DES DIFFÉRENTS SENS DES MOTS
Le savant Estara-c ne s'occupe que de deux sens par rapport aux mots. C'est être conséquent ; car, comme il le dit : « un mot est employé dans le » sens propre , lorsqu'on s'en sert pour signifier » l'objet pour lequel il a d'abord été établi par l'u- » sage, soit qu'il n'ait qu'une seule acception, soit » qu'il en ait plusieurs, toutes consacrées par l'u- » sage primitif, comme le mot coin.
» Il est employé dans le sens figuré, lorsqu'il ex- 1 prime tout autre sens que celui auquel il a été » originairement consacré, ce qui arrive souvent,
> et presque nécessairement, lorsqu'on désigne » des abstractions, ou des qualités intellectuelles,
> par des mots consacrés pour exprimer des effets » ou des qualités physiques. Par exemple, si je » dis : j ai cherché dans tous les coins de ma nié- » moire, etjen'y ai trouvé aucune trace de ce fait, » le mot coin est employé là dans un sens figuré, » puisque la mémoire n'a pas de coins comme un » appartement , ou comme tout autre espace ma- » tériel. De même, dans cette phrase : cet ouvrage t est piarqué au coin du bon goût, le mot coin est » aussi employé figurément.
> Il est bon de reiparquer que, dans ce dernier » exemp!/?> Je lïjot coin est employé dans le sens * figuré , au Ueif que, .dans }fi prepiier, il est pris
1 figurément. Chaque acception d'uq même mot » peut ainsi être employée figurément; il n'y en » a peut-être aucun qui ne se prenne en quel- » que sens figuré , c'est-à-dire éloigné de sa si- » gnification propre et primitive; et ce sont les » différentes manières d'employer les mots duns » un sens figuré qui constituent les tropes. » Noiis en parlerons à la suite de cet a.rticle.
Girault-Duvivier admet, outre le sens propre et le sens figuré, d'autres acceptions qui ne sont que des divisions qui rentrent dans les deux sens précités. Ainsi il définit ,1e sens abstrait, le sens concret , le sens absolu, le sens relatif, le sens défini et le sens indéfini ou indéterminé, d'après le Dictionnaire de Célocuiion , de Demandre , sur l'édition revue parFontenai. Nous demanderons seulement à Girault-Duvivier pourquoi il n'a pas exposé toutes les subdivisions du sens des mots qu'admettent les deux écrivains qu'il a consultés? pourquoi il ne parle point avec eux du sens adapté, du sens divisé, du sens équivoque, du sens littéral, etc., etc.? Peut-être n'a-i-il pas cru devoir les accepter. Mais lorsque l'on entre dans les détails des choses , ne doit-on pas les embrasser dans toutes leurs parties, et les envisager sous tous leurs aspects divers? Nous pensons faire plaisir à nos lecteurs en mettant sous leurs yeux le travail du Dictionnaire de l'élocution. Nous y changeons peu de chose; le voici :
Les mots ont un sens propre ou un sens figuré. Le sens propre d'un mot est sa première signification. Un feu qui brille, la lumière qui s'obscurcit, spnt des expressions employées dans le sens propre. Il y a sens ^^wré des expressions, lorsqu'on change leur signification propre pour leur en donner une qui est empruntée. Dans : une imagination qui brille, l'esprit qui s'obscurcit , ces mois brille, s'obscurcit, sont pris dans le sens figuré , parce qu'on semble donner aux facultés invisibles de l'ame la propriété physique du feu et de la lumière, qui font sensation sur l'organe de la vue.
Quand on dit d'un homme fourbe qu'il a toujours le masque sur le visage, ce terme est mis dans un sens figuré, pour exprimer que le fourbe cache à l'extérieur ses mauvais sentiments. C'est aussi dans un sens figuré que l'on dit ; Il a eu dans le jugement desonproces dix voix contreneuf. Voix est pris ici dans un sens figuré pour suffrage. Le style même le plus simple est rempli de ces façons de s'exprimer. (Voyez Tropes.)
Outre le sens propre et le sens figuré, dont nous venons de parler, d'Alembert, dans ses Éclaircisiemens sur les éléments de philosophie , admet un autre sens, qu'il appelle sens par extension, et qui tient en quelque sorte le milieu entre ces deux-là: f Ainsi quand on dit : l'éclat de la lumière, l'éclat
> du son, l'éclat de la vertu; dans la phrase l'éclat
> du sotif le mot éclat , dit d'Alembert, est trans-
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» porté, par extension, de la lumière au bruii ; du i dérer une chose dans le sens abstrait, c'est l'exanii- » sens de la vue auquel il est propre , av^sens de ner sans songer à ses propriéiés, sans s'occuper » l'ouïe auquel il n'appartient qu'impropremt-Dl; ni de la chose en elle-même, ni de ses autres pro- » on ne doit pourtant pas dire que celte exprès- ' priétés ; par exemple , tout corps a sa longueur ^ » sion : l'éclat du son, soit figurée; parce que les sa largeur et sa profondeur, etc. Je puis consiexpressions figurées sont proprement l'applica- dérer la longueur, sans songer ni à l'objet ni à ses
» tion qu'on fait à un objet intellectuel d'un mot > destiné à exprimer un objet sensible.
» Voici encore, ajoute d'Alembert, un exemple » simple, qui, dans trois phrases différentes, mon- » trera d'une manière bien claire ces trois dilfé- » rents sens : marcher après quelqu^iin; arriver » après l'heure fixée; courir après les honneurs. » Nous voyons après, d'abord dans son setis propre, » qui est celui de suivre un corps en mouvement ; » ensuite dans son sens par extension , parce que » dans la phrase ; après l'heure, on regarde le » temps comme marchant et fuyant , pour ainsi » dire, devant nous ; enfin dans le sens figuré, cou- » rir après les honneurs , parce que dans celte » phrase on regarde aussi les honneurs, qui sont » un êlreabstrait, comme un être physique fuyant » devant celui qui le désire et cherchant à lui » échapper. Une infinité de mots de la langue, pris » dans toutes les classes et dans tous les genres, i peuvent fournir de pareils exemples. »
Nous continuons de citer le Dictionnaire d'élocution.
Sens absolu, sens relatif. {Absolu vient du mot latin absolutus , qui signifie achevé , complet; qui a toutes ses parties.) Ainsi un sens absolu est un sens qui exprime une chose considérée en elle-même, et qui n'a aucun rapport à une autre ; un sens qui est accompli , circonscrit et sans aucune sorte de relation. Par exemple, si je dis que la terre est opaque, cette phrase est dans le sens absolu. On n'entend rien de plus; on n'aperçoit aucune idée relative, aucune idée accessoire, aucun objet de comparaison ni de dépendance.
Jîe/ati/" signifie, au contraire, quia rapport, relation à quelque chose. Si l'on dit, par exemple, que l'esprit est préférable à la beauté ; celle phrase est dans le sens relatif, parce qu'on considère l'esprit relativement à la beauté.
Il y a des noms absolus , des noms et des pronoms relatifs.
Sens abstrait, sens concret. (Le mot abstrait vient du verbe latin abstrahere, arracher, tirer de, détacher. ) Pour bien entendre ce terme , il faut se rappeler que lorsque nous arrêtons nos yeux sur un corps quelconque, ou bien nous le considérons sans ses propriétés , ou bien nous considérons seulement ses propriétés, ou quelqu'une de ses propriétés; nous les détachons, pour ainsi dire; nous pouvons même ne nous arrêter qu'à une seule en particulier , en la tirant, en la détachant du nombre des autres , en faisant abstraction de toute autre propriété. Ainsi abstraire, c'est consi-
autros propriétés , qui sont la largeur et la profondeur.
Le sens concret , au contraire, s'offre lorsque je considère tout à la fois l'objet avec une ou plusieurs de ses qualités. Je les unis ensemble dans ma pensée ; je n'en fais qu'un seul et même objet ; comme quand je dis : celte longue table.
Sens adapté. Le sens adapté est une application plus ou moins précise d'un texte connu à une circonstance particulière. Les oraisons funèbres et Its sermons de nos orateurs sacrés en sont remplis. Nous choisirons pour exemple ce passage de l'Écriture qui regarde Judas Machabée, et que Fléchier a heureusement adapté à Turenne : Comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d'Israël?
Sens composé, sens divisé. Les Grammairiens appellent sens composé le sens qui résulte de tous les termes d'une proposition pris suivant la liaison qu'ils ont ensemble, parce qu'alors tous ces termes conservent leur signification propre dans toute l'étendue de la proposition.
On appelle, au contraire, sens divisé le sens d'une proposition dont on prend séparément les termes, parce qu'alors ils ne conservent pas à tous égards la signification dans laquelle ils sont employés, et qu'ainsi la proposition se trouve divisée, séparée. Par exemple, quand on dit qu'uwe chose quise meut ne peut pas être en repos ; si l'on conserve absolument la signification dans laquelle tous ces termes sont employés , celte proposition se trouve vraie et dans le sens composé ; mais si l'on considère qu'une chose qui se meut a pu être en repos auparavant, et qu'elle y peut être ensuite ; enfin si l'on divise et si l'on distingue la signification des termes de celte proposition, elle se trouve dans le sens divisé, et elle est fausse; c'est le distinguo des logiciens.
Quand saint Matthieu dit : que les boiteux marchent, que les aveugles voient; si l'on prenait ces termes dans le sens composé, il y aurait de l'absurdité; mais, en divisant leur signification , c'est-àdire si l'on entend par aveugles et boiteux ceux qui l'étaient et qui ont été guéris , la proposition est vraie.
Lorsque Apelle disait à un cordonnier , qui trouvait à redire à la jambe d'une de ses figures , qu'un cordonnier ne devait se mêler que de chaussure, Apelle avait raison dans le sens composé de sa proposition, en ne considérant celui à qui il parlait que comme cordonnier ; mais, dans le sens diviséf en tant que ce cordonnier pouvait avoir des
connaissances au-dessus de son métier, et juger sainement d'un tableau, Apelle avait tort.
Sens déterminé, sens indéterminé. Lorsque, dans une phrase , le sujet dont on parle , c'est-àdire tout ce qui est employé à énoncer la personne ou la chose à qui l'on attribue quelque façon d'être ou d'agir, n'est point exprimé nommément, alors le sens de celte phrase est vague, indéHni, indéterminé; il n'exprime qu'une pensée générale qui ne tombe sur aucun objet en particulier. Voilà ce qu'on appelle sens indéterminé; exemple : qui a beaucoup d'ambition goûte peu la vie tranquille. Cette phrase offre une pensée générale. Le sens en est indéterminé ; on ne désigne personne de qui l'on dise qu'i/ a beaucoup d'ambition, ni par conséquent qu'ii mené une vie peu tranquille.
11 est aisé de sentir maintenant quel est le sens déterminé. Cela arrive lorsqu'il y a dans la phrase un sujet dénommé, comme si je dis : labonne compagnie est une école qui instruit mieux que le collège. Le sens alors est déterminé; il tombe sur un objet particulier, qui est la bonne compagnie.
Sens équivoque. (Voyez Amphibologie. )
Sens littéral , sens spirituel. Le sens littéral est celui qui résulte de la force naturelle des termes. Il se divise en sens propre et en sens figuré ou métaphore. (Voyez ces mots. )
Le sens spirituel est celui qui est caché sous l'écorce du sens littéral. Il se divise 1" en sens allégorique; 2" en sens moral; 3" en sens anagogique.
1" Le sens allégorique est celui qui résulte de termes qui, prisa la lettre, signifient tout autre chose
GRAMMAIRE FRANÇAISE
que ce qu'on veut leur flaire signifier. (Voyez à l'article des Tropes le mot Allégorie. )
2* Le sens moral est celui qui a pour objet quelque vérité qui intéresse les mœurs et la conduite. Toutes les fables doivent avoir un sens moral.
3" Le sens anagogique ne concerne que les choses célestes et la vie éternelle. {Anagogique vient du mot grec avaywYri, qui signifie élévation.)
Les auteurs qui ont cherché ce sens dans l'Écriture-Sainte se sont souvent fort éloignés des notions communes ; en voici un exemple : Dieu voulut punir les crimes de la terre par un déluge ; il ordonna à l'homme juste, qu'il voulait sauver de la fureur des eauM, de bâtir une arche oii il pût se retirer avec sa famille. Cette arche fut construite avec un bois dur. Il est naturel de penser que Noé préféra ce bois, parce qu'il était plus propre à résister à l'effort des vents et des flots ; mais ceux qui cherchent dans ce récit un sens anagogique assurent que ce bois dur devait signifier les gens vertueux qui seraient dans l'Église. En continuant à chercher des relations , ils en trouveront entre les bois carrés qui entraient dans la composition de l'arche et les docteurs de l'Église chrétienne. Ce seul exemple suffit pour faire voir combien l'imagination peut se jouer sur ces sortes de rapports , qui , le plus souvent , sont absolument arbitraires. On voit (jue presque tous ces^iflérents sens peuvent rentrer et rentrent dans la double définition de sens propre et de sens figuré. Nous n'avons donné ces définitions diverses que pour satisfaire la curiosité de ceux qui aiment à tout s'expliquer.
DES TROPES
Estarac et Lévizac ont si admirablement traité cette matière , que nous allons presque constamment les suivre; on ne peut que nous savoir gré de reproduire un aussi beau travail.
Les tropes sont des fif^ures par lesquelles on donne à un mol une signification qui n'est pas précisément sa signification propre. Ces figures sont appelées tropes, d'un mot grec Tpeuetv qui signifie tourner, parce qu'il semble, en effet, qu'on tourne un mot pour lui ôter sa signification propre , et pour lui en donner une qui n'est pas naturellement la sienne.
Lorsqu'un assemblage de mots n'a d'autre pro-
priété que celle de faire connaître simplement ce que l'on pense, on l'appelle phrase, période; mais si l'on énonce sa pensée d'une manière particulière, qui lui donne un caractère propre ; si elle est présentée sous une image ; si elle a plus de vivacité, de force ou de grâce, alors cette expression particulière de la pensée est une figure. Ainsi les figures doivent exprimer la pensée , comme tous les autres assemblages de mots; mais elles ont de plus l'avantage d'une parure particulière, qui sert à réveiller l'attention, à plaire ou à toucher. Qu'un moraliste dise, par exemple , que notre vie est mêlée de bien et de mal, de plaisirs et de peines ;
DES TROPES
SQ
il exprimera une venté d'une manière simple ; il ne fera qu'une phrase. Mais si , pour rendre la même idée , il dit :
Nos vies {■) sont pêle-mêle assorties De bien , de mal : encor de toutes parts Croissent toujours dans ce jardin épars Là peu d'oeillets, ici beaucoup d'orties ; (Gessée.)
il aura fait une iigure.
Notre immortel et inimitable La Fonlaine exprime figiirément l'âge de la lune , lorsqu'il dit :
Le temps, qui toujours marche, avait pendant deux nuits Échancré , selon l'ordinaire , De l'astre au front d'argent la face circulaire.
De même , qu'on dise que personne n'est aussi heureux quun propriétaire qui borne toute son ambition à cultiver et à faire valoir son champ , il n'y a point là de figure. Mais si l'on rend cette pensée comme Racan, l'expression en sera figurée :
Roi de ses passions, il a ce qu'il désire ;
Son fertile domaine est son petit empire,
Sa cabane est son Louvre et son Fontainebleau ;
Ses champs et ses jardins sont autant de provinces ;
Et sans porter envie à la pompe des princes ,
Il est content chezim de les voir en tableau.
Chez lui est mal placé; il faudrait : // est content de les voir chez lui en tableau, ou de les voir en tableau chez lui ; mais la mesure du vers s'oppose à cet arrangement.
Quoique les figures soient en quelque sorte le langage propre de l'imagination et des passions , un homme judicieux ne doit pas les dédaigner; Lorsqu'elles naissent du sujet , qu'elles sont naturelles, qu'on les emploie à propos et avec sobriété, elles embellissent le discours et réveillent l'attention par leur tournure ; elles la soulagent même , en quelque sorte , en peignant l'objet du discours sous des couleurs plus vives et plus faciles à saisir par l'imagination. Disons donc avec Gilbert :
Maudit soit à jamais le pointilleux sophiste, Qui , le premier, nous dit en prose d'algébriste : Vous , rimeurs , écoutez mes ordres absolus : Pour plaire à ma raison , pensez ; ne peignez plus.
Puisque nous ne parlons ici que des mots isolés , nous ne devons nous occuper ni des figures de construction y ni des figures de pensées, mais seulement de celles qui consistent dans un mot seul ; et voici comment on peut se faire une idée distincte de ces figures particulières.
Rappelons-nous qu'un mot est pris dans son sens propre, lorsqu'il exprime la chose pour laquelle il a
(') Nous ferons remarquer que ce mot est ici une faute de versification.
été primitivement établi par l'usage; alors il n'y a pas de figure de mots , comme lorsqu'on dit : la chaleiir du feu; la lumière du soleil. Mais quand un mot est pris dans un autre sens , qu'il paraît , pour ainsi dire, sous une forme empruntée , sous une figure qui n'est pas sa figure naturelle , alors il est au figuré, puisque ce n'est que par figure qu'on lui donne cette signification ; ainsi , par exemple ; la chaleur de l'imagimtion , la lumière de l'espnt ; dans ce cas il y a une figure de mots.
Il est aisé de se convaincre, en faisant attention à son propre langage et à celui des autres , qu'on ne fait pres(jue pas une seule phrase qui ne renferme quelque figure, quelque trope; aussi du Marsais a-t-il dit avec raison tqu'il se fait plus de
> figures un jour de marché , à la halle , qu'il ne » s'en fait en plusieurs jours de séances académi-
> ques. » Il est donc important de bien connaître les tropes, afin d'être plus à même de faire une analyse exacte du langage, de bien entendre les auteurs , et de parler ou d'écrire avec exactitude et avec précision.
On emploie souvent les tropes pour réveiller une idée principale par le moyen de quelque idée accessoire, comme lorsque l'on dit cent voiles au lieu de cent vaisseaux, le fer pour Vépée, la robe pour la magistrature, la plume pour le styl^, pour la manière d'écrire, etc.
Plusieurs de nos idées étant liées ensemble, on ne saurait réveiller l'une sans exciter l'autre : souvent l'idée accessoire est plus présente à l'imagination que l'idée principale; il arrive alors que l'expression figurée est aussi facilement entendue que le serait le mot propre , qu'elle est ordinairement plus vive et plus agréable , qu'elle amuse l'imagination, et qu'elle donne quelquefois à penser.
Les tropes augmentent l'énergie de nos expressions. L'imagination, vivement frappée d'une pensée, s'en représente l'objet sous des couleurs vives, sous des images frappantes. Alors, pour faire mieux sentir aux autres ce que nous éprouvons au-dedans de nous-mêmes , nous abandonnons le langage simple , et employant le langage expressif et figuré des passions , nous disons : il est enflammé de colère ; il s'est abandonné au torrent de ses passions.
Les tropes rendent aussi l'expression de nos pensées plus noble, et conséquemment plus riche. Chacun sait que nous devons tous mourir , ri' ches et pauvres , puissants et faibles , rois et sujets. Cette vérité, rendue de cette manière, a quelque chose de trivial , qui , au lieu de réveiller notre attention, l'assoupit au contraire. Par le moyen des tropes, Horace a exprimé cette même idée de mille manières différentes , toutes également agréables et propres à fixer notre attention sur cette vérité. Malherbe a rajeuni et peut-être embelli l'une de
GRAMMAIRE FRANÇAISE
ces expressions d'Horace (') , de la manière suivante :
La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles -,
On a beau la prier, La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles,
Et nous laisse crier.
Le pauvre , en sa cabane où le chaume le couvre,
Est sujet à ses lois ; Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N'en défend pas nos roi^^
Molière exprime la même pensée bien différemment, en style comique :
.... Mais quoi, cher Lélie, enfin il était homme; On n'a point pour la mort de dispense de Rome. .... Sans leur dire gare, elle abat les humains, Et contre eux de tout temps a de mauvais desseins. Ah I ce fier animal , pour toutes nos prières. Ne perdrait pas un coup de ses dents meurtrières ; Tout le monde y passe....
( V Étourdi , acte 2 , scène 40
Au lieu de dire simplement : on se console ai' sèment de la mort de qui que ce soit , la célèbre Sévigné disait : on serre les files ; il n'y parait plus. C'est ainsi que le trope embellit une pensée commune.
Lorsque le petit-fils de Louis XIV monta sur le trône d'Espagne, ce monarque, au lieu de dire qiiil n'y aurait plus de divisions ou de barrières entre la France et l' Espagne , exprima la même pensée d'une manière plus grande et plus noble , en disant : il n'y a plus de Pyrénées.
Enfin les tropes servent à enrichir une langue , en donnant à un ou à plusieurs mots une signification nouvelle ; et à varier le style , en fournissant les moyens d'exprimer la même pensée de différentes manières, comme l'on peut s'en convaincre par les exemples déjà cités. Nous ne croyons pas absolument, comme RoUin , « que les » tropes n'ont d'abord été inventés que par néces- * site, à cause de la disette et du défaut de mois » propres, et qu'ils ont contribué depuis à la » beauté et à l'ornement du discours; de même , à » peu près, que les vêtements ont été employés > dans le commencement pour couvrir le corps et » le défendre contre le froid , et ensuite ont servi » à l'embellir et à l'orner. » Nous croyons , au contraire, que les expressions figurées sont plutôt le langage des passions que celui de la nécessité, et que l'imagination y a toujours eu beaucoup plus de part que le besoin. Aussi les personnes dont l'éduraiion est la moins soignée, et la raison la moins cultivée, emploient-elles très-fréquemment des expressions figurées, non par choix, ou parce que le terme propre leur manque, mais
pour exprimer leur pensée avec plus de force et d'énergie. L'émotion profonde qui les domine excite en elles une foule d'images; et, se livrant aux mouvements de leur imagination , elles cherchent à faire sentir vivement aux autres, parle secours des expressions figurées , ce qu'elles éprouvent elles-mêmes très-vivement.
L'utilité des tropes est de faire image, en donnant du mouvement aux idées. Tout écrivain qui veut intéresser, attacher, doit chercher à peindre, autant que le comporte le sujet qu'il traite; il doit donc présenter, autant que possible, ses idées sous des images qui contribuent à leur liaison et à leur énergie, loin de les altérer.
Il ne suffit pas que les tropes fassent image, il faut que cette image soit soutenue, que toutes les parties en soient d'accord , et (Jh'on puisse se la représenter peinte sur la toile, ou dessinée sur le papier, sans que les parties en soient discordantes ou contraires, et sans que l'image totale soit une espèce de monstruosité. Il ne faut donc pas dire , avec un de nos poètes ;
Votre raison qui n'a jamais floiié Que dans le trouble et dans l'obscurilé , Et qui , rampant à peine sur la terre , Veut s'élever au-dessus du tonnerre , Au moindre écueil qu'elle tro Jve ici bas Bronche , trébuche et tombe à chaque pas : Et vous voulez, fiers de cette éiinceUe , Chicaner.... (J.-B. Rousseau.)
Toutes les parties de cette image sont incohérentes, et n'ont entre elles aucune analogie. Si la raison est une étincelle, comment peut-elle flotter, trouver desécueils, broncher, ramper? D'ailleurs, quelle qu'elle soit, comment peut-elle flotter et ramper tout à la fois ?
11 en est de même de Vimage suivante :
Que sa vérité propice
Soit , contre leur artifice ,
Ton plus invincible mur :
Que son aile lutélaire,
Contre leur âpre colèrp,
Soit ton rempar\ le plus sûr. {te méme.\
Pallida mors aquo puisât pede pauperutn tabemas Regumque turrfs. ( tll)- i. od. 4.)
Imaginez un tal^leau où la vérité serait représentée comme un mur , et où une aile serait peinte sous la forme d'un rempart, et vous sentirez facilement l'absurdité d'une pareille composition.
A peine du limon où le vice m'engage J'arrache un pied timide et sors en m'agitant , Que l'autre m'y reporte et s'embourbe à l'instant.
(BoiLEAD.j
Voilà une image bien soutenue dans toutes ses parties , et, de plus, parfaitement analogue à la vérité morale que le poète veut exprimer.
Il en est de même des deux suivantes :
DES TROPES
Qu'à son gré désormais la Fortune me joue, On me verra dormir au branle de &a roue.
(BOILEAU
Que c'est un dangereux poison Qu'une délicate louange ?
Hélas ! qu'aisément il dérange Le peu que Ton a de raison t
(Chaulieo.)
Lorsqu'on emploie des images hardies et peu communes , il faut les préparer d'avance. Il est même permis d'y ajouter quelque correctif. Ainsi l'illustre Bossuet a bien pu dire : f Si
> Rome a plus porté de grands hommes qu'au- » cune autre ville qui ait été avant elle, ce n'a pas » été par hasard; mais c'est que l'état romain, » constitué de la manière que nous l'avons dit , » était, pour ainsi dire, du tempérament qui devait
> être le plus fécond en héros ; » parce que constitué prépare tempérament , et que pour ainsi dire sauve ce qu'il pourrait y avoir encore de trop hardi et de trop brusque dans cette image.
Mais il ne faut pas dire, comme La Bruyère ; * On voit peu d'esprits entièrement stupides;i'on en » voit encore moins qui soient sublimes et transcen- 1 dants. Le commun des hommes nage entre tes î deux extrémités. » Le mot nage est mal placé entre les esprits stupides et les esprits transcendants. Celte figure n'est pas préparée. Rien de plus froid que les figures ddht les rapports sont vagues et indéterminés , dont les couleurs et les nuances ne sont pas appropriées à la chose dont on parle, t J'ai accoutumé de lui dire , écrit Vau- » gelas , que son style n'est qu'or et azur, et que « ses paroles sont toutes d'or et de soie; mais je » peux dire avec vérité que ce ne sont que perles » et pierreries. » Quelle glaçante symétrie de fi- {;ures froides autant que vajjues , enfilées régulièrement deux à deux , et qui ne présentent à l'esprit aucune image vraie , ni au cœur aucun sentiment, si ce n'est celui du mauvais goût !
Enfin les tropes doivent être claii's, faciles, sortir naturellement du fond du sujet , et n'être employés qu'à propos. Rien de plus ridicule, en tout genre, ni en même temps de plus froid, que l'affeciaiion et qu'une prétention marquée à l'esprit , jointe au défaut de discernement. Ceux qui courent après l'esprit et après les ornements du discours emploient souvent des figures qu'ils croient brillarites , parce qu'elles sont peu communes ; et elles ne sont que ridicules par leur opposition au bon sens et au bon goût. C'est ainsi tiue les Précieuses ridicules de Molière , au lieu de demander tout simplement des sièges , disent : c Voîturez- » nous tes commodités de ta conversation ; » qu'elles invitent quelqu'un à s'asseoir en lui disant : I Contentez Cenvie qu'a ce fauteuil de vous emr brasser, * et qu'elles appellent un miroir : le conseiller des Grâces,
C'est par un effet du même mauvais goût que Tourreil a appelé un exploit un compliment timbré; que Lamoite a voulu désigner un cadran au soleil sous le nom de greffier solaire; que Brélieuf , par-» lant de la recherche des mets et des i>laisirs, a dit;
S'ils ne viennent d'Asie , on ne les souffre plus , Et l'on n'en connait point s'ils ne sont inconnus',
et qu'enfin Malherbe lui-même s'est livré 5 un misérable jeu de mots, en écrivant à Henri IV ;
Je sais bien que les oracles Prédisent tons qu'à ton fils Sont réservés les miracles De la prise de Memphis :
Et que c'est lui , dont l'épée, Au sang barbare trempée , Quelque jour apparaissant A la Grèce qui soupire , Fera décroître l'empire De l'infidèle croissanh
Faire décroître le croissant n'est qu'une mauvaise pointe ; et c'est au sujet de toutes ces figures de mauvais goût qu'il faut dire avec l'éloquent Buffon : € Rien ne s'oppose plus à la chaleur- que le » désir de mettre partout des traits sa. liants; rien » n'est plus contraire à la lumière , qui doit faire
> un corps et se^épandre uniformément dans un
> écrit , que ces étincelles qu'on ne tire que par • force, en choquant les mots les uns contre les » autres, et qui ne vous éblouissent pendant quel- » ques instants que pour vous laisser ensuite dans » les ténèbres. »
Le même Estarac , en annonçant la divis'on et l'origine des principaux tropes , nous dit que c'est la nature encore qui a inspiré aux hommes le langage figuré; et ce sont , ajoute-t-il, les rhéteurs ou les Grammairiens qui ont remarqué par la suite qu'il y a des figures qui ont une certaine ressemblance, une certaine analogie. Exphquons ce qu'on entend par analogie ( en grec avaXoyta formé d'ava , entre, et de Xoyoç, raison). Ce mot signifie, en français, comparaison, rapport de ressemblance entre une chose et une autre.
\J analogie est donc la relation, le rapport ou la proportion que plusieurs choses ont les unes avec les autres, quoique d'ailleurs différentes par des qualités qui leur sont propres ; ainsi le pied d'une montagne a quelque chose d'analogue avec le pied d'un animal, quoique ce soient deux choses irèsdifférenles.
Les rhéteurs ont distingué plusieurs sortes d'onalogies ; il n'entre pas dans notre plan de les énumérer ; nous ne devons nous occuper que de Grammaire ; et nous dirons que, dans ce cas , on entend par analogie , d'après Demandre, un rapport de ressemblance ou d'approximation qu'il y a entre une lettre et une autre lettre , ou bien entre un mot et un autre mot , ouenlin tnlredcux
GRAMMA^lUE FRANÇAISE.
expressions, 2 tournures, 2 phrases. Par ex. , il y a de Vaiialogie entre le 6 et le p ; leur différence ne vient que de ce que les lèvres sont moins serrées l'une contre l'autre dans la prononciation de ^, au lieu qu'on les serre davantage lorsqu'on veut prononcer p.
Notre on est analogue au mot man des Allemands; tous dlux se rapportent à homo, mot latin ; et tous deux ont le sens de homme; car on dit signifie : l'homme dit.
On a recours à l'analogie, ainsi qu'à Vétymobgicy pour éclaircir des obscurités qui se rencontrent dans le langage.
Nous parlerons à l'article Littérature de l'analogie du style.
Entrons dans le détail des tropes.