‹ Grammaire générale des grammaires françaises, présentant la solution analytique, raisonnée et logique de toutes les questions grammaticales anciennes et modernesChapitre 193 sur 279 · SYNTAXE DU SUBSTANTIF · texte numérisé non relu

SYNTAXE DU SUBSTANTIF

Le substanlif a trois fonctions dans le discours : il y est ou en sujet, ou en apostrophe, ou en régime.

Le substantif est en sujet toutes les fois qu'il est ce dont on affirme quelque chose. Quand on dit : l'oiseau vole ; le lion ne vole pas ; les substantifs oiseau et lion sont en sujet, parce qu'on affirme du premier qu'il vole, et du second qa'il ne vole pas.

C'est au substantif sujet que tout se rapporte dans le discours. Dans cette phrase : un homme juste et ferme n'est ébranlé ni par les clameurs d'une populace injuste, ni par les menaces d'un fier tyran : quand même le monde brisé s'écroulerait, il en serait frappé, mais non pas ému ; les adjectifs juste et ferme modifient le substantif sujet, homme; et tout le reste modifie un homme juste et ferme. On ne doit point regarder comme une exception la loi à laquelle sont assujétis les collectifs partitifs suivis d'un pluriel en régime, parce que ces collectifs et le pluriel qui les suit, formant un sens indivisible, équivalent à un seul mot.

Le substantif est en apostrophe lorsqu'il est la personne ou la chose à laquelle on adresse la parole, comme : Rois, soyez attentifs. Peuples, prêtez l^oreille. Terre, mer, et vous, deux, soyez sensibles à nos plaintes. Ces substantifs : rois, peuples, terre, mer, et deux, sont en apostrophe.

On ne fait ordinairement des apostrophes qu'aux êtres vivants et animés ; mais dans des mouvements oratoires, et dans des transports de passion, on s'adresse à la nature entière. L'imagination enflammée donne des sens, une âme, du sentiment, à tout ce qui existe. En voici un bel exemple tiré de Fénelon :

O Hippias ! Hippias ! je ne te verrai plus ! Hippias n'est plus , et je vis encore l 0 mon cher Hippias ! c'est mui cruel, moi impitoyable, qui t'ai appris à mépriser la mort ! Je croyais que tes mains fermeraient mes yeux, et que tu recueillerais mon dernier soupir : ô Dieux cruels ! vous prolongez ma vie pour me faire voir la mort d' Hippias ! 0 cher enfant que j'ai nourri^ et qui m'as coûté tant de

soins, je ne te verrai plus .'.... 0 chère ombre, appelle-moi sur les rives du Styx ; la lumière m'est odieuse; c'est toi seul , mon cher Hippias , que je veux revoir. Hippias ! Hippias ! ô mon cher Hippias, je ne vis encore que pour rendre à tes cendres le dernier devoir.

Le substantif e&t en régime quand il dépend immédiatement d'un autre mot. Dans ce cas il restreint la signification du mot dont il dépend. Or , le substantif peut dépendre ou d'un autre substantif, ou d'un adjectif, ou d'un verbe, ou d'une préposition : la loi de Dieu ; utile à l'homme ; ai7ner son prochain ; chez son père. On appelle régissant le mot dont un autre dépend, et régi ou régime le mot qui dépend d'un autre.

Nous parlerons des régimes des adjectifs , des verbes et des prépositions,à chacune de ces espèces de mois. Nous nous renfermerons ici dans ce qui regarde le substantif.

En français, un substantif ne peut être régime d'un autre substantif qu'à l'aide d'une préposition. Cette préposition est ordinairement de : la difficulté de l'entreprise : mais c'est aussi quelquefois à et pour : l'abandon à ses passions ; le goût pour le plaisir. Comme on le voit par ces exemples, ce n'est qu'improprement qu'on dit qu'un substantif est régi par un autre substantif; il ne l'est en réalité que par la préposition.

De deux substantifs dont l'un est régissant et l'autre régi, c'est le régissant qui marche ordinairement avant le régi.

La beauté des sentiments, la violence des passions, la grandeur des événements, et les succès miraculeux des grandes épées des héros, tout cela m'entraîne comme une petite fille. (Sévigné.) Dans le réduit obscwr d'une alcôve enfoncée S'élève un lit de plume à grands frais amassée : Quatre rideaux pompeux, par un double contour, En défendent l'entrée à la clarté du jour.

(BOILEAU

Nous avons dit que le régissant marche avant le régi ordinairement, parce que l'inversion dérange quelquefois cet ordre.

DU SUBSTANTIF. (SYJNTAXE).

Les mots de la langue française ne sont pas tel- i lement fixes, qu'ils ne puissent souvent changer de ' nature par l'emploi qu'on en fait. Nous avons déjà | eu l'occasion de voir que des adjectifs, des verbes, des adverbes, et même des prépositions, deviennent de véritables substantifs : et pour la même ' raison des substantifs prennent quelquefois la ! nature des adjectifs. Dans cette phrase de Bossuet ; ' Tout était Dieu, excepté Dieu lui-même; Dieu est adjectif dans le premier membre, et substantif dans le second. (Lévizac.)

DU BrOMBRi: DES SUBSTANTIFS

Compléments d'une préposition.

Un des plus savants rédacteurs du Manuel des amateurs de la langue française, M. A.-G. Ballin , a si admirablement éclairé cette question, que nos lecteurs nous reprocheraient, avec raison, de ne pas les avoir fait profiter d'un aussi excellent article.

Substantifs compléments de la préposition DE , et précédés d'un autre substantif.

Noms modificatifs.

Une main, une voix de Des mains, des voix de femme. femme.

Une action de fou. Des actioris de fou.

Un jeu d'enfant. Des jeux d'enfant.

Une queue de cheval. Des queues de cheval.

Une bête de somme. Des bêtes de somme.

Une statue de marbre. Des statues de marbre.

Ici la préposition, et le substantif qu'elle régit, modifient l'objet désigné par le substantif précédent qui présente l'idée priLcipale ; et les mots femme, fou, etc.^ employés dans un sens vague, indéfini , servent moins à exprimer l'idée de la chose qu'ils signifient qu'à qualifier le substantif auquel ils sont joints , puisque la préposition et son régime équivalent à un adjectif; c'est pour cela que nous donnons à ces seconds substantifs la dénomination de modificatifs. En effet, une voix de femme est une voix féminine ; une action de fou , une action folle ; un jeu d'enfant, un jeu enfantin ; une queue de cheval, une queue chevaline. Il en est de même de toutes les expressions analogues, quoique nous n'ayons pas d'adjectifs correspondants; car oa sent qu'il pourrait en exister^ et il s'en trouve en effet un grand nombre dans d'autres langues. Une bêle de somme, une statue de marbre , par exemple, se diraient en latin jumentum clitellarium, statua marmorea.

RÈGLE. Dans tous les cas semblables aux précédents, et lorsque aucune considération particulière

n'exige le pluriel, le nom modificaiif doit toujours rester au singulier.

OBSERVATIONS. Conformément à la règle cidessus, on doit écrire des troncs d'arbre, mais on écrit des pieds d'arbres, parce qu'ici pied d'arbre est pris pour Yarbre tout entier ; cependant l'usage constant est d'écrire, comme l'Académie, des pieds de giroflée , de basilic, de marjolaine , etc., sans doute parce que ces plantes, composées de plusieurs brins, ne présentent pas une idée distincte d'individus, et que d'ailleurs on dit ordinairement rfe /a g iro/îee, du basilic, etc.

Cette règle s'applique également aux noms composés, te'sque,des barbes-de-bouc, plante; des becs-d'àne, espèce d'outil.

Une forêt de chênes ;

Un couple de chevaux ;

Un marchand d'estampes ;

Des noms d'hommes, de saints, d'animaux.

RÈGLE. Quand le nom modificatif réxeWle nécessairement ridée de plusieurs individus, il est clair qu'il devra toujours être au pluriel.

OBSERVATIONS

Un marchand ou des marchands de vin ; Un marchand de vins fins, de liqueurs.

Dans les cas qu'on pourrait croire semblables à la première série d'exemples , la réflexion fera reconnaître une différence que l'orthographe devra indiquer ; ainsi nous écrivons un marchand ou des marchands de vin en laissant vin au singulier, parce que ce mot est pris dans un sens indéfini, qui •ne réveille aucune idée de pluralité, tandis que nous mettrons un s à vin, à liqueur, dans le second exemple , parce que là nous pensons nécessairement à plusieurs sortes de vins , de liqueurs ; c'est ainsi qu'on dit un homme de cheval, d'épée, parce que les mots cheval, épée, sont ici purement modificatifs ; tandis qu'on doit dire un amateur de chevaux, un fabricant d'épées, parce qu'il est évident que l'affection de l'amateur se porte sur plusieurs chevaux , l'action du fabricant sur plusieurs épées.

Ajoutons qu'un marchand de vin en gros pourra mettre sur sa porte magasin de vin ou de vins^ avec cette nuance que le pluriel donnera une idée plus étendue de son commerce.

Noms détefminatifs.

Une gelée de pomrne. Une compote de poires^

d'ofrange. de pigeons.

Un sirop de limon. Une marmelade d'abri-

cots.

De l'huile d'olive. Une assiette (1) demar.

rons.

(< ) Dans le seryice de la table , on entend par assiette le vase et ce qu'il contient; si l'on voulait parler seulement du contenu , on dirait assiettée.

GRAMMAIRE FRANÇAISE

Ici la préposition et le nom qu'elle régit ne servent plus seulement à modifier l'objet signifié par le nom qui précède, mais à en déierminer la constitution, s'il est permis de s'exprimer ainsi; c'est pourquoi nous donnons à ce second nom la qualification de détemiinatif.

RÈGLE. Le nom détemiinatif reste au singulier, quand il concourt à la formation de l'ot^jet principal par extraction ; il se met au pluriel si la formaiion a lieu par composition.

Expliquons-nous : il y a extraction quand ce qui sert à former l'objet est dénaturé, quand on n'en prend qu'une portion ; c'est ainsi qu'on ne se sert que du jus, du suc des pommes, des limons, des olives, pour faire la gelée, le sirop, l'huile, qui n'en conservent ni la forme, ni la couleur ; dans ce cas on pense par conséquent fort peu aux individus qui ont servi à ces préparations, et leur nom, pris dans un sens générique, doit rester au • singulier. Lorsque, au contraire, ce qui sert à former l'objet principal reste entier ou presque entier, il y a composition, et l'idée des individus étant beaucoup plus frappante, leur nom doit prendre le signe du pluriel. C'est ainsi que, dans une compote, les poires, les pigeons, etc., restent entiers et peuvent se compter ; dans la marmelade , les individus sont moins distincts, mais ils ne sont pas encore tout à fait dénaturés , comme dans la gelée ou le sirop.

Un baril de vinaigre. Un baril d'olives.

Une cuillerée de bouillie. Une cuillerée de haricots.

Un boisseau de blé (1). Un boisseau de lentilles.

Un bouquet de jas- Un bouquet de roses, min (2).

RÈGLE. Quand le premier substantif exprime une idée de contenance ou de collection, le nom suivant peut être considéré comme déierminatif , et il reste toujours au singulier s'il désigne une

(1) Il u'est peut-être pa8 Inutile de faire remarquer que blé est pris ici eu masse, et ne réreille point d'idée individuelle; en effet , on ne dirait pas un blé , deux blés , etc., comme une leniille , deux lentilles, etc. ; cepeudant on emploie aussi ce mot au pluriel dans un sens indéfini; ainsi l'on dit : les blés sont beaux cette année; faire le commerce des blés ; et l'on peut écrire faire commerce de blé ou de blés. De même, quoiqu'il ne s'agisse pns de contenance, nous «>crirons un marchand de plume, si nous voulons parler de la plume qu'on emploie dans Irs lits, parce qu'ici nous considérons la masse, et un marchand jAe PLUMES s'il est question dp plumes^ écrire, parce que notre idé.-; se porte sur les individus, et que nous pouvons dire dans ce cas : une plume , deux plumes , etc.

(2) Sans doute on peut dire un jasmin, deux jasmins , etc. , si l'on parle de l'arbust* de ce nom ; mais on n'en compte pva les fleurs : on ne dira pas ,il y a quatre jasmins dans mon boui|uet , comme on dirait ,ily a qtiatre roses.

chose qui n'est pas susceptible de se compter : il est toujours au pluriel dans le cas contraire. Les exemples ci-dessu$ ne peuvent laisser aucun doute à cet égard.

OBSERVATIONS. Les règles que nous venons de poser ne sont pas d'une application rigoureuse, et il est nécessaire d'examiner avec soin le point de vue sous lequel le nom détemiinatif doit être envisagé : ainsi, quoiqu'un jus d'herbes se forme par extraction et que les herbes y soient tout à fait dénaturées, nous mettons le dernier mot au pluriel, non pas seulement parce qu'il y entre plusieurs herbes, mais parce qu'il y en a de plusieurs espèces, et que dans ce sens on dit toujours des herbes.

D'un autre côté nous écrivons avec un s : une purée de lentilles; un coulis d'écrevisses ; un pot de confitures; parce que ces mots s'emploient plus ordinairement au pluriel : car on ne dit pas '.j'aime la lentille , l'écrevisse , la confiture, comme on dit : je préfère la poire à la pomme. Nous écrivons au contraire : une purée de pomme de tecre, parce qu'on dit : la pomme de terre est saine.

Il est à remarquer qu'un adjectif ajouté au second nom en restreint, en particularise le sens, et le rend par conséquent susceptible de pluralité: ainsi, quoique- nous pensions qu'on doive écrire: j'aime mieux dessiner des têtes de femme que des têtes d'homme ; nous écririons avec M. Fréville : ces cannibales coupaient des têtes d'hommes tués sur le champ de bataille, et en formaient d'horribles pyramides. Ainsi, Parny a écrit avec raison : sur ces murs sont rangées des têtes de bœuf aux cornes menaçantes — et — des peaux de bêtes féroces, des têtes déjeunes bœufs.

Les exemples qui suivent se rapportent encore aux noms déterminatifs :

Il y a deux sortes de droit. — Jly a plusieurs espèces de chevaux.

Les aulx sont des espèces d'ognons.

Dans le premier exemple nous mettons le singulier, parce que nous dirions : le droit se divise en deux classes , le droit public et le droit privé ; dans le deuxième et le troisième nous mettons le pluriel, parce que nous dirions : il y a des chevaux de plusieurs espèces ; les aulx sont des ognons d'une espèce particulière.

j Traduisez ainsi d'une manière précise tout nom I dont le nombre se cache sous une expression ; vague.

Substantifs compléments de la prépositicHi DB sans être précédés d'un autre substantif.

DE régime d'un adjectif ou d'un participe.

Un enfant plein de bon- 'Un homme plein de déne volonté. fauts.

Un prince affamé de

gloire.

Un peintre rempli de

talent.

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