DES COMPLÉMENTS
Le complément, mot formé du latin comptere, remplir, n'est autre chose (jue des mots ou'on ajoute à un mot pour en compléter ou en déterminer la signification , de quelque manière que ce puisse être.
Les! noms propres n'ont pas besoin de compléments : ils sont assez déterminés par eux-mêmes, puisque chacun d'eux exprime complètement l'individu désigné par tel ou tel nom. Quand on dit : Rome, César, Socrate , l'esprit n'a pas besoin de nouvelles idées déterminatives, ni conséquemment de nouveaux mots , pour avoir une idée précise de ces trois individus : et si l'on y ajoute quelques développements , comme : Rome , maîtresse du monde; César, vainqueur de Pompée; Socrate, le plus sage des philosophes; ces mots ajoutés expriment le point de vue sous lequel on envisage Rome, César, Socrate; ils désignent une de leurs qualités respectives, mais ils ne sont aucunement nécessaires pour compléter ou pour déterminer le sens de ces trois noms propres : aussi ces mots ajoutés ne sont pas employés là comme complémenis;i\s se rapportent simplement aux noms par apposition , parce qu'il y a un véritable rapport d'identité, et non pas un rapport de détermination.
Il en est de même des noms appellatifs ou communs, lorsqu'ils désignent le genre ou l'espèce, c'est-à-dire lorsqu'ils sont pris dans toute l'étendue de leur signification.
Mais si les noms appellatifs sont pris dans un sens plus restreint, ils peuvent avoir autant de compléments différents qu'on peut faire de questions relatives à ce mot, et qu'il peut y avoir de manières possibles d'en déterminer la signification. Dans ces vers :
, Aimable paix, vierge sacrée,
I Descends de la voûte azurée,
Viens voir tes temples relevés , Et ramène au sein de nos villes ! Ces dieux bienfaisants et tranquilles
I Que nos crimes ont soulevés. ^
Le substantif paios est pris dans toute l'étendue de sa signification ; c'est la paix en général personnifiée : aussi n'y a-t-il pas de complément; et les mots vierge sacrée se rapportent à ce substantif par apposition. Mais si l'on parle d'une paix particulière, on peut demander quelle paix? Ln paix de l'âme? La paix de la conscience? La paix de la patrie? La paix de Campo-Formio? etc. ; les mots de l'âme, de la conscience, de la patrie, de Campo-Formio, déterminent l'espèce de paix dont
DE LA SYNTAXE
on veut parler, et sont conséquemment les cmri' pléments de ce nom commun.
Entrons dans quelques développements.
Si l'on dit : le droit de l'épée, le sens attaché au nom commun droit est déterminé par le compLé- 7uentde l'épée : par ce moyen, le mot droit, au lieu d'exprimer g^énéraleraent un droit quelconque, n'exprime plus qu'un droit particulier, celui des amies; au lieu d'être un nom de genre, il devient un nom d'espèce. Le substantif épée n'a pas de complément, parce qu'il est pris dans son acception la plus géfiéi'ique, pour les amies. Mais si l'on voulait parler d'une épée particulière, on pourrait demander : de quoi est-elle ? d'acier; d'acier, complément relatif à la matière : à qui est-elle? c'est l'épée de Charlemague; c'est l'épée de Charlemagne , complément relatif à la propriété : quelle longueur a-t-elle ? c'est une épée d'un mètre de long ; c'est une épée d'un melre de long, complément relatif à une dimension ; et ainsi des autres questions que l'on pourrait faire, en répondant à chacune par un nouveau complément. On ferait facilement les mêmes observations sur tout autre nom appellatif.
Plusieurs modificaiifs particuliers ont aussi besoin d'un complément pour en déterminer la signification : adapté aux circonstances; utile à sa patrie; digne de respect; facile à concevoir, etc., etc.; aux circonstances, à sa patrie, de respect, à concevoir, sont autant de compléments des adjectifs ; adapté, utile, digne, facile, etc.
Les verbes actifs n'ont jamais un sens complet qu'au moyen d'un complément, et quelquefois de deux compléments existants ou sous-entendus, qui déterminent l'idée générale de la relation qu'ils expriment par le moyen d'un terme conséquent : aimer la vertu; craindre le crime; aller à ta ville; revenir de l'Italie; en passant par les Alpes. Effectivement les verbes de cette espèce auraient un sens tout à fait vague et indéterminé sans les compléments.
Si l'on dit, par exemple : un tel a donné, il se présente plusieurs questions à faire : ces questions sont autant de preuves que le sens n'est pas complet; et la réponse à chacune d'elles sera un complément qui ajoutera un degré de précision de plus à l'idée énoncée par ces mots : un tel a donné. Qu'a-t-il donné? une paire de pistolets, complément objectif qui exprime la chose donnée. A qui a-t-il donné ? à tel officier, autre complément qui détermine la personne à qui la chose a été donnée. Le verbe donner a donc là deux compléments uécess3i\res ; l'un sans préposition, qui exprime l'objet donné ; et l'autre avec la préposition à pour désigner le terme de l'action. On a donc cette phrase : un tel a donné une paire de pistolets à tel officier.
Cette proposition a maintenant un sens complet. On peut néanmoins demander encore : de quelle
fabrique étaient ces pistolets? De la manufacture de Maubeuge, complément qui détermine, non pas le verbe donné, mais son complément objectif, une paire de pistolets. Pourquoi un tel les a-t-il donnés ? pour telle action héroïque, autre complément qui détermine le motif du don. En multipliant les questions, on aurait pour réponses de nouveaux compléments, dont chacun ajouterait un nouveau degré de précision, une nouvelle détermination au sens total de la phrase, qui est maintenant : un tel a donné une paire de pistolets de la manufacture de Maubeuge à tel officier, pour telle action héroïque.
On le voit ; quoiqu'un mot serve de complément à un autre mot, il peut lui-même avoir besoin d'un complément ; ainsi : de la manufacture de Maubeuge, est complément de une paire de pistolets, quoique ces derniers mots soient déjà le complément de a donné. Par la même raison, ce second complément peut en exiger un troisième , auquel un quatrième serait lui-même subordonné ; et ainsi de suite. De manière que chaque mot étant nécessaire à la plénitude du sens du mot qu'il modifie, les deux derniers constituent le complément total de l'antépénultième, les trois derniers mots sont le complément total de celui qui précède l'antépénultième ; et ainsi de suite, en remontant jusqu'au premier complément, qui ne remplit bien sa destination qu'autant qu'il est accompagné de tous ceux qui lui sont subordonnés.
Ainsi, dans la phrase précédente : Maubeuge est le complément particulier de la préposition rfé; de Maubeuge, qui détermine de quelle manufacture il s'agit, est le complément du substantif manufacture ; la manufacture de Maubeuge est le complément de la préposition de; de la manufacture de Maubeuge, qui détermine d'où étaient les pistolets, est le complément total du substantif pisïo/e<5;pï«tolets de la manufacture de Maubeuge est le complément total de la préposition de; de pistolets delà manufacture de Maubeuge est la totalité du complément de une paire ; et enfin une paire de pistolets de la manufacture de Maubeuge est le complément total objectif du verbe a donné. Dans cette proposition : un tel est le sujet ; et a donné une paire de pistolets de la manufacture de Maubeuge est l'attribut complexe.
Il est indispensablement nécessaire de s'accoutumer à analyser ainsi les propositions, et à reconnaître le complément particulier de chaque mot, afin de mieux saisir leur dépendance mutuelle, la subordination des uns à l'égard des autres, et de distinguer plus facilement, par cette analyse, l'idée accessoire déterminative que chaque complément ajoute à l'idée principale.
Il est facile de conclure de tout ce quenousavons dit jusqu'ici sur les compléments, qu'ils sont tou*
GRAMMAIRE FRANÇAISE
jours fondés ?ur un rapport de détermination, et non pas sur le rapport d'idmtilé.
Dans le rapport d'identité, le subjectif et le roodificaûf u'expfimepl qu'un seul et niêuie objet modifié de telle ou telle manière ; s'il y a deux ou plusieurs ipots, c'est que l'un exprime l'objet, et que les autres expriment les modifications que notre esprit apeiçoit dans ce même objet : il en résulte qu'il y a unité parfaite de perception dans notre entendement, qui ne voit la modification que dans le sujet , et le sujet que revêtu de sa modification. De la l'uniformité parfaite des accidents entre le subjectif et le modificaiif.
Dans le rapport de détenuinntion , il y a souvent deux objets différents^ exprimés par deux mots dont l'un détermine le sens de l'autre.
L'ideniiié doit se trouver dans les accidents des mots, comme elle est dans notre entendement , entre le .sujet et sa modification, ou entre le sujet et le Verbe qui exprime l'existence inlelleciutUe de ce sujet sous telle ou telle relation à telle ou telle modification déttrminée. Car, dans l'un et l'autre cas, notre esprit n'aperçoit qu'un seul et n.éme g' jet : dans le premier, le sujet modifié de telle manière ; dans le second , te sujet existant sous telle; relation à tel attribut dé/erm/né, c'est-à-dire, ou ajjissanide telle manière, ou recevant telle in[ipression, ou se trouvant dans telle situation,
La déterminaiiôn ne peut souvent ^voir lieu que par le moyen d'un objet différent de cejui qu'on veut déterminer ; ainsi je ne puis déterminer de quelle manufacture je parle, que par un objtt différent, Mauhtuye; ni unepnire, que par pisioiets; sans cela la manufacture serait indéterminée et inconnue , et l'on ne saurait pas de quelle paire on veut parler.
L'identité est si réelle et si clairement sentie entre le subjectif et le modificaiif, que souvent dans le discours on ?.iipprime le subjectif, sans qu'il en résulte -ni confusion, ni obscurité; tant il est vrai <jue le sujet et sa modification ne font qu'un.
Le pauvre, en sa ca^ne, où le chanme le couvre, yn fau rempli d'erreurs, que le trouble accompagne.
(BOILEAU
L'hypocrite, en fraudes fertile, Dès l'enfance est pétri de fard :
Jl sait colorer avec art Le fiel que sa bouche distille ; Et la morsure du serpent Est moins aiguë et moins subtile Que le venin caché que sa langue répand.
(J.D.HOUSSEAD.)
Tout le monde sent, en lisant ces vers, que le pauvre est pour V homme pauvre, un fou pour un homme fou, ['hypocrite pour {'homme hypocrite, et la suppression des subjectifs n'ôte rien à la clarté
des idées , parce qu'il y a ïdent'ité parfaite entre eux et les modificatifs ; et conséquemment ceux* ci suffisent seuls pour exprimer elle sujet et sa mo« dification.
On n'aurait pas le même résultat si, dans le second vers, on supprimaitt/'errewrs, qui est le complément de rempli; le sens serait incomplet, puisqu'on ne saurait pas et qu'on ne pourrait pas deviner de quoi il est rempli. De même, dans les vers qui suivent, si l'on supprimait en fraudes, de fard, du serpent, le sens des mots fertile, pétri, morsure, serait évidemment incomplet.
Le rapport d'identité n'exclut pas le rapport de détermination. Si je dis : Y homme saye; il y a un véritable rapport d'identité entre homme et sage, puisque ces deux motsuénoncentensenible qu'un seul et même individu, que je pourrais exprimer par le seul mot le sage. Cependant sage détermine homme, puisqu'il exprime de quelle espèce d'homme je veux parler. Il y a donc tout à la fois rapport de détermination et rapport d'identité; et voilà pourquoi nous avons dit que le rapport de détermination existe souvent (et non pus toujours) entre des objets différents.
Mais l<; rapport de déterm'mation se trouve sou' vent sans celui d'identité : un fou rempli d erreurs, etc. : il y a identité entre fou et rempli; mais il n'y a que rapport de détermination, sans identité, enire rempli et d'erreurs. De même, il y a rapport d'ideni'itéenlrel'hiipocriteet fertile, et il n'y a que rapport de détermination entre fertile et en fraudes, entre morsure et serpent, etc. Enfin, il y a rapport d'idenlilé entre un tel et a donné, puisque c'est un tel qui a faii l'action de donner : et il n'y a qu'un rapport de détermination entre a donné et une paire de pistolets, et entre a donné et à tel offi' lier.
En reportant les yeux sur ce que nous avons dit des compléments des noms appellatifs, et de ceux des modificatifs particuliers, on concevra facilement que ces compléments sont toujours précèdes d'une préposition ; et l'on en conclura que le rappoit de détermination, soit d'un nom appellatif, soit d'un modificaiif particulier, ne peut être exprimé que par une préposition suivie de son complément. Et l'on voit alors qu'on a un rapport complet, dont l'antécédent est un nom appellatif, ou un modificaiif particulier, ou un adverbe, dont la préposition est le signe ou l'exposant, et dont le complément de celle-ci est le conséquent. Nouvelle preuve de l'utilité des prépositions et de leurs fonctions dans le discours.
On verra de même que certains verbes n'ont qu'un seul complément sans préposition ; et que ce complément est uniquement designé par la place qu'il occupe, dans les langues qui n'ont point de cas, et par la terminaison de l'accusatif, dans les autres langues : César vainquit Pompée; aimer la
DE LA SYNTAXE