XIII. Dites
L'un et l'autre cheval;
Le premier, le second, et -le troisième étage ; et non pas :
L*un et l'autre chevaux;
Le premier, le second et le troisième étages.
Le substantif fait la loi aux adjectifs ; mais il ne la reçoit jamais. Tous les adjectifs ensemble ne le forceraient pas à devenir pluriel. Ces locutions sont elhpliques ; le substantif est sous-entendu à chaque adjectif. C'est comme s'il y avait :
L'un cheval, et l'autre cheval;
Le premier étage, le second étage, etc.
C'est donc une faute de dire :
Les langues grecque, latine et française.
L'usage autorise, il est vrai, cette discordance de nombre. Mais la raison ici a le droit de réclamer : il faut substituer une autre tournure qui fasse disparaître cette discordance. Nous préférerions cependant la locution précédente à celle-ci :
La langue grecque, la latine, et la française.
XIV. On ne dit plus lettres royaux , prisons royaux ni ordonnances royaux, en parlant des ordonnances de nos rois. L'usage n'autorise plus ces locutions rebelles à la loi de l'accord ; elles ne sont même plus usitées au palais.
XV. L'adjectif /êtt ne prend la marque caracté- •ristique du féminin que lorsqu'il est précédé de l'article ou d'un adjectif possessif. Ainsi écrivez :
La feue reine, ma feue mère, etcj et :
Feu la reine, feu ma mère, etc.
Cet adjectif signifie défunt, et vient peut-être du latin fuit, il a été. C'est en plaisantant que Scarron a dit : feu Platon, feu Aristote ; et Gresset :
Feu Céladon, je crois, vous a légué son âme.' (Voyez notre Dictionnaire à l'occasion de ce mot.)
XVI. L'adjectif nu ne s'accorde en genre et en nombre avec son substantif que lorsqu'il en est précédé. Écrivez :
Tête nue, pieds nus, jambes nues;
et :
Nu-têle, nu-pieds, nu-jambes.
Même règle pour demi; mais cet adjectif ne peut varier qu'en genre. Ecrivez :
Une heure et demie ; deuo% heures et demie ;
et; Une demi-heure; une demi-aune.
XVII. Grande quitte quelquefois Ve muet, dans la prononciation et même dans l'écriture, devant un substantif qui commence par une consonne ; et l'on y substitue l'apostrophe. Au reste, cela n'a * guère lieu que dans les locutions suivantes :
La grand'salle du palais, la grand'chambre du parlement, ce n'est pas grand'chose, à grand'peine, il eut grand' peur, on lui fit grand' chère, une grand' mère, une grand' tante, une grand'messe.
( Voyez ce que nous en avons déjà dit ailleurs.)
XVIII. Aucun n'a de pluriel que dans le style marotique; et alors il est substantif, et signifie quelques-uns.
Pour Gabrielle en son apoplexie.
Aucuns diront qu'elle parle long-temps.
Mais, comme adjectif, il ne peut se construire qu'au singulier. Il y a donc une faute dans ces vers de Desmahis :
A vous, monsieur le sénateur, Bonjour, bon an, plaisir, honneur.
Doux sommeil, âme satisfaite.
Longs soupers, libres entretiens, Bon cuisinier, santé parfeite, Aucuns maux, et beaucoup de biens t
Il faudrait aucun mal. Voy. page 310.
XIX. Même, lorsqu'il est adjectif, prend toujours le nombre de son substantif. A l'occasion de ce vers de Corneille :
Que ces prisonniers mètn^ avec lui conjurés;
e Voltaire fait remarquer, qu'il faut ces prisonniers > mêmes : Corneille retranche presque toujours le » *, et fait un adverbe de même, au lieu de le faire » accorder. » Telle est la remarque de Voltaire. Cependant Voltaire lui-même, La Harpe, et à leur
GRAMMAIRE FRANÇAISE
exemple un grand nombre de poètes, violent souvent cette loi grammaticale. Mais il n'est pas plus permis de dire avec La Harpe :
Soyons vrais, de nos maux n'accusons que nons-méme ; Voire amour fut aveugle, et mon orgueil extrême;
ni avec Voltaire :
Commandons aux cœurs mêmey et forçons les esprits. Loin de moi les mortels assez audacieux Pourjugerpareux-méme,et pour voir par leurs yeux;
il n'est , disons-nous , pas plus permis d'écrire nom-même' ,auxcœurs même, par eux-même, qu'il ne le serait d'écrire, des femmes belle, des hommes charmant. L'un et l'autre sont également défendus par la raison ; et l'autorité est bien faible devant celle-ci. t Les vices de langage, dit Domergue, ne
> doivent pas plus nous séduire pour avoir des pa- » trons respectables, que les vices moraux ne dé- » pravèrent les sages Ile l'antiquité, quoique leurs
> dieux leur en donnassent l'exemple. » Lorsque même est adverbe, il ne prend jamais
s. Racine ne se montre pas très correct dans ces vers :
Jusqu'ici la fortune et la victoire mêmes
Cachaient mes cheveux blancs sous trente diadèmes.
Il faudrait même, parce qu'il est adverbe : c'est comme s'il y avait : et la victoire aussi.
XX. Vingt et cent sont les seuls adjectifs numéraux qui prennent s, mais il faut qu'ils soient précédés d'un autre adjectif numératif, et qu'ils n'en soient pas suivis. Écrivez donc :
Quatre-vingts ans, six cents ans ; et:
Quatre-vingt-quatre ans, six cent soixante ans.
N'écrivez pas cependant : cent vingts ans, mais cent vingt ans. Cent vingts ans signifierî^it cent fois vingt ans, deux mille ans. Cent vingt ans signifie six vingts ans ; c'est comme s'il y avait cent et vingt ans.
XXL Quel construit avec que, a pour correspondant le substantif qui se trouve après le verbe, et doit en avoir par conséquent les inflexions ;
Quel que soit votre avis ;
Quelle que soit votre folie ;
Quels que soient vos intérêts ;
Quelles que soient vos raisons ;
Quelles que puissent être ces femmes ;
Quels qu'ils soient.
XXIL Que/gue, construit avec que, a besoin d'observations. Si quelque et que sont coupés par un substantif, quelque est alors adjectif, et s'accorde par conséquent avec ce substantif;
Quelques raisons qu'on lui donne.
(1) Quand il s'agit d'une seule personne, on écrit sans s: rwus-viâme.voiismeme. Kw : maisnous-môme a»ons? (Racine.)
Quelques brillantes fleurs dont un joug soit orné, On ne vit pas content quand on vit enchaîne.
Nous remarquerons, en passant, une faute dans ces vers. Il faudrait :,
De quelques brillantes fleurs qu'un joug soit orné, et non :
Quelques brillantes fleurs dont un joug soit orné.
C'est la conjonction que qu'il fallait, et non un pronom conjonctif. Pour se servir de dont, il faudrait donner une autre tournure à la phrase, et dire :
Quelque brillantes que soient les fleurs dont un joug est orné.
Et S! quelque et que sont coupés par un adjectif, quelque est alors adverbe, et dès-lors invariable :
Quelque savantes que soient ces femmes ;
Quelque bons que soient vos avis.
XXIII. Tout, adverbe , est si bizarre,que nous croyons utile d'y ramener encore l'esprit de nos lecteurs. Tout adopte les inflexions adjectives lorsqu'il précède un adjectif féminin qui commence par une consonne ou par h aspiré. On doit dire :
Cette femme fut toute surprise ;
Elle a la figure toute hâlée ;
Elles furent toutes pénétrées de douleur ;
Elle était toute honteuse ;
Toute charmante qu'elle est ;
Toutes hardies qu'elles sont ;
Toute femme que je suis ;
Toute votre amie quelle est.
Mais devant une voyelle ou un h non aspiré , et devant un adjectif masculin pluriel, tout reste invariable :
Elle fut tout étonnée ;
Elles étaient tout habillées de blanc ;
Ils étaient tout interdits ;
Ils étaient tout mouillés ;
Tout humble quelle est ;
Tout aimables quelles sont ;
Tout sages quils sont;
Tout charmants qu'ils paraissent être.
Touf,adjectif, au contraire, obéit toujours à la loi de l'accord :
Elles furent toutes étonnées ;
Elles étaient toutes habillées de blanc;
Ils étaient tous interdits ;
Ils étaient tous mouillés.
Ces phrases :
Ils furent tout étonnés ;
Ils furent tous étonnés;
Elles furent tout étonnées ;
Elles furent toutes étonnées ; sont également correctes, mais ne présentent pas le même sens.
Dans le premier cas, il s'a?;it d'un étonnement total; c'est la situation de l'âme que l'on veut
DE LA SYNTAXE
peindre : tout y est adverbe, et a le sens de totatement, entihrenient.
Dans l'autre cas, il s'agit d'un étonnement général; c'est le nombre que l'on considère : tout y est adjectif, et a le sens de sans exception : on veut dire que tous ou toutes, sans exception, furent dans l'étonnement. Mais il est des cas où le sens est équivoque, comme dans les locutions suivantes :
Elles furent toutes surprises ;
Elles furent toutes honteuses.
On ne comprend pas si tout y est employé adverbialement ou adjectivement ; on ne sait s'il s'agit d'une surprise totale, d'une honte totale, ou bien d'une surprise générale, d'une honte générale. C'est une amphibologie contre laquelle réclame le génie de notre langue , dont la clarté devrait être le caractère le mieux marqué.
XXIV. Les adjectifs employés adverbialement ne varient jamais. Dites ;
Elle parle trop haut ;
Elle chante faux ;
Elles restèrent court ;
Elle parle gras, etc.
Il y a là ellipse d'un substantif; c'est comme s'il y avait : elle parle d'un ton trop haut, eic.