DE X.A MÉTONYMIE ET DE LA MÉTALEPSE
Métonymie, en grec p.ETwvu[jLta, formé de (xe-ra qui marque changement, et de ovojxa, nom , signifie changement de nom , un nom pour un autre ; et il semble conséquemment qu'on devrait appeler ainsi tous les tropes; cependant on ne donne le nom de métonymie qu'aux tropes dans lesquels on prend la cause pour l'effet, ou l'effet pour la cause, le contenant pour le contenu , le lieu où une chose se fait pour cette chose même , le signe pour la chose signifiée, etc.
La cause pour l'effet, comme quand on dit Cerhs pour le blé, Bacchus pour le vin, Neptune pour la mer , Vulcain pour le feu, etc.
C'est par métonymie qu'on prend le nom d'un auteur pour ses ouvrages : il a lu Buffon, Voltaire; il acommenté Corneille; c'est un Raphaël, un Rembrandt, pour un tableau de Raphaël, de Rembrandt : ce sont des Callot, pour des estampes gravées par Callot.
La métonymie consiste aussi à nommer l'effet pour la cause, comme lorsque Ovide dit que le mont Pélion est sans ombre , pour dire qu'il n'a point d'arbres, qui sont la cause de l'ombre; et lorsque les poètes disent : la pâle mort, les pâles maladies, la triste vieillesse, etc.
Le contenant pouf le contenu. Il aime la bouteille, pour dire il aime le vin. Dans ses malheurs, on implore le secours du Ciel , c'est-à-dire de celui qui l'habite. Quand on parle des lumières de l'Europe, on entend celles de ses habitants.
Le nom du lieu où une chose se fait, pour la chose elle-même. C'est ainsi qu'on dit un Louviers , un Elbeuf, un Sedan, pour un drap fabriqué dans l'une de ces trois villes; un Damas, pour un sabre , ou pour une sorte d'étoffe de soie faite à Damas ; de la faïence , pour de la vaisselle de terre vernissée, qui a été fabriquée d'abord à Faenza , ou Faïence, ville de la Romagne, et qu'on a imitée ensuite ailleurs ; le Lycée , pour la doctrine d'Aristote ; le Portique , pour la philosophie de Zenon ; l'Académie, pour celle de Platon.
On dit aussi : du Bordeaux , du Champagne , du Bourgogne, du Tokai,^oiir du vin de Bordeaux, etc. comme anciennement on disait : du Faleme, du Chio, etc.
Il y a aussi métonymie lorsqu'on nomme le signe pour la chose signifiée, ou le symbole pour la chose qu'il représente. Ainsi l'épée se prend pour la profession militaire, la robe , pour la magistrature , le sceptre, pour l'autorité royale, etc.
Quelquefois on met le nom de l'antécédent pour celui du conséquent, ou réciproquement, c'est-àdire ce qui précède pour ce qui suit , ou réciproquement ; ce qui est presque la même chose que la cause pour l'effet , ou l'effet pour la cause. Ce-
DES TROPES
pendant on a donné un nom particulier à celte espèce de mélomjmie , que l'on nomme métalepse. Quand on dit à quelqu'un : souvenez-vous de vos promesses, pour lui dire de les tenir, c'est une niélalepse. On lui présente le souvenir de ses promesses, qui est Ymitécédent, pour le ramener à l'exécution, qui est le conséquent. Il y a unemétalepse dans ce vers mis dans la bouchecle Miihridate :
.... C'en est fait, madame, j'ai vécu.
(Racine, Mithridate ^ act. 5, se. dernière.)
Pour dire : je me meurs.
En voici une autre de Despréaux :
Les ombres cependant,sur la ville épandues , Du faîte des maisons descendent dans les rues.
( BoiLEAU , Lutrin , ch. 2)
Pour dire il se fait nuit .
DE LA STNECDOQUE OU STNECDOCHE.
Ce mot, tiré du grec <Tuv£îc<5'cxYi , est formé de CUV, avec, ex, de Ssyofxat, prendre; il signifie compréhension, conception. Et en effet , la synecdoque est une figure par laquelle, non-seulement on donne à un mot une signification qui n'est pas sa signification primitive , ce qui est commun à tous les tropes , mais au moyen de laquelle on veut faire concevoir à l'esprit plus ou moins que ne l'exprime le mot dont on se sert; c'est pourquoi l'on nomme tantôt le genre pour l'espèce, ou 1 espèce pour le genre ; tantôt le tout pour la partie , ou la partie pour le tout ; et quelquefois le singulier pour le pluriel, ou le pluriel pour le singulier.
Le genre pour l'esphce.
Les mortels sont égaux : ce n'est point la naissance , C'est la seule vertu qui fait leur différence.
( Voltaire , Mahomet.)
Il est évident que le poète ne veut pas parler de tous les êtres mortels , c'est-à-dire de tous les animaux, mais seulement des hommes; il nomme donc le genre pour l'espèce.
Ainsi , dans le fort des tempêtes , Nous voyons briller sur nos tètes Ces feux , amis des matelots. ( Rousseau.)
11 n'est question là que d'une espèce de feux , des météores; c'est donc encore le genre pour l'espèce.
Le tout pour la partie. Si l'on dit : les Français wnt braves , amis des arts, polis, humains et spirituels, on veut divedaplus grande partie des Français.
La partie pour le tout. Cent voiles pour cent vaisseaux ; cent feux pour cent maisons ou ménages ; [onde pour la mer, etc.
Il coule sans chagrin les jours de sa vieillesse
Dans ce même foyer, où sa tendre jeunesse
A vu dans le berceau ses bras emraaillottés. (Racan.)
Foyer pour maison.
Un nombre pour un autre. On dit l'ennemi pour les ennemis; L'Anglais est fier et dédaigneux, c'està-dire les Anglais sont , etc. Souvent on emploie nous au lieu de je ; un nombre précis pour un nombre mdéterminé: cela m'est arrivé mille fois; il a débité cent sottises.
Enfin la synecdoque consiste aussi dans l'usage que l'on fait du nom de la matière dont une chose est faite, au lieu du nom de cette chose elle-même.
Et par cent bouches horribles Vairain , sur ces monts terribles , Vomit le fer et la mort.
( BoiLEAU , Ode sur la prise de Namur.)
L' flirain pour les canon.s; le fer pour les boulets.
Il y a cette différence entre la synecdoque et la métonymie , que la synecdoque exprime toujours plus pour faire entendre moins, ou qu'au contraire elle réveille l'idée du moins pour faire entendre plus ; que , dans la métonymie, le rapport qui est entre l'objet dont on emprunte le nom , et celui dont on veut parler, n'est pas aussi intime; de manière que l'un de ces objets pourrait exister indépendamment de l'autre, comme la* cause et l'effet, le contenant et le contenu, le signe et la chose signifiée, l'auteur et son ouvrage; tandis que, dans la synecdoque, il y a un rapport plus réel, plus intime entre l'objet dont on emprunte le nom et celui dont on veut réveiller l'idée, comme entre le genre et l'espèce, le tout et sa partie, etc.
DE L'AIfTONOMASE.
Ce mot , formé , en grec, de «vtc, poiir, au lieu de, et de ovojAa , nom, signifie aussi un nom pour un autre, comme celui de métonymie. Il y a pourtant une différence entre ces deux tropes : dans la métonymie, on prend la cause pour l'effet, ou réciproquement le contenant pour le contenu, le signe pour la chose signifiée , etc. Dans l'antonomase , toute la figure consiste dans l'emploi des noms, puisqu'on prend tantôt un nom commun pour un nom propre, tantôt un nom propre pour un nom commun.
Un nom commun pour un nom propre. C'est ainsi qu'en disant : le poète, l'orateur, les Grecs désignaient Homère et Démosthène, et les Latins, Virgile et Cicéron.
Dans chaque canton , on appelle simplement la ville, la commune la plusconsidérable des environs.
Tite-Live désigne souvent Annibal par le Carthaginois. Le destructeur de Numance et de Carthage, c'est Scipion.
D'autres fois, au contraire, on prend un nom propre pour un nom commun, ou pour un terme qualificatif. Sardanapale, dernier roi des Assyrien% passa sa vie dans une mollesse méprisable, indigne d'un homme sensé. Si l'on veut qualifier un voluptueux, digne de mépris, on dit : c'est un Sardanapale. Un homme cruel et barbare est un Néron; un homme sage, auslère dans ses mœurs, est un Caton ; un protecteur zélé des gens de lettres , un Mécène.
Mais sans un Mecenas à quoi sert nn Angnste?
(BoiLEAU, Satire \.)
Crésus, roi de Lydie, possédait des trésors immenses ; de là cette expression : c'est un Crésus, pour dire : c'est un homme extrêmement riche.
Zoïle fut un critique passionné , jaloux , plein d'aigreur et d'amertume. On appelle Zoïle tout ciitique sujet aux mêmes défauts. Aristarque, au contraire, fut un critique judicieux, modéré, plein de sens et de raison; on donne le même nom, par antonomase f aux critiques qui lui ressemblent par ces bonnes qualités.
Pénélope et Lucrèce ont été célèbres par leur vertu. Laïs et Phryné se sont rendues fameuses par leur vie désordonnée. Par antonomase , on donne les mêmes noms aux femmes, selon qu'elles imitent la confluite des unes ou des autres.
Saumaise était un critique fameux du dix-septième siècle; c'est ce qui explique l'antonomase suivante de Despréaux :
Vous vous flattez peut-être , en votre vanité , D'aller comme un Horace à l'immortalité : Et déjà vous croyez , dans vos rimes obscures , Aux Saumaises futurs préparer des tortures.