SYNTAXE DE L'ARTICLE
Le nom ou substantif est précédé d'un mot trop nécessaire à sa détermination pour que nous puissions séparer deux éléments qui sont naturellement si bien liés entre eux. Ce mot que Condillac et Beauzée ne craignent pas d'appeler adjectif, que presque tous les Grammairiens ont appelé article.
on pourrait l'appeler encore déitmiitiaiif, de la fonction qu'il remplit auprès du nom ; mais n'ajoutons pas, par des dénominations nouvelles, une difficulté de plus à la science grammaticale déjà trop difficile.
Nous avons ailleurs considéré le substantif
comme signe d'un objet quelconque. Nous avons vu que sous ce rapport, chaque objet devrait avoir son nom. Cela est vrai des individus de l'espèce humaine. Les rapports de chaque homme avec ceux de son espèce , dans une ville , dans un gouvernement, dans sa propre famille ; les différences qui naissent de ces rapports , ont rendu nécessaires des noms individuels qui ne devaient convenir qu'à chaque homme en particulier. De là , l'origine des prénoms chez les Romains , qui étaient dans l'usage de donner le nom du père à chaque enfant de la même famille. Cet usage a dû nécessairement se perpétuer chez toutes les nations civilisées ; chaque homme doit avoir son nom et son prénom; son nom qui indique la famille dont il est membre ; son prénom, qui le distingue parmi les individus de sa propre famille. Son nom seul le confondrait avec ses frères, mais son prénom le distingue d'eux, et reporte uniquement sur lui l'intérêt et l'attention de ceux qui n'en veulent qu'à lui , et qui n'ont affaire qu'à lui seul. Nous rappelons ceci, pour rendre plus clair ce que nous avons à dire.
Le signe propre d'un individu doit donc se composer de son nom et de son prénom. La réunion de ces deux signes ne laisse plus aucun vague, aucune incertitude sur la nature à la fois spécifique et singulière de cet individu. Il ne faut qu'un seul mot de plus pour le faire connaître.
Pourquoi, demandera-t-on, tous les objets n'ontils pas des désignations aussi précises? C'est qu'il importe peu de connaître précisément tel individu d'une espèce plutôt que tel autre individu de la même espèce. Un individu ne peut avoir de rapports avec nous qu autant qu'il appartient à telle espèce , et non parce qu'il est tel individu. On n'a pas besoin de les désigner tous ; c'est assez, pour chacun, du nom de l'espèce entière. D'ailleurs, quelle mémoire eût jamais retenu une nomenclature qui eût embrassé les noms de tous les êtres vivants et de tous les objets? On a donc dû se borner à un nom commun pour chaque classe d'individus.
Ici, se présente une difficulté : comment s'entretenir d'un seul individu, choisi et déterminé, dans une immense multitude ? Comment fixer l'esprit de ceux à qui l'on en voudra parler ? C'est là que vient s'offrir ce déterminatif qui, en circonscrivant la trop vaste étendue du nom commun, le rend pr#pre et l'applique à l'individu qu'on veut définir. Ce déterminatif, ou pluiôt cet article, est donc appelé à remplir une fonction plus importante; c'est ici cet adjectif métaphysique qui sert h déterminer l'étendue de l'acception . Ce n'est donc pas sans raison que, servant à déterminer, comme l'adjectif, l'un, l'étendue du nom, l'autre, sa compréhension, on a pu l'appeler aussi adjectif, et y ajouter le motméiaphysique; parce qu'en effet il n'ajoute pas
GRAMMAIRE FRANÇAISE
au nom, comme l'autre adjectif, une qualité na« turelle et physique.
Ainsi , de même que l'adjectif physique sert à exprimer quelque formeou quelque manière d'être d'un nom , l'adjectif métaphysique , ou l'article , sert à en circonscrire l'étendue.
On pourrait, sans Y article, prendre le nom dans toute sa généralité. Le déterminatif ou Varticle vient aussitôt lever tout doute, faire disparaître toute équivoque, et répandre sur la proposition un jour satisfaisant pour l'esprit, qui ne veut jamais être laissé dans le vague des abstractions.
L'adjectif peint à l'esprit un mode, une forme, une action qu'on a remarquée dans un objet ; Varticle ne peint rien de particulier à l'esprit. Il n'a donc , par conséquent , qu'une valeur de convention : sa destination unique est de présenter l'objet tel qu'il dohêtre vu. C'est une sorte de régulateur auquel il ne suffit pas de faire connaître l'objet dont on s'entretient; il veut encore qu'il soit connu avec toute la précision possible.
Les Latins ont négligé d'employer Varticle, quoiqu'ils connussent tout le parti qu'en tiraient les Grecs : ils y suppléaient par des pronoms. Mais l'emploi de ces pronoms n'empêchait pas les équivoques dont ne se sont pas toujours garantis leurs écrivains. L'article est donc une de nos richesses ; mais cette partie du discours offre des difficultés qui nous forcent de faire revenir nos lecteurs sur leurs pas.
Et d'abord, quel est le mol auquel on doit donner le nom d'articie? Et quels sont les mots auxquels on l'a donné mal à propos?
Presque tous les Grammairiens ont dit qu'il y a deux articles dans notre langue : Varticle défini et Varticle indéfini. Le premier, selon eux, est le, la, les; le second, qu'ils appellent indéfini, est à et de. Nous leur demanderons d'abord si, d'après les principes que nous avons exposés et qui nous paraissent incontestables, il peut y avoir un article indéfini; si la nature même de Varticle n'est pas de définir et de déterminer toujours; si Varticle n'est pas destiné à affecter précisément l'étendue du nom ; et si même ce n'est pas pour cela qu'on ne l'emploie jamais avec les noms dont l'étendue se trouve fixée et déterminée par la nature même de ces noms?
Pour nous, qui nous sommes convaincus (|ne la nature de Varticle, comme celle de l'adjectif, est de déterminer, nous bannirons toute définition qui ôterait à Varticle la fonction qui fait son essence; et l'on sent bien qu'il n'y aura pas, pour nous, d'article indéfini.
Mais comment donner l'enseignement de ce mol si mal nommé par les uns, plus mal défini par les autres, faussement divisé par presque tous, et qui doit être considéré, moins comme occupant, dans la proposition, telle place, et prenant telle ou telle
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forme, que comme appliquant un nom à tel individu plutôt qu'à tel autre, plutôt qu'à plusieurs autres, plutôt qu'à tous ceux de toute une espèce? Voici ce que nous dirions à nos élèves : S'il y avait, devant vous, plusieurs objets,tels que des couteauXy des canifs j -des plumes, des clefs, etc. , et que, pour couper du pain ou toute autre chose, il vous fallût un de ces couteaux; qu'ils fussent tous de différentes formes, et sous vos yeux, que diriez-vous pour en avoir ^un? Vous diriez : donnez-moi un couteau. En vous exprimant ainsi, en demandant un couteau , votre intention seraitelle de ne demander qu'un seul couteau, d'en spécifier seulement le nombre, et de n'en pas demander deux? Non, sans doute. Refuseriez-vous celui qu'on vous offrirait, en disant que ce n'est pas celui que vous avez demandé? Non ; tous vous seraient indifférents; vous n'auriez dit un couteau, que pour qu'on ne vous donnât pas un canif. Vous n'auriez eu l'intention de déterminer que l'espèce; ainsi , dans ce cas, un n'aurait pas été , dans voire esprit, un mot de noBiftre, mais un article, un motdéterminatif, que l'on pourrait appeler article énonciatif.
Si ce n'est pas seulement un couteau que vous désirez, mais tel couteau et non tel autre, votre idée n'est plus si vague, si indéterminée ; elle est, au contraire, très-précise; le premier article qui n'a fait qu'énoncer l'objet, et le tirer du milieu de tous les autres pour le montrer et l'individualiser, sans le choisir, ne suffit plus et n'est plus le mot propre; il vous en faut un consacré à préciser l'idée, à mettre l'objet sous les yeux, pour qu'on ne vous donne que le couteau que' vous demandez : cet article est ce, et non pas un. Ce couteau est déjà connu de vous et de celui qui vous l'a remis; et s'il n'est plus, ni sous ses yeux, ni sous les vôtres, et que vous le redemandiez encore, vous ne dites plus un; il est connu ; vous ne dites plus ce ; il n'est pas sous vos yeux et vous ne pouvez le montrer : vous dites le couteau, et vous êtes compris ; car c'est comme si vous disiez : donnez-moi le couteau que vous m'avez déjà donné.
Il y a donc trois moyen s de préciser l'objet dont on veut s'entretenir, et ces trois moyens ont donné naissance à trois mots qui appartiennent à la même classe ; et ces trois mots, espèces d'articles, mais non pas articles, sont : un, ce, le, sans exclure les autres mots qui se rapportent à ceux-ci.
Mais, en allant du premier de ces éléments qui est ce, et qui place l'objet sous les yeux, au moins déterminant de tous, qui est un; en allant plus loin encore, et en faisant un pas de plus, ne trouve-t-on pas un terme qui, n'étant aucun des trois, doit nous servir à exprimer une quatrième vue de l'esprit? Oui, sans doute, il y en a un quatrième que l'absence de Varticle établit, qui n'a aucune
sorte de détermination quelconque, comme dans cet exemple, où, par opposition à l'animal, on dit de l'homme : homme pense et raisonne. C'est la manière anglaise ; c'est dans cette langue une richesse qui manque à la nôtre, puisque les Anglais, qui, comme nous, ont trois déierminatifs, dont le plus usité est the, ont encore l'absence de tout déterminatif qui donne au sujet de leurs propositions la plus grande indétermination possible; nous l'employons proverbialement nous-mêmes , comme dans cet exemple ; pauvreté n'est pas vice. Hors ce cas, qui encore est très-rare, notre manière de généraliser les idées est d'employer l'artic/e indicatif le ou la, comme dans ces exemples : l'opinion, la vertu, la gloire. Les Anglais, dans cette circonstance, ne mettraient pas d'article. L'application des trois articles peut donc se faire ainsi : donnezmoi une pomme; donnez-moi celte pomme; donnezmoi la pomme.
Nous avons déjà démontré que Yart'icle est une perfection de plus dans nos langues modernes; qu'à l'aide de l'anic/e on dissipe tout le vague qui, à propos du nom, resterait dans l'esprit ; que, semblables à des verres d'optique heureusement ménagés, les articles rapprochent les olijets à des distances toujours justes, de manière que ces objets se trouvent dans une perspective, dans un jour convenable 5 qu'ils ne se perdent pas dans une distance trop éloignée, et que les yeux qui les considèrent ne soient pas offusqués par de trop grands rapprochements. Les articles ne sont donc pas une sorte de luxe, mais un moyen essentiel de répandre sur des objets indéterminés une clarté qui en écarte tous les nuages.
L'article est, pour ainsi dire, l'annonce fidèle du nom commun ou appellatif ; il le précède toujours , comme pour déclarer que ce nom ne doit pas se prendre dans toute son étendue : et si Varticle est indispensable dans plusieurs formes de langage , il est superflu , et par conséquent déplacé dans quelques autres ; nous nous garderons donc bien de le diviser en défini e' en indéfini. Ce qui a donné lieu à celte méprise •'.e certains Grammairiens , c'est qu'ils ont pris des prépositions pour des articles. Les prépositions à et de ont été, aux yeux de quelques-uns, des articles indéfinis, parce qu'en effet des prépositions ne désignent rien, ne définissent rien, ne déterminent rien; et rfu^et au ont passé pour articles définis, parce que ces mots renferment réellement de vrais articles.
Aet de sont des prépositions : donner un livre à Pierre; sortir de Paris. 3Iais dans ces phrases : sortir du jardin; aller au Roule, du est l'ellipse de ces deux motsrfe le; ouest pour à le. Dans cette proposition : o Pierre ; à est une préposition sans article, parce (|ue Pierre, étant un nom propre, n'a pas besoin d'être déterminé ; dans : sortir de Paris; de est encore une préposition simple et sans
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article, pour là même raison; mais dans : sortir du jardin : aller au Roule, la préposition ei Varticle sont réunis.
Du est donc pour de le ; auj pour à le ; c'est l'ellipse qui se trouve dans les mots au et du, aux et des, qui a fait croire que ces mots étaient simples, tandis que chacun d'eux est le résultat et la composition de deux mots qui sont une préposition et un article. Cette même ellipse se trouve aussi dans la langue italienne, où la préposition di etV article il se confondent dans del, de même que la préposition da dans dal, de manière à ne faire qu'un mot unique. I^ langue anglaise est plus sévère : elle a conservé dans son entier Varticle the : la préposition et l'article restent, dans cette langue, en leur entier, sans jamais se mêler ni se confondre ; et les Anglais disejit :
The beauty of the garden ; La beauté rfe le jardin» I am coming from the gar*' Je suis venant de le den; jardin.
Cette forme anglaise est bien plus philosophique, puisqu'une double vue de l'esprit a aussi une double forme ; nous, qui n'avons qu'une forme simple, nous employons la même préposition et le même article, soit que nous disions qu'une chose appartient à une autre, soit que nous exprimions l'idée contraire. Ainsi, nous disons : je viens du jardin , la beauté du jardin, et ce mot du est employé pour deux vues bien différentes.
(R. A. SiCARD.)