‹ Grammaire générale des grammaires françaises, présentant la solution analytique, raisonnée et logique de toutes les questions grammaticales anciennes et modernesChapitre 212 sur 279 · CL. Racine · texte numérisé non relu

CL. Racine

Aucun de vous ne peut se plaindre de moi.

... Aucun de nous ne serait téméraire Jusqu'à s'imaginer qu'il eût l'heur de vous plaire.

(Corneille.)

Fénelon l'emploie dans le sens de rien, et lui fait régir la préposition de avant les adjectifs :

Il n'a eu dans toute sa vie aucun moment d'assuré.

Féraud ne croit pas devoir condamner de dans cette phrase, mais il ne pense pas qu'on doive toujours mettre cette préposition dans des cas semblables. De fait fort bien, ajoute-t-il, quand le pronom en est joint kaucun : ainsi, en parlant de livres, de tableaux, on dira :

Il ny en a aucun de relié. — Il n'y en a aucun d'encadré. Mais, hors de là, il ne faut pas, généralement parlant, mettre de avant l'adjectif, et alors il faut dire :

Il n'a aucun livre relié. — // ri a aucun de ses tableaux encadré.

Audacieux régit dans : il est audacieux dans ses projets. (Omis par Girault-Duvivier.)

Aveugle se dit au propre sans régime :

Le hasard, aveugle et farouche divinité, préside au cercle des joueurs. (La Bruyère.)

Celui qui n'a jamais vu la lumière est aveugle comme un aveugle-né. (Fénelon.)

Au figuré, il se dit aussi sans régime :

Rien n'était plus aveugle que le paganisme.

La fortune ne paraît jamais si aveugle qu'à ceux à qui elle ne fait pas de bien ;

(La Rochefoucauld.) ou bien avec les prépositions sur, dans ou en :

On est aveugle sur ses défauts, clairvoyant sur ceux des autres. (La Rochefoucauld.)

La haine est aveugle dans sa propre cause. (L'Académie.)

Il ne recherche point , aveugle en sa colère ; Sur le fils qui le craint , l'impiété du père.

(Racine.) — On dit encore : il faut être aveugle pour ne pas s'apercevo'ir...

Avide, au propre, ne se dit bien que sans régime; ainsi l'on ne dit guère : avide de pain, avide de viande , comme on dit au figuré : avide du bien d'autrui, av'ide de gloire, de savoir, de louanges, av'ide de sang.

Ils s'étonnent comment leurs mains, de sang avides, Volaient, sans y penser, à tant de parricides.

(Corneille.)

Tu n'en fis pas assez, reine de sang avide ; Il fallait joindre encor l'inceste au parricide !

(Crébillon)

Célèbre, suivi d'un régime, demande la préposition par et la préposition pour:

Célèbre par ses vertus, célèbre par ses crimes.

(L'Académie.)

Célèbre, par tout l'Chnent, pour sa doctrine et pour sa piété. (Bossuet.)

Cependant Boileau a dit :

Sais-tu dans quels périls aujourd'hui tu t'engages? Cette mer où tu cours est célèbre en naufrages.

— Tous ces régimes nous paraissent bons.

Civil. On dit ordinairement civ'iL envers et civil à l'égard de tout le monde,

Fléchier avait dit : c'ivil à ceux à qui il ne pouvait être que favorable, et l'Académie avait adopté ce régime dans son édition de 4762; mais elle ne l'a pas mis dans celle de 1798. En cela, elle a profité de la remarque de Féraud.

— Nous condamnerons cette dernière expression parce qu'elle est inutile du moment que tout le monde s'accorde à dire : c'iv'tl envers, et cxv'il à l'égard de...

Commun s'emploie sans régime :

Le soleil, l'air, les éléments sont communs ;

(L'Académie.) et quelquefois avec un régime et les prépositions à, avec :

Le nom d'animal est commun à t homme et à la bête. (L'Académie.)

Le Dieu des Hébreux n'a rien de commun avec les d'iv'inités pleines d'imperfections.

Le sentiment de l'immortalité leur est commun à tous. (Massillon.)

L'amour a cela de commun avec les scrupules, qu'il s'aigrit par les réflexions.

(La Bruyère.)

On remarquera que l'adjectif commun n'a pas toujours le même sens employé sans régime eu employé avec un régime :

Des disgrâces communes sont des disgrâces ordinaires et peu considérables ; mais des disgrâces communes à tou^ les hommes sont des disgrâces auxquelles tous les hommes peuvent être sujets, et qui peuvent être des disgrâces extraordinaires et considérables.

De celte distinction, il faut conclure avec Féraud que le P. Rapin a parlé peu exactement lorsqu'il a dit :

La fin de la tragédie est d'apprendre aux hommes à ne pas craindre trop faiblement les disgrâces communes.

Assurément les disgrâces représentées sur la scène ne sont pas ordinairement des disgrâces communes et légères ; alors il devait dire :... à ne pas craindre avec trop de faiblesse des disgrâces qui leur sont communes avec les grands, avec les héros. — On a omis l'emploi de la préposition entre après cet adjectif : tout est commun entre nous.

Comparable régit la préposition à.

Turenne est comparable aux plus grands capitaines de l'antiquité.

Les biens de ce monde ne sont pas comparables à ceux de l'éternité. (Féraud.)

Les efforts des Titans n'ont rien de comparable Au moindre effet de sa fureur.

(J.-B. Rousseau.)

Cet adjectif régit aussi la préposition avec, lorsqu'il s'agit de choses qui sont d'une nature absolument différente; et alors il ne se dit qu'avec .la négative : L'esprit n'est pas comparable avec la matière. (Laveaux.)

Compatible. Au singulier, cet adjectif régit la préposition avec.

Il ne croit pas l'exactitude des règles de l'Evangile compatible avec les maximes du gouvernement et avec l'intérêt de l'état. (Massillon.)

Au pluriel, il se met sans régime :

DE L'ADJECTIF (SYNTAXE). 405

Les dieux à vos désirs toujours si complaisants.

(Racine.)

Je hais tous les hommes :

Les uns, parce qu'ils sont méchants et malfaisants , Et les autres pour être aux méchants complaisants.

(Molière.) — Nous objecterons à Girault-Duvivier qu'on dit très-bien en prose : se montrer complaisant pour tout le monde; être complaisant envers quelqu'un.

Confident.

Prêt à faire sur vous éclater la vengeance D'un geste confident de notre intelligence.

(RACUfE.)

Nous ne pouvons donner sur ce mot l'avis de l'Académie ; elle ne le reconnaît pas pour adjectif.

Connu. Voyez plus bas le mot inconnu.

Consolant régit pour. Nous ajouterons qu'il régit aussi dans et de : il est consolant de penser qu'on a fait son devoir.

Les promesses de la religion sont bien consolantes pour les malheureux. (L'Académie.)

Voilà une vérité bien consolante pour vous.

(Mas^llon.) Il régit aussi de :

C'est une chose bien consolante dans ses malheurs, de ne pas se les être attirés par sa faute.

, (L'Académie.)

Constant régit dans ou en :

Il est ferme et constant dans l'adversité. Constant en amour; constant dans son amour,

(L'Académie.)

Le peuple romain a été le plus constant dans ses maximes, (Bossuet.)

Lui, que j'ai tu toujours, constant dans mes traverses, Suivre d'un pas égal mes fortunes diverses.

Coupable. Cet adjectif, qui ne se dit au propre

Celui dont la postérité a fait un dieu, a vécu mé- que des personnes, et au figuré, des choses, s'em

prisé et méprisable, deux choses compatibles.

(Voltaire.)

Voltaire parle ici d'Homère. Le mot méprisable n'est certainement pas juste, — Nous sommes cependant fort éloignés de blâmer cet exemple que nous donne l'Académie : cette substance a des propriétés qui ne sembleraient pas compatibles dans un même sujcf. Cela ne prouve qu'une chose, c'est que Girault-Duvivier est loin d'avoir tout dit.

Compétent : Vous n'êtes pas compétent pour cela. (L'Académie.)

Complaisant. En prose, on ne donne point de régime à cet adjectif. Racine et Molière lui en ont donné un en vers :

ploie quelquefois absolument.

D'une tige coupable il craint un rejeton.

(Racine.) Quelquefois il régit la préposition de :

Hélas ! de vos malheurs, innocente ou coupable.

(Racine.) Coupable de la mort qu'ici tu me prépares.

Lâche .

Quelquefois la préposition devant :

Ils sont coupables devant Dieu des désordres publics. (Massillon.) et quelquefois la préposition envers :

Pour un fils téméraire et coupable envers vous.

, (rOLTAlIlK.)

c'ruei. se met quelquefois avec la préposition à ; Valérien ne fut cruel qu'aux chrétiens.

(BOSSUET

Les dieuxdepuis long-temps me sont cruels et sourds.

(Racine.)

C'est cetjje yerti| même , à nos désirs cruelle ,

Que vous louiez encore en blasphémant contre elle.

(Corneille.) On dit aussi : cruel envers quelqu^un.

Curieux se construit avec en et de.

Cette femme est fort curieuse en linge, enhabils. Curieux de tableaux, etc. (L'Académie.)

Dangereux, Avec le verbe être employé impersonnel iement, et suivi d'un infinitif, cet adjectif régit la préposition de :

Il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes. (Pascal.)

Devant les noms, dangereux se met avçc la préposition pour :

De tendres entretiens sont dangereux pour l'innocence.

Tou^ les grands divertissements sont dangereux pour la vi» chrétienne. (Pascal.)

Quelques écrivains ont fait usage de la préposition à :

Aman trouva la puissance et la religion des Juifs dangereuses à l'empire. (Massillon.)

Dangereux à lui même, à ses voisins terrible.

(Voltaire.)

Enfin, dangereux suivi d'un infinitif régit à ; Cet ouvrage n'est ni mauvais ni dangereux à publia-, (Pascal.)

Dédaigneux. Quand on donne un régime à cet adjectif, on se sert de la préposition de :

Tout monarque indolent, dédaigneux de s'instruire, Est le jouet honteux de qui veut le séduire.

(Voltaire.)

Difficile avec le verbe être, régit à ou de, suivant que ce verbe est employé ou non comme unipersonnel, et cela lui est commun avec un grand nombre d'adjectifs. On dit : il est difficile à conduire, et ; il est difficile de le conduire. Mais, dans le second exemple, le verbe être est employé unipersonnellement.

Les fautes des sots sont quelquefois si lourdes et si difficiles à prévoir, qu'elles mettent souvent le sage en défaut. (La Bruyère.)

La raison n'en est pas difficile à trouver.

(Massillon.)

Qu'il est difficile d'être victorieux et humble tout ensemble!

Docile est (juelquefois suivi d'un régime; alors il prend la préposition à :

Docile aux leçons de son maître. (L'Académie.)

II fallut qu'au travail son corps rendu docile Forçât la terre avare à devenir fertile.

(Boileau.)

Cet adjectif ne se met point avant les noms de personnes ; ainsi l'on ne dit pas : les enfants doivent être dociles à leurs pères, mais bien : dociles aux volontés de leurs pères.

Indocile se met avec la même préposition, ef ne se dit pas non plus avec les noms de personnes.

Dur et fâcheux, joints à être, régissent de, quand ce verbe est employé impersonnellement :

Il est dur, il est fâcheux de se voir préférer un sot. (Le Dict. de Trévoux.)

Il est plu^ dur d'appréhender la mort que de la souffrir. (La Bruyère.)

On dit aussi, dans le sens de rude, inhumain : dur à soi-même, dur à la peine, dur au travail, dur à ses débiteurs.

Effroyable. Cet adjectif s'emploie ordinairement sans régime, surtout en prose :

// faisait des serments effroyables. (L'Académie.) '

Ce songe et ce rapport, tout me semble effroyable.

Cependant, en vers, on peut le faire suivre de

la préposition à :

Un Hérode, un Tibère, effroyable à nommer.

(Boileau.) Je le vois comme un monstre effroyable à mes yeux.

(Racine.) ^

Endurci. On dit : endurci aux coups de la fortune, aux louanges, contre l'adversité, dans le crime, au crime ;

Ses yeux indifférents ont déjà la constance D'un tyran dans le crime endurci dès l'enfance.

(Racine.)

J'irais par ma constance, aux affronts endurci, Me mettre au rang des saints qu'a célébrés Bussi.

(Boileau.)

Étranger demande différents régimes, selon ses diverses acceptions ;

// est étranger en médecine.

Il est étranger dans ce pays.

r a des habitudes étrangères à toute espèce d'in* trigue. ^ (L'Académie.)

Expert régit quelquefois la préposition en : Cet homme est eocpert en chirurgie.

(L'Académie.) Fâcheux. Voyez dur.

Facile :

Ces promesses stériles

Charmaient ces malheureux, à tromper trop faciles,

DE L'ADJECTIF (SYNTAXE)

Employé unipersonnellement, facile demande la préposition de :

Il n'est pas si facile qu'on pense D'être fort honnête homme, et de jouer gros jeu. (Madame Deshoulièhes.)

Fameux. Cet adjectif, qui se dit des personnes et des choses, régit la préposition par devant les noms.

Le cardinal fameux par la force de son génie.

(FLtCHlER.)

Ce brillant escadron, /"ameux par cent batailles.

(Voltaire.)

La préposition dans :

Faut-il peindre un fripon fameux dans celte ville.

(BOILEAU

... Ce roi si fameux dans la paix, dans la guerre.

(BOILEAU

Quelquefois il veut en; mais alors le nom doit être mis an pluriel :

Cette mer fameuse en orages.

(L'Académie et Laveaux.)

Fécond. Cet adjectif, que l'on emploie fr^uemment au figuré, se met, soit absolument, comme quand on dit : un esprit fécond, une verve, une veine féconde, un sujet fécond, une matière féconde; soit avec un régime amené par la préposition en :

Chaque siècle est fécond en heareux téméraires.

(BOILEAU

Digne finit d'une race en héros si féconde.

(J.-B. RoDSSEAn.)

Féconde en agréments divers,

La riche fiction est le charme des vers.

(L. Racine.)

On s'en sert le plus ordinairement en parlant des choses ; cependant on peut le dire des personnes. Féraud, Boiste, Laveaux, ont dit : auteur fécond, écrivain fécond; et levers suivant de Boileau semble les justifier :

Qu'en nobles sentiments il soit toujours fécond. {Art poét., chant III.)

Fertile f égit la préposition en , au propre comme au figuré :

Son esprit est fertile en expédients, en inventions.

(L'Académie.)

Ainsi qu'eu sots auteurs,

Notre siècle est fertile en sots^dmirateurs.

(BOILEAU

La satire, en leçons, en nouveautés fertiley Sait seule assaisonner le plaisant et l'utile.

(BoiLEAU, satire IX.)

L'hypocrite, en fraudes fertile, Dès l'enfance est pétri de fard.

(J -B. Rousseau.)

Fidèle demande la préposition à et la préposi' tion en ou dans.

Fidèle à Dieu et au roi; fidèle en ses promesses.

(BOSSUET

Fidèle à ses promesses; dans ses promesses.

(Fléchi ER.)

Quand on délibère si l'on restera fidèle à son I prince, on est déjà criminel,

(FÉNELON, Télémaque.)

Soyons-nous donc au moins fidèles l'un à l'autre. (Racine, Mitlnridate, acte I, scène 1 .)

Et Dien trouvé fidèle en toutes ses menaces.

(Racine, Alhalie, acte I, scène 5.)

Faible. On trouve, dans Corneille, un exemple de faible de suivi d'un infinitif.

Comme Voltaire, dans ses remarques, ne blâme point cette construction, il paraîtrait permis de l'employer, quoiqu'on en trouve peu d'exemples. Aujourd'hui ce serait, selon nous, une véritable faute.

Formidable. L'Académie ne fait point régir à cet adjectif la préposition à; ce qui semblerait indiquer qu'elle n'approuve point ce régime. Cependant on lit dans le Dictionnaire de Trévoux :

Les forces de Xercès étaient formidables à la Grèce;

dans Fléchier :

On ne sait que trop 'combien est formidable à la délicatesse des hommes mondains, le temps que l'église destine à la mortification des sens; dans Voltaire :

Harlai, le grand Harlai, dont l'intrépide zèle Fut toujours formidable à ce peuple infidèle. {Henriade, chant V.)

et dans Racine .

Aux portes de Trézène

Est un temple sacré, formidable aux parjures. (Phèdre, acte V.)

Il nous semble, d'après ces exemples, que l'on peut sans crainte lui donner ce régime. — Nous ajoutons que l'édition de l'Académie de 1855 donne ces deux exemples : // s'at rendu formidable par la rapidité de ses conquêtes. — // s'est rendu formidable à leurs voisins. Formidable à est donc du bon usage.

Fort, dans le sens â'habile, expérimenté, se construit avec la préposition sur et avec la préposition à :

Fort sur l'histoire; fort sur le droit canon; fort à tous les jeux. (L'Académie.)

Mais pour indiquer la cause qui rend fort , qui produit la force , on fait usage de la préposition de, au propre et au figuré ;

Semblables à ces enfants forts d'un bon lait quils ont sucé. (La Bruyère.)

Je m'attachais sans crainte à servir la princesse, Fier de mes cheveux blancs et fort de ma faiblesse.

(Corneille.)

Valois, plein d'espérance, et fort d'un tel appui.

(Voltaire.)

Furieux, dans le sens de transporté de colère^ d'amour, demande la préposition de :

Dans lespremiers temps de larépublïqueromaine, on était furieux de liberté et de bien public; l'amour de la patrie ne laissait rien aux mouvements de la nature. (Saint -Evremond.)

II dit, et,furieux de colère et d'amour.

• (De Saintange, traduction des MétamorpJioses d'Ovide, livre VI.)

Astarbé le vit, l'aima, et en devint furieuse. (Fénelon, Télémaque.)

On dit, ainsi que le fait observer Féraud : en devenir folle; mais l'auteur de Télémaque a re- (jardé cette expression comme trop familière, et en a employé une moins usitée, mais plus noble et plus énergique.— r^(?ac?mze n'indiquepascet adjectif dans ce sens; nous croyons qu'elle a raison.

Gros, employé au figuré, se dit familièrement et même dans le style noble, avec la préposition de, avant les noms et devant un infinitif :

Le temps présent est gros de l'Mvenir.

(Leibnitz.) Les yeux gros de larmes. (L'Académie.)

... Par un long soupir, trop sincère interprète. Son cœur, gros de chagrins, avouait sa défaite. (Delille, les trois Règnes de la JYature, chant III.)

Le cœur gros de soupirs, et frémissant d'horreur.

(Corneille.)

Le cœur gros de soupirs, est une expression familière, mais le second hémistiche relève le premier : il n'est pas donné à tous les poètes d'employer avec dignité les expressions les plus communes, ni d'allier le naturel à la noblesse.

Delille a fait plus; il s'est servi de cette expression en parlant du cheval de Troie.

Quand ce colosse altier, apportant le trépas, Entrait gros de malheurs, d'armes et de soldats. (Traduction de l'Enéide, livre IV.)

Habile. L'Académie ne fait régir à cet adjectif la préposition à qu'en termes de jurisprudence. C'est une erreur qu'elle a, du reste, réparée. Ce mot régit les prépositions à, dans et en; et la première n'est pas bornée à la jurisprudence. On dit : habile dans un art; habile à manier le ciseau; habilç enmathématiques.

Boileau a dit :

Car tu ne seras point de ces jaloux affreux, Habiles à se rendre inquiets , malheureux.

{Satire. X.) J.-B. Rousseau :

Habile seulement à noircir les vertus.

(Ode contre les hypocrites.) L'abbé Girard :

Les plus habiles gens ne sont pas ceux qui font la plus grande fortune ; il n'y a que ceux qui sont habiles à flatter;

et Voltaire :

Plus il se fie à vous, plus je dois espérer Qa'habile à le conduire, et non à l'égarer, etc.

(Brutus.)

Heureux, dans son sens le plus naturel , régit à, en, dans, avant les noms, et de avant les verbes : heureux à la guerre, heureux au jeu, heureux du bonheur des autres, heureux d'être dans une honnête indigence.

Le plus heureux en bien des choses est celui qui sait se faire la plus agréable imagination.

(Saint-Évremond.)

Ifeurewrc dansmes malheurs d'en auoir pu, sans crime, Conter toute l'histoire à ceux qui les ont faivs.

(Racine.)

Dans un sens qui lui est un peu étranger, et qui signifie le talent naturel, l'habileté, heureux régit la préposition à devant un infinitif :

Un esprit prompt à concevoir les matières les plus élevées, et heureux à les exprimer quand il les avait une fois conçues. (Fléchier.)

Idolâtre, aufiguré, se dit absolument et avec la préposition de :

Je ne prends point pour juge une cour idolâtre.

(Racine, Bérénice, act. II, se. 2.)

Périsse le cœur dur, de soi-même idolâtre.

Ignorant régit en et sur :

Il est fort ignorant en géographie; il estignoraKt sur ces matières : (L'Académie.)

On donne quelquefois à cet adjectif la préposition de pour régime :

0 vanité! ô mortels ignorants de leurs destinées!

(Bossuet.)

Mais, sans cesse ignorants de nos propres besoins, Nous demandons au ciel ce qu'il nous faut le moins.

(Boileau.)

C'était un jeune métaphysicien fort ignorant des choses de ce monde. (Voltaire.)

L'Académie ne dit ignorant que des personnes. Cependant de bons auteurs l'ont dit des choses :

DE L'ADJECTIF (SYNTAXE)

Leurs ignorantes et uniques décisions.

(BOSSUET

Choqué de l'ignorante audace avec laquelle, etc.

(BOILEAU

En ignorant usage

Ne l'est pas moins qu'an ignorant suffrage.

(J.-B. RonssEAU.)

Et puisque l'on dit : une savante décision, une savante interprétation, pourquoi ne dirait-on pas : une ignorante décision, une ignorante interprétation!* l'une signifie une décision, une interprétation qui montre, qui annonce de la science, de l'instruction; l'autre signifierait une décision, une interprétation qui décèle de l'ignorance. Il est probable (|ue l'Académie a oublié d'indiquer cette acception dans son Dictionnaire. — L'Académie de 1835 n'a point réparé cette omission.

Impénétrable. Cet adjectif s'emploie leplussouvent sans régime; lorsqu'il en prend un, c'est la préposition à ;

Cette cuirasse est impénétrable aux coups de mousquet, (L'Académhb.)

Les mystères de la Foi, les décrets de la Providence y sont impénétrables à l'esprit humain.

Je rencontrais de temps en temps des touffes obscures impénétrables aux rayons du soleil.

(J.-J. Rousseau.)

On dit aussi, d'après Y Académie : un être impénétrable dans ses desseins.

Inabordable, inaccessible. Voyez inconcevable.

Incertain. Féraud pense que cet adjectif prend pour régime la préposition de ; mais il est d'avis que ce n'est qu'avec le pronom ce :je suis incertain de ce qui arrivera. Il ne croit pas qu'on puisse dire : incertain de son amitié, de sa protection.

Cependant Delille a dit dans son poème de la Pitié (chant II) :

... A leur naissance, incertains d'un berceau, D'une goutte de lait, d'un abri, d'un tombeau j

et Racine a feit plus encore; il s'est servi d'un tour latin, hardi, mais heureux, dans Bajazet (acte II, scène 2) :

Infortuné, proscrit, incertain de régner, Dois-je irriter les cœurs au lieu de les gagner?

L'Académie n'a point donné d'exemple de ce régime, et, malgré l'opinion de Féraud, il semble •ju'on pourrait se le permettre. — Nous sommes { ntièrement de cet avis.

Incommode, semble régir laprép. à: se montrer incommode à ses voisins. L'Académie ne parle pas (le ce régime.

Incompatible etiNCONCiLiABLE, ayant un sensre-

latif, ne doivent pas s'employer au singulier absolument , ni sans la préposition avec.

La piété n'est point incompatible avec les armes.

(Fléchier.)

Sans cesse elle présente, à mon ame étonnée, L'empire incompatible avec votre hyménée. (Racine, Bérénice.)

Cet abus était rnconciliable avec toute espèce de constitution.

Féraud, qui émet cette opinion, a pour lui le véritable sens de ces deux expressions, dont l'une signifie qui ne peut s'accorder avec, et l'autre, qui m peut se concilier avec : d'où il résulte qu'on doil exprimer les deux termes de la relation, les deux choses qui ne peuvent pas compatir, qui ne peuvent pas se concilier ensemble.

D'après cela , on ne comprend pas , ajoute Girault-Duvivier , comment l'Académie a donné les exemples suivants :

C'est un esprit incompatible ; un homme incompatible ; c'est une chose inconciliable.

Avec qui? avec quoi? — Nous demandons pardon à Girault-Duvivier ; mais voilà une boutade contre ['Académie, bien mal adressée selon nous. Eh quoi? presque tous les adjectifs ne peuvent-ils pas s'employer dans un sens absolu ? Pourquoi donc faire une exception pour incompatible!

Inconcevable, inabordable et inaccessible, se construisent ordinairement sans régime :

La grande étendue de l'univers et la petitesse des atomes sont des choses inconcevables ; depuis qu'il est en place, il est inaccessible, inabordable.

(L'Académie.)

Ces adjectifs peuvent cependant régir la préposition à :

O doux amusements ! ô charme inconcevable, A ceux que du grand monde éblouit le chaos !

(J.-B. Rousseau.)

Toute la côte de la pêcherie est inabordable aust vaisseaux de l'Europe.

On trouve peu de cœurs inaccessibles à la flatterie. (Bellegarde.)

Une profonde obscurité

Aux regards des humains le rend inaccessible. (J.-B. Rousseau, parlant de Dieu.)

Inconciliable. Voyez incompatible.

Inconnu et connu. Inconnu régit la préposition

L'ennui, qui dévore les autres hommes, est inconnu à ceux qui savent s'occuper.

(Fénelon, Télémaque.)

Connu régit la préposition de :

Quand on cherche de nouveaux amis, cesl qu'on est trop bien connu des anciens.

Delille fait régir à inconnu la préposition de :

L'hymen est inconnu de la pudique abeille.

(Traduction des Géorgiques, chant IV.)

Ce régime est autorisé , quoique avec le verbe être et les pronoms personnels , connu se construise le plus souvent avec la préposition à.

Inconsolable. Cet adjectif régit de :

Toute l'Egypte parut inconsolable de cette perte. (Fénelon, Télémaque.)

L'Académie, édition de 1762, lui a donné pour régime la préposition sur :

Il est inconsolable sur cette mort.

Ce régime ne nous semble pas être reçu ; il ne figure plus en effet dans la sixième édition.

Incurable n'a point de régime, ni au propre ni au figuré : mal incurable, caractère incurable^ passion incurable. Ce mot, dit Voltaire {Dictionnaire philosophique, tome 3) , n'a encore été enchâssé dans un vers que par l'industrieux Racine :

D'un incurable amour remèdes impuissante.

{Phèdre, acte I, scène 5.)

Incurable, qui n'est pas toujours très-noble dans notre langue^ est ici très-éléganl et très-poétiqiie.

Indocile. Voyez tiocile.

Indulgent. Les écrivains lui ont fait régir la préposition à et la préposition pour :

Il est trop indulgent à ses enfants, pour ses enfants. (L'Académie et Féraud.)

Mais chacun pour soi-même est toujours indulgent.

(Boileau.)

Rome lui sera-t-elle indulgente ou sévère?

(Racine, Bérénice.)

Henri IV était iridulgent à ses amis, à ses serviteurs, à ses maîtresses. (Voltaire.)

Quoi qu'il en soit de ces imposantes autorités, nous pensons qu'en prose surtout, la préposition envers est préférable avec indulgent. — Nous condamnerons y Académie, qui dit encore aujourd'hui: Il est trop indulgent à ses enfants; indulgent à nous semble être un pur latinisme ; on doij se servir, et l'on se sert généralement aujourd'hui de indulgent pour, indulgent envers ; indulgent à ne se dit guère , en prose, que dans : indulgent à soi-même , indulgent aux autres.

Inébranlable. Oii lit dans le Dictionnaire néologique que cet adjectif se met sans régime, et l'on critique un auteur d'avoir dit ; il demeure inébranlable à toutes les secousses de la fortune.

Cependant il y a plusieurs exemples de ce

régime :

Ce rocher est inébranlable à rimpétuosité des vents, — // demeure inébranlable contre la violence des vagues. (L'Académie.)

Mon cœur, niébranlable aux plus cruels lourrceiils.

Inébranlable dans ses amitiés. (Rossuet.) Inébranlable dans ses résolutions.

(L'Académie.)

Inexorable régit la préposition à :

Saint Louis se rendit inexorable aux larmes et au repentir du blasphémateur. (Fléchier.)

Dur au travail et à la peine, un homnie inexorable à soi-même n'est indulgent aux autres que par excès de raison. (La Rruyère, chap. IV.)

Nous préférons indulgent envers les autres...

Est-ce m'aimer, cruel, autant que je tous aime, Que d'être inexorable à mes tristes soupirs ?

(Racine, les Frères ennemis.)

Inexplicable se construit bien avec Isi prépositk)n à :

Ils sont une énigme inexplicable à eux-mêmes;

(Massillon.)

Cet illustre orateur applique cet adjectif aux personnes ; mais, comme le fait très-bien observer Féraud, on dit d'un homme qu'il est indéfinissable, et l'on ne peut pas dire qu'il est inexplicable.

Cette observation, que la plupart des lexicographes ont sanctionnée, n'a pas empêché madame de Staël de dire :

Ces femmes sont pour l'ordinaire inexplicables. — Et pourquoi ne dirait-on pas d'un homme qu'il est inexplicable ? les personnes comme les choses peuvent être bizarres et incompréhensibles. L'Académie d'ailleurs autorise avec raison inexplicable avec les personnes et les choses.

Infatigable. RoSsuet et le iraducteurdeHume ont fait régir à cet adjectif la préposition à et l'infinitif:

Infatigable à instruire, à reprendre , à consoler, etc.

Il était infatigable à expédier promptement les causes.

Ce régime paraît fort bon à Féraud et à nous aussi , quoique l'Académie n'en parle point.

Inférieur régit d pour les personnes et en pour les choses.

Nous les regardons comme d'un ordre inférieur à nous. (Rossuet.)

Les ennemis nous sont inférieurs en force, en nombre, en infanterie, (L' Académie.)

DE L'ADJECTIF (SYNTAXE

Tî^FiDÈLE. Cet adjectif se dit , avec ou sans régime :

La société des hommes est une mer infidèle, et plus orageuse que la mer même ;

(L'abbé Esprit.)

ou avec un régime accompagné de la préposition à;

Infidèle à sa secte et snperstitieuse.

(Voltaire, ïaHenriade.)

Infini régit à dans le sens de tout ce qui est très-considérable dans son genre : nous eûmes une peine infinie à les rejoindre. — Il régit de , lorsqu'il est pris dans le sens d'innombrable : un nombre infini d'auteurs. — Ce sont les constructions : avoir de iapeineà,...; un nombre de..,.

Ingénieux régit pour devant les noms et à devant les verbes :

Les esprits délicats, si ingénieux pour les plat' sirs des autres, ont trop dégoût pour eux-mêmes.

(Saint-Évremond.)

Le vice est ingénieux à se déguiser.

(Féraud./

Les hommes sont ingénieux à se tendre des pièges les uns aux autres. (L'abbé Esprit.)

I ngrat s'emploie avec la préposition envers, quand le régime est un nom de personne : ingrat envers Dieu ; ingrat envers son bienfaiteur ; et avec la préposition à, quand le régime est un nom de chose:

Une tetre ingrate à la culture ; un esprit ingrat aux leçons. (Roubaud.)

Ces mêmes dignités

Ont rendu Bérénice ingrate à vos bontés.

(Racine, Bérénice.)

Mais voyant que ce prince ingrat à ses mérites. (Corneille, Pompée.)

Ingrat à tes bontés, ingrat à ton amour.

(Voltaire, Mort de César.)

Malheur au citoyen ingrat à sa patrie Qui vend à l'étranger so^avare industrie.

Delille, la Pitié.)

Injurieux se construit avec la préposition à et la préposition pour :

Ce mémoire est injurieux aux magistrats ; cela est injurieux pour lui, pour sa maison, pour set amis. (L'Académie.)

je suis inquiet sur son sort ; je suis inqiuet sur ce qu'il résultera de cet événement.

Remarquez encore que l'adjectif inquiet n'exprime qu'une situation de l'àme sans avoir égard à la cause qui la produit. Il diffère en cela du participe passé inquiété, qui renferme et l'idée de cette situation et l'idée d'une cause étrangère d'où elle vient ; ainsi inquiet peut s'employer absolument ; inquiété veut toujours un régime. C'est donc à tort que Racine a dit dans Andromaqiie, acte I , scène 2 :

La Grèce en ma faveur est trop inquiétée ;

et dans Alexandre- le- Grand, acte II, scène i :

Mon âme inquiétée.

D'une crainte si juste est sans cesse agitée. Cette remarque de D'Olivet n'est guère fondée. Insatiable. Le père Bonheurs est d'avis que cet adjectif doit s'employer absolument, etil condamne: insatiable de biens, insatiable de voir.

Cependant l'Académie donne des exemples du régime des noms : insatiable de gloire, d'honneurs, de richesses, de louanges ; et ce régime est trèsusité aujourd'hui ; mais la construction avec le verbe est contestable.

Inséparable. Quand cet adjectif se dit des personnes, il s'emploie toujours sans régime. Ces deux amis sont inséparables.

(L'Académie.)

Quand il se dit dès choses, on peut l'employer sans régime : la chaleur et le feu sont inséparables.

Mais le plus souvent il se construit avec la préposition de :

La reconnaissance est unedes qualités lesplus inséparables des âmes bien nées. (Pensée de Louis XIV.) Le remords est inséparable du crime.

(Académie.)

L'orgueil cet presque inséparable de la faveur.

(Fléchier.)

Insolent peut être accompagné d'une des prépositions dans, en, avec :

*Les âmes basses sont insolentes dans la bonne fortune et consternées dans la mauvaise.

Ce valet est insolent en paroles ; combien de gens ■ sont insolents avec les femmes r

(L'Académie.)

Un écrivain a fait régir à l'adjectif insolent la préposition de :'

Inquiet a une signification différente suivant * H* devinrent insolents de leurs forces, et poussé' qu'il demande de ou sur. Être inquiet de exprime rent plus loin leurs prétentions.

la cause de Yinquiétude : je suis inquiet de ne pas recevoir de vos nouvelles; je suis inquiet de ce triste événement.

Être inquiet sur exprime l'objet de l'in^uié/uc^:

Ce régime» fait observer Féraud, n'est pas assez autorisé; cependant il n'ose le condamner. On dit : il est orgueilleux de ses succès. Pourquoi ne dirait-on pas : insolent de ses succès, de sa force,

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