‹ Grammaire générale des grammaires françaises, présentant la solution analytique, raisonnée et logique de toutes les questions grammaticales anciennes et modernesChapitre 202 sur 279 · SYNTAXE DE L'ADJECTIF · texte numérisé non relu

SYNTAXE DE L'ADJECTIF

Nous avons dit que le propre de V adjectif, que sa destination, est de qusjifier un nom substantif: « or, qualifier un nom substantif n'est pas, selon » duMarsais, dire neulement qu'il est rouge ou » bleu, grand ou petit ; c'est en fixer l'étendue, la

> valeur, l'acception, étendre cette acception ott

> la restreindre, de telle sorte pourtant que tou-

> jours l'adjectif et le substantif , pris ensemble » » ne présentent rju'un même objet à l'esprit. »

D'après ce principe, il sera facile de classer les mots qui peuvent présenter quelque équivoque.

Ces mots qualifient-ils ? Ils sont adjectifs. Nomment-ils des substances ou des êtres ? Ce sont des substantifs. Ainsi les substantifs sont pris, tantôt adjectivement, et iamlàl substantivement, selon leur service ; c'est-à-dire seion la valeur qu'on leur donne dans l'emploi qu'on en fait. Voici quelques exemples qui éclairciront cette petite difficulté :

Philippe était roi de Macédoine,

Et Darius était roi de Perse.

Dans ces deux exemples, le mot roi est adjectif; ici, tout ce qui est affirmé qualifie ; tout ce qui qualifie est qualificatif ; tout ce qui est qualificatif est adjectif.

La troisième idée que présente le qualificatif ou adjectif est d'être , à l'exception des adjectifs de la langue anglaise, entièrement subordonné au nom qui lui sert de soutien ou de support, et dont il exprime une manière d'être ; et, de là, les règles de concordance dont nous avons à parler. Voici

encore un autre principe : le nom d'un être ou d'une substance peut aller seul , et être entendu aussitôt qu'il est prononcé ; tandis que le mot adjectif a toujours besoin d'un soutien pour avoir une valeur. Mais nous pouvons avancer que sans l'adjectif , il n'y a pas de proposition complète, par conséquent point de phrase, par conséquent point de langage ; car n'exprimer que des idées, ce ne serait pas parier.

Le mot adjectif ne peut donc être indifférent dans le tableau de la pensée, comme n'a pas craint de le dire un auteur savant {Court de Gebelin); et quand il a dit, pour prouver cet étrange paradoxe, qu'un mot qu'on peut remplacer ne peut être essentiel, et qu'il est possible d'y substituer un nom abstrait ou qualificatif, il a perdu de vue que Vabstractif n'a pu dériver que du qualificatif; qu'il en est, en quelque sorte, l'essence. Voici les deux exemples cités par cet auteur à l'appui de son assertion :

Ce mur est élevé.

On peut, dit-il, réduire cette phrase à celle-ci : Ce mur a de l'élévation.

L'auteur ajouteque les adjectifs sontdes ellipse»; nous lui répondrons que des ellipses sont des retranchements, qui n'ont pu se glisser, dans les langues, qu'à la faveur d'autres mots dont les mots elliptiques sont dérivés; comme les adverbes sont les ellipses des prépositions, des noms et des ad' jectifs. Nous lui dirons encore que, pour qu'un

qualificatif fût un mot elliptique, il faudrait qu'un autre mot plus ancien fût son primitif; il faudrait donc que l'abstraction élévation fût le primitif d'é- /eijé, ce qui serait absurde.

Reportons-nous jusqu'à l'époque de l'origine du langage, et nous nous convaincrons facilement que l'esprit n'a pu commencer à énoncer ses premières idées par des abstractions.

Mais le système de Court de Gebelin fût-il vrai, serait encore un mauvais moyen d'expliquer la théorie de l'adjectif. Faudrait-il substituer le dérivé au primitif, et remplacer, par de froides abstractions, ces mots qui se plient à tout, et qui répandent tant d'images dans l'expression de la pensée? Faudrait-il renoncer aux charmes de la variété, que rien ne pourrait racheter? Et quels mots pourraient remplacer le brillant cortège que forment , autour du nom, les qualificatifs, qui tantôt le précèdent et l'annoncent, et tantôt marchent agréablement à sa suite? Que deviendrait la poésie, si on lui ôtait les brillantes couleurs et la magnificence que répandent, dans son style, les qualificatifs ? Essayons de substituer dans le beau vers de Racine que nous citons plus bas , aux deux adjectifs inconstant et fidèle , les deux abstractifs inconstance et fidélité, et les accessoires dont il faudrait les accompagner, pour en former deux propositions qui, fondues en une seule phrase, tinssent lieu de ce vers : Je t'aimais inconstant, qu'aurais-je fait, fidèle? Voici sans doute ce qu'aurait substitué l'auteur dont nous combattons le système :

Je t'aimais malgré ton inconstance, qu'aurais-je fait, si tu n'avais eu que de la fidélité?

Il ne reste qu'une phrase fort ordinaire, et qui n'a plus l'énergie de la poésie de Racine.

Il faut donc conserver le qualificatif ou adjectif; mais aussi se garder d'employer des mots que la raison et la nécessité ne jugeraient pas nécessaires.

< Les mots, a dit Voltaire, sont les ennemis des pensées. *

Mais parmi ces ennemis, les plus grands, sans doute, seront toujours les adjectifs oiseux et parasites. Les mots sont les ennemis des pensées ; c'est-à-dire qu'il faut les traiter en ennemis ; qu'il ne faut les employer que quand on ne peut s'en passer; qu'il faut, autant qu'il est possible, en diminuer toujours le nombre, en écartant tous ceux dont on n'a pas un besoin absolu : en suivant ce moyen , on ne verra pas , dans le style, plus de mots que d'idées, plus de propositions que de

pensées.

Un quatrième principe sur les adjectifs, c'est de les coordonner en différentes classes, selon leur destination primitive. Les uns doivent exprimer les qualités inséparables des objets, considérés dans leurs formes, sans nulle action faite ou reçue; et

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alors leur réunion avec les noms dont ils sont affirmés forme la phrase purement énonciaiive,

comme dans ce vers :

Le jour n'est pas plus pur que* le fond de mon cœur

Ou la qualité affirmée est une qualité active ; et c'est alors la phrase active, comme dans ces deux vers :

Et l'art ornant, depuis , sa simple architecture, ' Par ses travaux hardis surpassa la nature.

Ou la qualité affirmée est une qualité passive; et c'est une troisième espèce de phrase, semblable à la première, qu'on pourrait appeler énonciativepassive, comme dans ce vers :

Sur la voûte des cieux notre histoire est écrite.

Ces trois sortes de qualificatifs servent donc â former trois phrases différentes, parce qu'ils sont eux-mêmes différents.

On n'eut pas plus tôt inventé ces trois sortes'de qualificatifs ou adjectifs, que le génie des premiers hommes s'exerça aussitôt sur le parti qu'on pouvait en tirer. On observa que les qualificatifs pouvaient être considérés seuls, et sans les objets qui leur donnaient une sorte d'existence. On vit qu'ils pouvaient être comparés entre eux; qu'il était possible d'affirmer de l'un une supériorité que n'avait pas l'autre ; et ce caractère donné aux qualificatifs les ôta de leur classe, et les transporta dans celle des noms, oii ces nouveaux venus ne manquèrent pas de prendre, pour s'y naturaliser, toutes les formes propres à tromper ceux aux yeux de qui la forme est tout et la substance n'est rien. De blanc on fit blancheur ; santé fut fait de sain; vertu de vertueux. Telle est l'origine des noms qu'on avait appelés jusqu'ici noms verbaux, substantifs abstraits, et que Girard a appelés abstractifs.

Dans l'étymologie de ce mot abstractif, nous trouvons deux idées : la première , celle d'abstraction , de séparation ; et la seconde , celle de faire, qui se trouve dans if , terminaison française traduite de ivus , terminaison latine. Cette terminaison donne à ce mot la forme quahficative ou adjeciive. Ce mot est d'abord un véritable nom , puisqu'il reçoit , comme les noms , des mots ajoutés ou adjectifs, et qu'il devient le support de ceux-ci. Ce mot est encore une qualité, puisqu'il exprime la qualité d'un être ou d'une chose. Or, cette double valeur se trouve dans le mot abstractif.

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