RÈGLE GÉNÉRALE
Parle-t-on du genre ou d'une espèce en général, il faut le singulier.
L'esprit se porte- t-il plus particulièrement sur les individus, il faut le pluriel.
Si nous disons : pendant le carême les chrétiens ne se nourrissaient que de poisson, nous mettons le singulier, parce que nous avons en vue le genre d'aliment, sans nous occuper individuellement des poissons, qui sont dénaturés, et dont on ne sert souvent qu'une partie sur nos tables ; mais Buffon a eu raison d'écrire : la saricovienne vit de crabes et de poissons, parce qu'ici l'on envisage nécessairement les individus; on se représente la saricovienne mangeant des poissons : en parlant d'un peuple sauvage , nous dirons de même qu'i/ vit de poissons, au pluriel , et il nous semblerait ridicule de dire que les Samoïèdes mangent du poisson ou de la volaille.
Enfin il est certains cas où le pluriel paraît ajouter de la force à l'expression ; si nous énonçons un simple fait , nous dirons au singulier : les catacombes sont remplies de têtes et d'os de mort. Si nous voulons émouvoir, nous dirons : figurez -vous l'affreux tableau qui s'offre à mes regards, une vallée jonchée de têtes et d'os de morts.
Girault-Duvivier, qui s'est appuyé dans cette question de M. Lemare, de M. Fréville, et surtout de M. Ballin, à qui il reconnaît, comme nous, être redevable de presque tout son article, s'exprime ainsi :
Il ne paraîtra sûrement pas inutile de faire remarquer d'abord que le Dictionnaire de l'Académie ne peut être en cette matière d'aucune autorité, puisqu'il emploie le singulier et le pluriel
GRAMMAIKE FRANÇAISE.
dans les mê.mes circonstances; par exemple, on trouve :
Aux mots
Amande.
Pâte
Huile
Couverture.
Gelée
Coing
Conserve...
Framboise.
Capillaire . .
Sirop
Marmelade.
Œillet
Pied
Pâted' amande,huile d'amande douce,
gâteau d'amandes.
Pâte d'amandes.
Huile d'olive, huile d'amandes doue es.
Couverture de mulet, couverture de
chevaux.
Gelée de pomme, de groseille.
Gelée de coings.
Conserve de framboises.
Conserve de framboise.
Sirop de capillaire.
Sirop de capillaires.
Marmelade de pommes, de primes.
Un pied d'œillets.
Un pied d'oeillet, trois ou qtiatre pieds
de basilic, de giroflée; deux cents
pieds d'arbres.
L'édition de 1798 est absolument conforme aux précédentes, excepté que le mot amande y est toujours au pluriel dans pâte d'amandes, et huile d'amandes.
On pense bien que la curiosité nous a poussés h recourir avec empressement à la sixième et dernitre édition, à celle de 1855, pour vérifier si l'Académie s'était enfin mise cette fois d'accord avec elle-même ; et nous nous trouvons forcés d'enchérir encore sur la dénonciation de Girault-Duvivier, en déclarant que cette dernière édition de l'Académie continue d'employer le singulier et le pluriel dans des cas absolument identiques. (Voyez son Dictionnaire, édition 1835.)
Les auteurs du Dictionnaire dit de Trévoux, n'ont pas suivi une marche plus sûre ; on y lit :
Le chagrin se fait de peaux d'âne et de mulet. Les parchemins de peaux de mouton et de chèvres.
Ces citations, qu'il eût été facile de rendre plus nombreuses, sont suffisantes pour prouver l'incertitude qui règne sur ce point de Grammaire, et par conséquent l'intérêt que présente la question à résoudre.
Pour en donner la solution, il faut principalement s'attacher à distinguer dans quelle acception est employé le nom qui suit de, et ici nous allons nous répéter en plusieurs choses, afin de multiplier les exemples :
1° Si le second nom ne sert qu'à spécifier la nature du premier , ou, ce qui est la même chose , s'il n'est employé que dans un sens général, indéterminé , ce second nom ne prend point «, qui est le signe du pluriel.
S'il est employé dans un sens particulier, un sens déterminé , il prend ce signe, c'est-à-dire qu'il se met au pluriel.