XXV. Faut-il dire
Ils ont apporté chacun leurs offrandes ? ou :
Ils ont apporté chacun leur offrande ?
ou:
Ils ont apporté chacun son offrande ?
ou bien :
Chacun a apporté son offrande!
II n'y a que la dernière de ces constructions qui soit correcte ; les trois autres sont vicieuses. Examinons ceUes-ci séparément, pour en montrer le défaut. D'abord l'usage et la raison rejettent également la première :
Ils ont apporté chacun leurs offrandes ; c'est-à-dire :
Ils ont apporté chacun les offrandes d'eux.
Or, cette construction présente un contre-sens; elle suppose que chacun avait plusieurs offrandes, ce qui est faux -.chacun n'a apporté qu'une offrande.
Passons à la seconde, que l'usage autorise, mais que la raison réprouve :
Ils ont apporté chacun leur offrande ; c'est-à-dire :
Ils ont apporté chacun t offrande d'eux.
Or, celte construction présente aussi un contresens frappant. Leur, quoiqu'au singulier, met le singulier l'offrande en rapport d'appartenance ai:ec tous ceux qui ont apporté des offrandes ; tandis que l'offrande, au singulier, n'est en rapport d'appartenance qu'avec chacun d'eux distributivement, et non avec eux tous collectivement. Chacun en particulier n'a apporté que son offrande, et non l'offrande d'eux. Cette seconde construction offre
donc aussi on contre-sens, et par conséquent doit être rejetée comme la première.
Passons à la troisième, que l'usage et la raison réprouvent également :
Ils ont apporté chacun son offrande.
Là, il y a nécessairement deux phrases, parce que son offrande ne peut pas être le complément de ils ont apporté ,"0x1 ne peut pas dire :
Ils ont apporté son offrande.
Cela signifierait qu'it($ ont apporté tous ensemble l'offrande d'un autre, ce qui n'est pas ce qu'on veut dire ; c'est donc comme s'il y avait :
Ils ont apporté, et chacun a apporté son offrande.
Or, ces mots ils ont apporté, isolés et sans complément, ne signifient rien. Cette troisième construction est donc aussi vicieuse. Pour être correct, il faut donc nécessairement se rabattre sur celle-ci :
Chacun a apporté son offrande.
Concluons de ce que nous venons de dire que leur, leurs, et tout autre adjectif possessif ayant rapport à l'une des trois personnes plurielles, ainsi que les pronoms pluriels, ne peuvent jamais exister après le distributif c/iocun, parce que celui-ci, divisant le substantif qui le précède par unités, ne permet pas que le substantif qui suit soit construit avec un mot qui lui imprime un rapport d'appartenance à une pluralité qui, dans l'hypothèse, n'existe plus, puisqu'elle a été divisée par unités. Ainsi l'on ne peut pas dire :
Ces deux charrettes ont perdu chacune leurs essieux;
ni :
Ces deux charrettes ont perdu chacune leur essieu.
Ces femmes sont trhs-attachées chacune à leurs maris ;
ni :
Ces femmes sont très-attachées chacune à leur mari.
Prenons chacun nos chapeaux ; ni :
Prenons chacun notre chapeau ;
Allons-nous-en chacun chez nous ;
Ils s'en allèrent chacun chez eux, etc., etc.
Ces deux charrettes étant divisées en deux unilés parle distributif chacune, leurs essieux au pluriel, ni leur essieu au singulier, ne peuvent plus convenir à l'une et à l'autre de ces deux unités, car chaque charrette, prise se'parément, n'avait ni les essieux d'elles, ni l'essieti d'elles : elle n'avait qu'un seul essieu, et cet essieu n'était pas l'essieu de toutes deux. De même nous étant divisé en unités par le distributif chacun, nos chapeaux au pluriel, ni notre chapeau au singulier, ne peuvent convenir à ces diverses unités, parce que chacun de nous, pris séparément, distributivement, ne peut prendre ni les chapeaux de nous, ni le chapeau de nous : chacun de nous ne peut prendre gu'wn seul
chapeau, le sien, et non »e chapeau de tous. On trouvera le même vice dans toutes les autres phrases. Pour être correct, il faut nécessairement dire, si l'on veut laisser exister chacun dans la phrase :
Chacune de ces deux charrettes a perdu son «ssieu ;
Chacune de ces femmes est trhs • attachée à son mari ;
Que chacun de nous prenne son chapeau ;
Que chacun de nous s'en aille chez soi ;
Chacun s'en alla chez soi.
Quoiqu'on ne doive jamais se servir de leur, leurs, après chacun, il ne s'ensuit pas qu'on puisse toujours se servir de son, sa, ses, puisqu'on ne peut pas dire : ils ont apporté chacun son offrande.
Voici la règle : on ne doit pas se servir de son , sa, ses, toutes les fois que ce qui précède chacun ne présente pas un sens satisfaisant, un sens parfait; toutes les fois qu'on ne peut pas faire de ce qui précède chacun, une phrase dont ce qui suitcedistributif soit indépendant. On ne peut employer son,sa, ses, après chacun, que lorsque ce distributif est le sujet de la phrase où se trouvent ces adjectifs possessifs : il faut donc pour cela que ce qui précède chacun soit une phrase finie, parce qu'on ne commence une autre phrase que lorsqu'on en a déjà fini une. Ainsi l'on ne saurait dire :
Ces deux charrettes ont perdu chacune son essieu ;
Ces femmes sont très- attachées chacune à son mari;
Prenons chacun son chapeau;
parce que
Ces deux charrettes ont perdu...
Ces femmes sont tres-altachées...
Prenons...
ne sont pas des phrases finies : tous les verbes qui les terminent ont besoin d'un complément. Au contraire, on pourra dire :
Ils ont tous apporté des offrandes, chacun selon ses moyens;
Us ont tous jugé différemment, chacun selon ses intérêts;
Ils passèrent tous en revue devant Cinspecteur, chacun à son tour ;
Elles partirent toutes pour Paris, chacune dans sa voiture ;
Tandis que les deux rois faisaient chanter le Te Deum, chacun dans son camp, etc.; parce que
Ils ont tous apporté des offrandes...
Ils ont tous jugé différemment..., etc., etc., sont des phrases finies : les mots qui suivent chacun nesont point nécessaires à la plénitudedeleur sens, chacun commençant une autre phrase, pour eipri-
FRAJNÇAISE,
mer une circonstance de l'action qui est énoncée dans la première. Cette circonstance est nécessaire à la plénitude de la pensée, mais elle ne l'est pas pour fixer la juste signification des mots qui précèdent le distributif.
Ils ont tous apporté des offrandes au temple, chacun selon ses moyens; c'est-à-dire :
Ils ont tous apporté des offrandes au temple, et chacun en a apporté seipn ses moyens.
Au reste, quoique cette règle, dont l'abbé Girard est l'auteur, soit vraie, l'application n'en est pas toujours aisée. Par exemple, pourrait-on dire :
Allons-nous-en, chacun chez soi.
Ils s'en allèrent, chacun chez soi.
Ils jugèrent tous, chacun selon ses intérêts, eic.f
Ces phrases
Allons-nous-en...
Ils s'en allèrent...
Ils jugèrent tous...
semblent présenter un sens fini, satisfaisant; mais elles n'ont pas tout à fait le même sens que les suivantes ;
Que chacun de nous s'en aille chez soi ;
Chacun s'en alla chez soi ;
Chacun jugea selon ses intérêts.
Ici, l'esprit semble envisager d'un seul coupd'œil, pour ainsi dire, et le départ et le terme du départ, le jugement et le motif du jugement : ou plutôt, l'esprit semble plus occupé du terme du départ, du motif du jugement, que de ce départ luimême, que du jugement lui-même ; tandis que plus haut l'esprit semble porter doublement et séparément , sur le départ et sur le terme de ce départ , sur le jugement et sur le motif qui l'a déterminé ; xe qui fait qu'on emploie deux phrases distinctes : dans les cas où le choix de la tournure est difficile, c'est l'idée qui doit décider.
Faisons maintenant une autre question, qui amènera une autre discussion. £n ôtant chacun de la phrase, doit-on dire :
Ils ont apporté leurs offrandes ?
ou bien ;
Ils ont apporté leur offrande?
Domergue veut que le singulier soit de rigueur, et il en fait une loi pour tous les cas semblables. Dans cette phrase :
Ces deux charrettes ont perdu leur essieu; t il faut le singulier, dit ce Grammairien, parce > que chaque charrette n'a qu'un essieu. »
Chaque charrette, il est vrai, n'a qu'un essieu; mais deux charrettes ont nécessairement deux essieux ; et deux essieux font une pluralité. Chaque cavalier ne peut être monté que sur un chevalt CC" pendant on ne dirait pas :
DE LA SYNTAXE
Ces deux cavaliers surmènent leur cheval.
Gela supposerait (\uils sont montés tous deux sur un seul et même cheval.
De même, en supposant deux cousins qui viennent de perdre leurs pères, nous ne dirions pas :
Ces deux enfants ont perdu leur père; ce serait les supposer frères ; parce que ce serait comme s'il y avait : le père d'eux.
Il est donc clair que la règle de Domergue est fausse. Le pluriel est de r%ueur dans ce cas-là, parce que s'il est vrai de dire que chacun en particulier n'ait apporté qu'une seule offrande; eux tous y considérés à la fois comme un seul tout, ont apporté plusieurs offrandes. Or, dans la phrase, on les considère tous à la fois, on les groupe ensemble, pour leur adapter une attribution commune : on ne les sépare point pour adapter cette attribution à chacun d'eux en particulier. L'attribut doit donc être construit de manière à attester son râp.port avec plusieurs pris collectivement, et non à n'at- '. tester qu'un rapport avec des unités prises distributivement, puisque rien dans la phrase ne les distribue. Ainsi nous sommes d'avis qu'on dise :
Us ont apporté leurs offrandes ; ^
Ces deux charrettes ont perdu leurs essieux ;
Ces deux cavaliers surmènent leurs chevaux ;
Ces deux cousins ont perdu leurs pères ;
Messieurs, prenez vos chapeaux ;
Mesdames, voilà vos voitures.
Lors même que le singulier ne présenterait aucune équivoque, Racine, Voltaire et tous les auteurs emploient le pluriel.
Ces festons dans vos mains, et ces fleurs sur vosiéies, Autrefois convenaient à nos pompeuses fêtes.
(Racine.)
Nous regardions tous deux cette reine cruelle, Et d'une égale hoiTCur no« cœurs étaient frappés.
Lorsque d'un saint respect tous les Persans touchés N'osent lever leurs fronts à la terre attachés.
. . . . Le ciel fit les femmes
Pour corriger le levain de nos âmes.
(Voltaire.}
Les auteurs, en général, emploient plus souvent le singulier que le pluriel dans ces cas-là, où le singulier ne peut laisser aucune ambiguïté; nous croyons cependant que le pluriel est seul correct, et que le singulier doit être regardé comme une licence poétique.
Remarquez cependant qu'il est des circonstances où le singulier est de rigueur ; c'est lorsque le substantif est un de ces noms abstraits qu'on ne construit presque jamais au pluriel; ainsi dites;
Ces deux lettres seront rendues à leur destination;
Donnex-moi des nouvelles de leur santé;
Je plains leur sort;
Ces dames s'impatientent : allex modérer leur impatience ;
Messieurs ^ j'admire votre constance ; Prenons notre parti, etc., etc.;
parce qu'on ne dit guère des destinations, des santés, des sorts, des impatiences : au moins, dans le sens que nous avons employé ces substantifs, le pluriel serait absurde.
XXVL Le pronom le est invariable toutes les fois qu'il représente d'autres mots que le substantif :
Une femme est toujours intéressante; mais elle le serait bien davantage, si, aux agréments de la figure, elle ajoutait encore les charmes de l'esprit et les qualités du cœur.
Les hommes sont susceptibles d'enthousiasme; mais ils le sont aussi de préventions défavorables qui naissent rapidement, et ne se dissipent pas de même.
Le, et non pas la, les, parce que ce pronom représente dans la première phrase l'adjectif intéressante, et dans l'autre, l'adjectif susceptible.
Gomme le même mot peut être employé tantôt substantivement, tantôt adjectivement, il faut bien examiner sous laquelle de ces acceptions il figure dans la phrase, pa^ce que le pronom le n'en prend les inflexions que lorsqu'il est employé substantivement. Dans ces phrases :
Ètes-vous la nouvelle mariée?.. — Oui, je la suis.
Êtes-vous mariée?.. — Oui, je le surs.
Messieurs, êles-vous les chasseurs dur oi? — Oui , nous les sommes.
Ètes-vous chasseurs ?. . — Oui , nou^ le sommes.
Êtes-vous la femme que je cherche?.. — Oui, je la suis.
Êtes-vous femme?.. — Oui, je le suis, etc., etc.
On voit que le pronom le reste invariable, lorsque le mot qu'il représente est employé adjectivement, pour qualifier ; et qu'il varie au contraire, lorsque le mot qu'il représente est employé substantivement, pour dénommer.
La raison de cette règle est facile à saisir : l'adjectif n'a par lui-même ni genre, ni nombre; il n'adopte ces inflexions que pour se revêtir d'un caractère qui atteste sa coKrespondance avec le substantif qu'il qualifie ; mais comme le pronom qui représente l'adjectif ne correspond pas au substantif que celui-ci qualifie, il doit rester dépourvu de tout genre et de tout nombre, parce que l'adjectif, son correspondant, ne peut pas lui communiquer ce qu'il n'a pas lui-même. Ainsi, qu'une femme ne se laisse pas séduire par l'exemple de madame de Sévigné ; qu'elle ne croie pas, comme cette illustre 1 dame, déroger à son sexe, en observant la règle
GRAMMAIRE FRANÇAISE
quç nous venons d'établir. Ménage se plaignant un jour d'être enrhumé, madame de Sévigné lui répondit : Je la suis anssi.
— // me semble, reprit Ménage, que les règles de notre langue veulent : Je le suis aussi.
— Vous dire» comme il vous plaira, répliqua madame de Sévigné; pour moi, je croirais avoir de la barbe au menton si je disais : Je le suis aussi. Cette femme, ajoute Domergue, aussi célèbre par sa tendresse pour sa fille, que par la riche variété des tableaux, qui en offrent l'expression dans ses lettres immortelles, pouvait fort bien n'avoir pas approfondi ce point de Grammaire, et ne prétendait certainement pas donner une raison, en faisant une plaisanterie.
XXVII. Ce veut le verbe être qui le suit au nombre du substantif qui est énoncé après. Dites :
Ce sont mes livres; ce sont mes amis.
Ce ne furent que'fêtes et plaisirs pendant quinze jours, etc., etc.
La même règle a lieu,quoique le verbe précède.
Sont-ce mes livres ? Sont-ce mes amis ?
Si le verbe est suivi d'un pronom au lieu d'un substantif, il ne prend le pluriel que lorsque ce pronom est à la troisième personne. Dites :
C'est nous qui l'avons dit; c'est votts tous que l'on demande;
et :
Ce sont eux; ce sont elles; ce sont ceux qui, etc.
Remarquez que si être est suivi de plusieurs substantifs singuliers, il reste au singulier, quoique ceux-ci aient la valeur plurielle; dites :
C'est votre frère et votre ami qui vous demandent.
Ce qui fait le triomphe d'une femme, c'est l'esprit et Icivertu.
XXVIII. L'article, dans le superlatif comparatif, s'accorde toujours avec le substantif qui est énoncé avant; dans le superlatif absolu, au contraire, il reste toujours invariable. Ainsi, c'est le sens qui dicte la loi que doit suivre l'article construit avec un superlatif. D'après celte règle, dans les phrases suivantes :
Cette femme ne pleurait pas, quoiqu'elle fût la plus affligée;
Cette étoffe ne me plaît pas, quoiqu'elle soit la plus belle ;
Ces deux dames étaient les mieux mises de l'aS' semblée;
Les eaux les moins rapides sont les moins saines;
Les couleurs les moins voyantes sont souvent les plus nobles, etc., etc.;
l'article varie, parce que le superlatif est comparatif; il prend les inflexions du substantif qui est énoncé avant, parce qu'il correspond à ce substantif sous-entendu après lui ; c'est comme s'il y avait :
Cette femme ne pleurait pas, quoiqu'elle fût la femme plus affligée que les autres;
Cette étoffe ne me plaît pas, quoiqu'elle soit Cétoffe plus belle que les autres ;
Ces deux dames étaient les dames mieux mises que les autres de l'assemblée ;
Les eaux qui sont les eaux moins rapides que les autres, sont les eaux moins saines que les autres, etc.
Dans les phrases suivantes, au contraire :
Cette femme ne pleure pas, lors même qu'elle est le plus affligée; «
Cette femme ne plaît pas, lors même quelle est le plus élégamment mise;
Il fallait le saigner dans le temps que la maladie était le moins violente ;
Il faut vous baigner dans l'endroit ou les eaux sont le moins rapides ;
l'article reste invariable, parce que le superlatif est absolu ; il ne prend pas les inflexions du substantif qui est énoncé avant, parce qu'il ne correspond pas à ce suljstantif : il correspond proprement à l'adverbe qu'il précède, et qui est alors employé substantivement; c'est comme s'il y avait :
Cette femme ne pleure pas, lurs même qu'elle est affligée le nlus, dans le plus haut degré;
Cette femme ne plaît pas, lors même qu'elle est mise le plus élégamment ;
Il fallait le saigner lorsque la maladie était violente le moins, lorsque la maladie était dans son moindre degré de violence;
Il faut vous baigner dans l'endroit où les eaux sont rapides le moins, où les eaux sont dans leur moindre degré de rapidité.
En suivant la règle que nous venons d'établir, on ne peut pas errer dans la construction de l'article.