noms n'ayant pas d'autres variétés dans leurs inflexions que celles qui sont relatives aux genres et aux nombres, et les genres et les nombres n'étant pas du ressort du régime, mais seulefiient de celui du rapport d'identité, ces noms ne peuvent porter l'empreinte de leur dépendance comme régimes de tel ou tel mot, que par la place qu'ils occupent relativement à ce mot. Ainsi, dans notre langue, nous ne pouvons dire que d'une seule manière : César vainquit Pompée, parce que c'est par |a place qu'occupent les deux substantifs César et Pompée, que le premier est le sujet, et le second le complément du verbe vainquit: et, si nous transposions ces deux subsiantifs, en disant : Pompée vainquit César; quoique cette nouvelle proposition restât composée des mêmes mois que la précédente, elle serait tout opposée, puis [ue ce serait alors César qui serait le vaincu, et Pompée le vainqueur. Dans les langues qui ont des cas, cette transposirion des trois mots quicomposentla proposition ne produirait aucune altération dans le sens ('l),pa«rce que le substantif César aurait toujours la terminaison particulière qui constitue le nominatif, et qui désigne toujours le sujet de la proposition; le substantif Pompée aurait toujours l'inflexion distinctive qui convient à l'accusatif, et qui indique toujours le régime du verbe, quelle que soit la place de cet accusatif : ainsi, quelque place que l'on donnât à chacun de ces trois mois, les yeux, l'oreille et l'entendement distingueraient toujours facilement le sujet, le verbe et l'objet de l'action, et les reconnaîtraient toujours chacun à sa physionomie particulière.
Sous ce point de vue il n'est pas douteux que les langues qui ontdes casn'aient unavantage bienraar* que, bieu précieux, sur celles qui n'en ont pas (2). On y distingue le sujet et le régime par un caractère sensible, par une physioDOU)ie qui leur est propre, par une empreinte visible qui affecte le matériel des mots, par une sorte de livrée qui atteste, même aux yeux et aux oreilles, leurs fonctions respectives ou leur dépendance : tandis que, dans les langues qui n'ont point de cas, on
(<) Cœsarvicit Pompeium... Pompeium vicit Cœsar... Vieil Cœsar Pompeium... Vicit Pompeium Coesar... Cœ.^ar Pompeium ricil... Pompeium Cœ.^ar vicit.
(2) Le lalin , quoiqu'il ait dfs cas, a quelques mots indéclinabl- s, tels que fas, nefas , geU , cornu au singulier, etc. Fa« atque nefas exiguo fine libidinum discernunt avidi. (Horat., lib. I, od. 18.) Et peccare ntfas, aut pretium est mori. (Ibid., lib. III, od. 4.) Jam cornu petit. ( Virg., eglog. 9.) Cornu fuit ilU caveto. (Ibid.) Fanum habetin cornu. (Horat.)
ne peut indiquer le sujet et le complémenl que par les places respectives qu'ils occupent, moyen tout à fait petit, mesquin et borné. Dans les premières, on peut exprimer la même proposition avec les mêmes mots de plusieurs manières différentes : par exemple, la proposition : César vainquit Pompée peut être rendue en latin par six phrases diflerentes; ce qui fournit d'amples moyens de varier le style et la construction de ces phrases, et de préférer celle qui produit la plus grande harmonie et le plus grand effet, sans nuire ni à la clarté, ni à la précision, qualités essentielles du langage. Dans les langues qui n'ont point de cas, au contraire, on ne peut exprimer cette proposition que d'une seule manière; pauvreté qui détruit bien des moyens de variété et d'harmonie.
Si donc toutes les langues ont cela de commun qu'elles doivent déterminer le sujet et le régime, et avoir des moyens pour les faire reconnaître , elles diffèrent dans ces moyens , puisque les unes emploient pour cela les cas, et que les autres ne les distinguent que par la place qui leur est assignée dans la construction de la phrase.
En effet, il ne suflit pas, pour exprimer une pensée, d'accuniuler indistinctement des mois, sans ordre, sans liaison, sans dépendance ; il doit y avoir entre tous les mots employés une corrélation universelle, une dépendance réciproque, qui concoure a l'expression du sens total, et qui le détermine de la manière la plus claire et la plus précise. 11 y a des mots qui, comme les noms communs, les prépositions et les verbes relatifs, ont par eux-mêmes une signification vague et générale qui a besoin d'être déterminée, ou restreinte, tantôt d'une manière, tantôt d'une autre, selon les circonstances. Ce sont les mots qui expriment cette détermination, ou cette restriction , dans certaines langues, en se revêtant de telle ou telle terminaison ; dans d'autres, en se mettant à telle ou telle place, qui sont le régime, ou le complément de ceux dont ils deternjinent ou dont ils restreignent la signification. Toutes les langues ont donc besoin ou de régime ou de complément.
Nous disons de régime ou de complément : nous pensons effectivement que ces deux mots ne sont pas sjnonymes, et qu'il y a une différence réelle dans leur signification. En examinant attentivement les phrases dans lesquelles les Grammairiens latins parlent de régime, on voit facilement qu'ils entendent par ce terme la forme particulière que doit prendre i« complément grammatical d'un mot, en conséquence du rappoi t particulier sous lequel il est envisagé. C'est dans ce sens qu'ils disent que le régime du verbe actif est ï accusatif : et, dans toutes les circonstances, ils appellent régime la terminaison particulière que doit prendre chaque mot dans tel ou tel cas, en vertu de la syntaxe
GRAMMAIRE FRANÇAISE
usuelle de la langue. Si l'aspect ou le point de vue, sous lequel on considérait ce mot , vient à changer , le même mot prend une autre terminaison qui lui est assignée par la syntaxe; de sorte qu'il exprime toujours la même idée fondamentale, pour l'expression de laquelle 'il a été adopté , mais qu'il change de forme selon le point de vue sous lequel on le considère , et qu'il prend chaque fois la terminaison que la syntaxe lui assigne. C'est ce valet de comédie , qui se présente k son maître successivement comme son cocher, comme son cuisinier, comme son valet de chambre, et qui prend le costume et les attributs relatifs à ses fonctions actuelles. On ne doit donc entendre par régime que les formes ou les différentes terminaisons que prend un mot, relativement au point de vue sous lequel on le considère ; et conséquemment c'est mal à propos qu'on parle de régi^yie dans notre langue, et dans celles qui n'ont point de cas.
Quoique les langues qui n'ont point de cas varient les formes de leurs noms, relativement aux nombres et aux genres, \ks accidents relatifs à ces deux objets ne dépendent pas du régime, mais bien de l'identité ; parce que le modificatif et le subjectif exprimant le même objet individuel , ils doivent revêtir les mêmes formes relatives aux genres et aux nombres. Au contraire, la détermination des formes par les lois du régime, au lieu d'être fondée sur l'identité entre le régissant ( t le régi, suppose de la diversité entre ces deux mots, ou , pour mieux dire, entre les idées qu'ils expriment. Le régime ne doit donc être fondé que sur la diversité des cas.
Les langues qui n'ont pas de déclinaisons ont donc des compléments et non pas des régimes. Et qu'on ne croie pas qu'il est indifférent de dire régime ou complément : car, outre que le régime emporte toujours avec lui l'idée d'un changement dans la forme des mots, ce qui n'a pas lieu dans le complément, il y a encore entre eux cette différence essentielle , que la disposition des compléments est une affaire de construction, comme nous le verrons tout à l'heure, au lieu que la détermination du régime est une affaire de syntaxe; et il ne faut pas non plus confondre la syntaxe avec la construction.
Il est par cela même conforme à la précision des idées d'éviter l'emploi des mots régir, régime, gouverner, lors(f u'il est question de langues qui n'ont point de (^s : ces mots ne sont venus que de la Grammaire latine, sur le modèle de laquelle ont été formées les Grammaires de la plupart des langues modernes, sans que l'on ait fait trop d'attention au génie particulier de chaque langue, ni aux moyens variés que chacune emploie pour parvenir au même but. Il est plus naturel de donner le nom de complément, dans les langues sans cas,
à ce que Ion appelle régime dans les autres langues, parce qu'il sert effectivement à compléter le sens qu'on se propose d'exprimer.