‹ Grammaire générale des grammaires françaises, présentant la solution analytique, raisonnée et logique de toutes les questions grammaticales anciennes et modernesChapitre 264 sur 279 · VERSIFICATION FRANÇAISE · texte numérisé non relu

VERSIFICATION FRANÇAISE

La prosodie française est l'art de la mesure , de la cadence , de l'harmonie , dans la versification et même dsbns la prose , ainsi que nous l'avons démontré à la page 70 de notre Grammaire. Dans la versification française elle est de plus l'art de la rime. Nous n'avons ici à nous occuper que du mécanisme du vers ; on se rappelle que nous avons dit ailleurs que la prose peut être poétique, mesurée, harmonieuse , tout aussi bien que le vers ; mais celui-ci manquerait à la première des conditions qui le constitue , s'il se montrait prosaïque.

Nous différons cependjtnt de l'ancienne critique en ce point que toutes les expressions à peu près , à l'exception de celles dont la trivialité. serait repoussée même dans la prose soutenue , peuvent être heureusement amenées dans le vers. Autrefois les motsc'est, c'est pourquoi, pourvu que, afin que, puisque, d'ailleurs , or , car, etc. , etc. , étaient rejetés comme indignes de la versification. Des versificateurs habiles et corrects en ont su faire depuis un si gracieux usage, que nous serions injustes d'en condamner rigoureusement l'usage aujourd'hui ; ce n'est pas dire que nous en encourageons le mauvais emploi.

La langue française ne possédant, absolument parlant, d'une manière bien distincte ni longues ni brèves, il a fallu adopter, pour règles de versification , un autre mode de rhythme.

La mesure la mieux et la seule parfaitement dessinée n'a lieu que dans les vers de douze on de dix syllabes , parce que ces seules sortes de vers possèdent l'hémistiche. On verra plus loin ce que c'est que l'hémistiche.

Il y a en outre des vers de huit , de sept , de six , de cinq, de quatre, de trois et même de deux syllal)es. Si nous trouvons déjà ces derniers vers d'une

grande puérilité, nous ne parlerons que pour mémoire du vers dit à écho , qui n'a qu'une syllabe , la dernière du vers précédent , et dont le ridicule se fait surtout sentir lorsque la syllabe ainsi reprise n'ajoute rien au sens, comme dans cette insignifiante plaisanterie tirée d'une longue pièce de vers d'an vrai poète : Il m'a trahi....

Hi!

VICTOR HCGO. (<).

Si nous exceptons ce qui a uniquement rapport à l'hémistiche , toutes les règles de la versification française peuvent indistinctement s'appliquer à toutes les mesure de vers.

Le vers de douze syllabes est en général accentué, c'est-à-dire grave , sonore , modulé , et convient aux poèmes de longue haleine, à la tragédie, aux sujets grandioses et aux sujets graves ou tristes. Quoique ce genre de mesure semble quelquefois dégénérer en monotonie, c'est cependant ce vers que l'oreille s'habitue le plus aisément à écouter un long temps de s!iite. Voici un exemple de ce vers de douze syllabes , qu'on appelle aussi alexandrin, du nom d'Alexandre, son inventeur.

On dit qu'en les voyant couchés sur la poussière , D'un respect douloureux frappé par tant d'exploits , L'ennemi , l'œil fixé sur leur face guerrière , Les regarda sans peur pour la première fois.

CASIMIR DELAVICNE,

Votre reine en mourant vous fait une prière : Veillez sur elle , afin qu'à son heure dernière •

(<)rCon8 faisons hardiment remarquer que toutes nos citations soit louangeuses, soit critiques, ne sont tirées que des graiids poètes , des hommes à réputation établie. Il eût été ridicule , ce noua semble , d'aller puiser ailleurs.

PRÉCIS DE VERSIFICATION

On ne la trouble point. . . .Un vieillard va venir , ;

Dont la voix consolante, à la douce parole , |

Détache dou ement une âme qui s'envole. ... |

Alexandre Dumas. j

Le vers de dix syllabes a été heureusement employé dans les poèmes du genre gracieux.

Il est un Dieu qui préside aux campagnes ,

Dieu des coteaux , des bois tt des vergers ;

11 règne assis sur les hautes montagnes ,

Et ne reçoit que les vœux des bergeis ,

Que If s p^ ésents de leurs douces compagnes.

A son signal , d'aimables messagers ,

Prenant l'essor , vont couvrir de leur aile ^

La fleur naissante ou la tige nouvelle.

A la clarté des célestes flambeaux ,

Il veille au loin. Famille des oiseaux ,

II recommande aux brises du bocage

De balancer vos paisibles berceaux.

Dans la fraîcheur du mobile feuillage ,

Il ne veut pas que le froid aquilon

Avant le temps jaunis e les fougères ;

Il ne veut pas que les lis du vallon

Tombent foulés sous le pied des bergères.

MILLEVOVE.

En général , le vers de dix syllabes est léger et sautillant. Toutefois, notre grand poète Béranger a su en faire usage avec un rare bonheur dans des sujets qui n'ont de léger que le titre du recueil dans lequel ils sont insérés; admirez ces deux stances entre mille du même auteur :

Pauvres enfants ! 1 écho murmure encore

L'air qui berça votre prenaier sommeil.

Si quelque brume obscurcit votre aurore.

Leur disait-on , attendez le soleil.

Ils répondaient : Qu'importe que la sève

Monte enrichir les champs où nous passons ?

Nous n'avons rien : arbre» , fleurs , ni moissons.

Est-ce pour nous que le soleil se lève ?

Et vers le ciel se frayant un chemin ,

Ils sont partis en se donnant la main.

Dieu créateur , pardonne à leur démence.

Ils s'étaient faits les échos de leurs sons ,

Ne sachant pas qu'en une chaîne immense ,

Non pour nous seuls, mais pour tous , nous naissons.

L'humanité manque de saints apôtres ,

Qui leur aient dit : Enfants , suivez sa loi.

Aimer , aimer , c'est être utile à soi ;

Se faire aimer , c'est être utile aux autres.

Et vers le ciel se frayant un chemin ,

Us sont partis en se donnant la main.

BERA.NGER.

Le vers de huit syllabes étant d'une grande souplesse a été employé fort souvent et à peu près pour tous les genres. Quand l'oreille s'est, pendantquelque temps, accoutumée à l'entendre, il prend une harmonie qu'on ne lui accorde pas toujours de prime abord. Il est d'ailleurs le plus facile à faire , ce qui assurément ne veut pas dire qu'il suit le moins agréable à lire.

Source limpide et murmurante Qui de la fente du rocher Jaillis en nappe transparente Sur l'herbe que tu vas coucher ; Penché sur ta coupe brisée , Je vois tes flots ensevelis Filtrer comme une humble rosée Sous les cailloux que lu polis.

J'entends la goutte harmonieuse Tomba- , tomber et retentir Comme une voix mélodieuse Qu'entrecoupe un tendre soupir.

De Lamartine.

Le vers de sept syllabes ne s'emploie guère que dans les sujets lyriques, ou dans les pièces inspirées par l'enthousiasme. Il a besoin d'être relevé par la splendeur du sujet et de l'expression ; il nous semble en effet que par lui-même il est un peu prosaïque, bien qu'assez rapide dans sa marche.

Dans sa course dévorante Rien n arrêtait ce torrent :

L'épouse tombait mourante Sur son époux expirant; Le fils au bras de son père, La filie au sein de sa mère S'ar:achait avec horreur 5 Et la mort livide et blême Remplissait le palais même De sa brûlante fureur.

J.-B. ROCSSEAU.

On se sert assez harmonieusement du vers de six syllabes parce qu'il se renouvelle sans l'aide d'aucune autre mesure , comme dans cette siance : Depuis l'heure charmante Où le servant d'amour , Sa harpe sous sa mante , Venait pour son amante Soupirer sous la tour.

De Lamartine.

Le vers de six syllabes tombe encore avec une grage parfaite à la suite du vers alexandrin , comme dans cet exemple :

Sans cesse, en divers lieux errant à l'aventure, Des spectacles nouveaux que m'offre la nature

Mes yeux sont égayés; Et, tantôt dans les bois, tantôt dans les prairies, Je promène toujours mes douces rêveries Loin des chemins frayés.

J. B. Rousseau,

Le vers de cinq syllabes est dPnne effraynnte rapidité : certains poètes l'ont néanmo ns merveilleusement «[>pliqué aux sujets les plus^raves et les plus solennels, comme dans ces deux exemples :

Sa voix redoutable

Trouble les enfers;

Un bruit formidable

Gronde dans les airs;

Un voile effr oyable

Couvre l'univers;

La terre tremblante

Frémit de terreur ;

L'onde tuibuleute

Mugit de fureur;

La lune sanglante

Recule d'horreur.

J.-B. Rousseau.

Le cèdre s'embrase ,

Crie , éclate , écrase

Sa brûlante ba^e

Sous ses bras fumants !

La flamme en colonne

Moule , tourbillonne,

Retombe et bouilionoo

PRÉCIS DE VEHSIFIGATÎON.

En feux écumants ; L« l;iTe serpente , Et de pente en pente Étend son foyer ; La montagne ardente % Parait ondoyer ; Le Grmanient double Les feux dont il luit; Tout regard se trouble; Tout meurt ou tout fuit.

De Lamarti>e.

Le vers de cinq syllabes ne se môle d'ordinaire qne collectivement à d'autres mesures. Il roule cependant avec une élincelante rapidité après une suite de vers alexandrins ; ce qui ne nous empêchera pas de faire observer que dans les vers de cinq syllabes comme dans ceux dont il nous reste à parler.il est bien difficile de ne pas se laisser entraîner à une sorte de galimathias qui ne présente plus qu'un flux de sons , sans aucune idée, sans aucune image.

Le vers de quatre syllabes a tous les avantages de celui dont nous venons de parler. Il a été employé aussi avec l>eaucoup de grâce dans des tableaux naïfs. En cela Parny a offert, dans l'heure du berger, ua modèle dont nous extrayons les vers suivants : Salut à TOUS , Mon inhumaine ; N'ayei courroux Qu'on vous surprenne.

A vos chansons Nous vous prenons Pour Philonièle.

Aussi bien qu'elle Vous cadenciez , Ma toute belle ; Mai* mieux feriez, Si vous aimiez Aussi bifn quelle.

Parnt.

Le vers de trois et celui de deux syllabes ne sont guère usités que dans les sujets auxquels le chant peut s'appliquer.

Sara , belle d'indolence , Se balance.

Victor Ut?Go.

Elle garda la flenr fidèle; Et, depuis, cette fleur s'appelle Souviens-toi De moi.

MlI.I.EVOTE.

An reste, |)onr l'emploi des mesures de vers, c'est le goût qu'il faut oonsiilier, fi personne, mieux que le poète lui-même, ne saurait être juge du rhyihme qu'il s'agit d'appliquer à sa pensée.

Il y a peu de vers de neuf, de onze syllabes; il n'y en a pas non plus au-dessus de douze syllabes.

i>E UL mnx.

On peut hasarder de dire , sans crainte de paraître trop confiant dans son opinion, que la rime a dû s'implanter difficilement , à cause de la répétition monotone des mêmes sons , et qu'elle n'a dû être d'abord qu'un moyen mnémonique. On la retrouve dans tous les patois des anciennes provinces , au nord aussi bien qu'ai! midi, àToulouse comme à Valencienne». Les vers se récitant, se chantant autrefois continuelle-

ment et partout , on aeniprend facilenxnt de quel avantage la rime fut pour la mémoire, pariiculièrement dans un temps où l'imprimerie n'exi>taii pas et où il n'y avait qu'un très petit nombre de perstinnes assez riches pour être à même de j«e procurer des mannscriti. A cette époque presque tout , l'histoire cooime le roman , s'habilla de rimes , pour se raieux graver dans les e.sp< ils. Un peu plus tard , tout ce qui n'était pas une pemée de poésie proprement dite se retira de la mesure et de la rime. Le théâtre, cependant, nu au moins ce qu'on appelait alors théâtre , conserva l'une et l'autre, bien plus toujours romme question de mnémonique pour l'acteur, qui avait ainsi plus de*facilité à retenir son rôle , et pour l'auditeur dans l'esprit duquel on tenait à mettre en relief des maximes et des sentences, que dans l'intérêt réel «les excursions que l'auteur aurait pu désirer faire dan* le domaine lyrique. Plus tard encore, on crut s'apercevoir qu'à mesure que la langue s'épurait, circonscrivait ses formes, et, par conséquent, perdait de sa souplesse, la rime déplus en plus s'imposait comme une nécessité rigoureuse à notre versification. Dès lors ceux qui la combattirent y perdirent leur temps et n'y gagnèrent que du ridicule. Cependant , en lisant cei laines pages deFénelon, de Bernardin de Saini-Pierre et de Chateaubriand , qui ne s'est demaiidé plusieurs fois s'il n'y aurait pas eu , dans ia langue française , la possibilité de créer une poésie toute de caden<e, toute d'harmonie , sans l'exigence de la rime, et nféme sans le secours des brèves et des longues . qui caractérisent si magnifiquement les poésies grecques et latines ? La question n'étant plus à résoudre ni même à discuter sans une sorte de blasphème contre les sublimes imaginations qui ont créé ou enrichi notre poésie versifiée , hâtons-nous de dire que la rime a aussi ses grands avantages. IN'eùt-elie que celui dont nous avons parlé, de graver mieux dans la métuo re le vers qui , déjà par la mesure, met la pensée et r^X(ir«ssion en relief , elle serait par cela seulement précieuse Mcis quand elle est abondante, quaod elle ne commamie pas à la poésie et qu'elle lui obt;ii sans peh.e , quaii.es indis()ensables , elle a en outre le mérite de lui domer du brillant et de l'éclat : elle imprime un retentissement majestueux et profond aux vers du genre grave ou seniimenta! , un retour de son qui n'est pas sans grâce dans les vers légers et surtout dans les vers faits pour être chantés : il n'est pas d'àme bien faite qui ne sente comliin la poésie de la pensée s'euibeilit de ce bienfait d'une versification heureusement rimee.

Il y a deux espèces de rimes : la rime mastuline et la rime féminine.

La rime féminine est celle qui se termii-e par des sons sourds qui finissent \>ar un e muet siuip ement , comme dans ces vers :

Or, sachez que Dieu seul, source de la lu/wj'ère,

La répand sur toute âme et sur tonte paii;t;Kre;

Et qu'il donne ici-bas sa goutte à tout le monde. Car tout peuple est son peuple et toute onde est son onde. De Lamartine.

On par un e muet suivi d'un s, coumie dans ceux-ci : Croyez-vous m'abuser ? Couverts de nom" sublimes , Les crimes consacrés en sont- ils moins des crmies ?

Casimir Delavioke.

Ou par ua e muet qui n'est pa.^ imnxxUaSemenl (>txi>

600 PRÉCIS DE VERSIFICATION

cédé des voyelles ai réunies , et qui est suivi des consonnes vt, co i«me dans ceux-ci •

C'est lui-même; il m'écliaufle , il parle; mes yeux s'ouvrent,

Et les siècles obscurs devant moi se àécouvrent.

Racine.

La rime masculine est celle dans laquelle Ve muet ne se trouve pas être la dernière ou la pénultième lettre.

Ce n'est pas d'un hasard que doit rougir mon front;

Mon sort est un malheur, mais non pas un affront. Joseph Chésier.

Vingt familles enfin couleraient d'heureux jour*, Riches des seuls trésors perdus pour vos atours.

Gilbert.

Ent qui n'est pas troisième personne du pluriel des verbes, et eus, se prononçant conmie ant ou aws, forment des rimes masculines, comme dans ces vers ; Quel autre que Dieu seul peut dans ce mouvement Reconnaître une forme, un être, un élément?

De Lamartine.

Les troisièmes personnes du pluriel de l'imparfait de l'indicatif et du conditionnel présent des verbes n'ont pas la rime féminine, quoique terrainésenate»i(, parce que ces cinq lettres ont le son de Ve ouvert et que par cette raison ils forment une rime masculine , comme dans ces vers :

Aux accords d'Amphion les pierres se mouraient, Et sur les murs thébains en ordre,s'élet'rt2enf.

BOILEAU

Nous ferons observer que celte rime est traînante, et qu'on la trouve rarement dans les poètes de génie.

On ne considère presque jamais que le son de la dernière syllabe des mots pour la rime masculine. Ainsi vérité rime avec piété, raison avec maison, douleiir avec malheur, succès avec procès, etc.

Mais le son de la dernière syllabe des mots ne suffit pas pour la rime féminine , parce que la prononciation sourde et obscure de l'c muet empècine d'y apercevoir une convenance sensible. Ainsi, quoique la dernière syllabe du mot monde soit semblable à la dernière de demande, cependant ces deux mots ne riment pas , non plus que louange avec mensonge, fidèle avec scandale.

Il faut donc encore faire attention à la convenance des sons pour la rime féminine , et prendre , pour celte rime, la f)énultième .syllabe des mots que termine une syllabe muette. Ainsi monde rimera avec profonde , de monde avec offrande, louange avec mélange, fidèle avec modèle, scandale avec morale, etc.

En rèiîle générale , la rime, tant masculine que féminine, est d'autant plus parfaite, qu'il y a plus de ressemblance dans les .sons qui la forment. Ainsi , quoique plaisir rime bien avec soupir, et prudence avec récompense ; cepenàanl plaisir rime encore mieux avec dèsif,el prudence avec providenre; parce que , outre la conformilé des sons ir et ence, essentielle à Tune et à l'autre rime, les consonnes .s et d (|ui les précèdent sont encore les mêmes , ce qui ajoute un nouveau degré de perfection à la rime.

On appelle rime riche ou heureuse celle qui est formée par la plus grande conformité de sons; et rime suffisante ou commune celle qui n'a rien de plus que les sons es.«ientiels, et absolument exigés.

Il arrive même que les hons essentiels à la rime ne sufTihcnt pas dans bien des occasions, et qu'il faut encore y ajoutée le son des consonnes ou des voyelles précédentes.

Ainsi liberté ne rimerait pas avec aimé, quoique le fermé soii le son final de l'un et de l'autre mot ; ni créa avec allia, quoique ces deux mots aient la voyelle a pour dernière syllable.

Les sons que l'onilippelle pleins sont ceux dç l'a et de l'o, des Couverts, des syllabes composées ai, ei, oi, au, eau, eu et oit ; des syllabes nasales an, am, en. em, in, im, ain, ein, aim, an, om, un, um,eun : des voyelles longues; des diplithongues ie, oi, wt, ieu, ien, ion. oin, et des voyelles suivies de plusieurs consonnes semblables ou différenles.

Le son de l'a n'est plein et suffisant, pour la rime, que quand il se trouve dans la pénultième syllabe du mot, ou lorsque , se trouvant dans la dernière, il est suivi de quelque consonne , comme dans agréable, favorable ; état, sénat; trépas, soldats ; remparts, étendards; qu\ forment des rimes suffisantes. Mais s'il est la dernière lettre du mot , comme dans toutes les troisièmes personnes du singulier du prétérit des verbes de la première conjugaison , il faut absolument qu'il soit précédé de la même consonne ou de la mêmevoyellp. Ainsi condamna rimerait avec donna, ma'S non pas avec tomba, marcha, confia, ni avec d'autres mots on l'a ne serait pas précédé d'un n. Si condamna rime avec donna, c'est à cause de l'uniformité du son na.sal.

Quoique le son de la rime en ant ou ent soit plein, néanmoins , à cause du grand nombre de mots où elle se trouve , on ne doit faire rimer ensemble que ceux où ant et ent sont précédés des mêmes consonnes ou des mêmes voyelles. Ainsi, diamant ne rimerait bien qu'avec un mot terminé en madt ou ment, comme égarement; et suppliant ne rimerait qu'avec un mot terminé en tant, comme criant, etc.

Il en est de même de eu et on précédés de la voyelle t. Ainsi, heureux ne rime pas très bien avec ambitieux,ni moisson avec passion, mais heureux rime avec courageux; moisson ne rimerait pas avec trahison, à cau^edu son dur de l'un et du son doux de l'autre j ambitieux rimera pai fditement avec f adieux, el passion avec possession.

C'est en renchérissant sur ce principe que les poètes nouveaux sont devenus de plus en plus difficiles sur les rimes en eur, en eux et en e»^c et sur celles en ure. Ainsi , on ne fait rimer que le moins possible muimxoe avec nature, bonheur avec jlatteur, courageux avec géfiét^ux. Ces dernières façons de faire rimer forment néanmoins ce qu'on appelle la rime suffisante, et nous sommes loin de vouloir donner le conseil de s'exposer à torturer sa pensée pour éviter d'en faire usage.

Les voyelles qui n'ont pas un son plein , sont l'e fermé ou l'e qui se renconti e seul , ou encore l'e suivi des consonnes s, z et r ; ïi et l'u seuls, ou suivis d'une consonne qui n'en allonge pas sensiblement le son : ces voyelles ne pourront former de boimes rimes ma.«cjlines qu'autant qu'elles seront précédées des mêmes çousoimes ou des mêmes voyelles, comme nous l'a- ^;ybns déjà indiqué. Ainsi, beauté rimera avecdivinitc; beautés avec divinités; aimez avec animez; aimer avec animer ; pitié avec amitié; ami avec endormi ; veitu avec combattu; amis avec peimis ; mais beauté ne rime point avec charmé; ni vertu avec cojijih, etc.

De ce (|ue les rimes féminines sont passables , comme puissante et chancelante, heureuse et furieuse, il ne s'ensuit pas que les rimes semblables masculines le soient aussi ; car puissant rimerait mal avec c/ia»cefa/((

PRÉCIS DE VEKSll IGATION.

eoi

et heureux avec furieux, ainsi que nous l'avons déjà fait observer. j

On peut s'exempter d'une k rigoureuse conformité de ' sons, quand on fait rimer un monosyllabe avec un au- : tre monosyllabe, ou même un monbsyllabe avec un mot ! de plusieurs syllabes; il suffit alors que le son essentiel ! à la rime s'y trouve. Ainsi , loi rimera avec foi et avec effroi , pas avec bas et avec étais , paix avec faix et avec jamais , vous avec loups et avec courroux , etc.

Lorsqu'il n'y a qu'un très-petit nombre de mots dans lesquels les sons essentiels à la rime soient précédés des mêmes consonnes ou des mêmes voyelles , cette rareté esi luie excuse et autorise à se contenter de rimes suffisantes: ainsi, comme il y a très peu de mots terminés en pir, on tolère que le mot soupir rime avec désir ; et il est permis de faire rimer trahir avec obéir , à cause du petit nombre de mots dans lesquels ir se trouve précédé des mêmes voyelles.

Celte licence n'est prise en considération que pour ne pas entraver l'émission de la pensée poétique.

Les mots terminés en «i, uie, uis, uit^ doivent toujours rimer avec ceux qui ont la même terminaison ; et le son de la diphthongue ui étant assez plein par luimême , il n'est pas rigoureusement nécessaire qu'elle y soit précédée des mêmes consonnes.

C'est toujours une faute grossière de faire rimer les infinitifs en er avec les suDsfantifs et les adjectifs aussi en er qui n'ont pas la même consonnance, comme achever avec hiver; mer avec aimer. C'est ce que Malherbe appelait avec raison rimes normandes.

Les substantifs en er, aussi bien que les substantifs et les infinitifs en ir, sont une des infirmités de notre langue; car, bien qu'on les piononce en quelque sorie comme s'ils avaient ausiii un e muet à la fin , ils n'en compteni pas màns parmi les rimes masculines. Il faut s'ab^leni^ autant qiie possible de les employt^r, surtout dans l'inférieur du vers, devant une consonne qui leur donne presque le son d'une syllabe , et semble par conséquent allonger le vers. Il faut savoir p acer ces mots avec goût et devant une voyelle, pour en éviter le son prolongé.

Quoique r ne se prononce pas dans l'infinitif des verbes terminés en er, cet infinitif ne rime jamais avec le fermé; en outre, la voyelle ou la consonne qui précède le ton é sur lequel tombe plus spécialement la rime, doit toujours être exactement pareille, comme dans ces VëTs :

Bien peu de généreux vont jusqu'à dédaigner, Après UQ sceptre acquis, la douceur de régner. Corneille.

Il en est de même des rimes en ier quines'ac couplent bien qu'avec des syllabes positivement semblables; ainsi, héritier ne .saurait nmer avec pitié, mais rimpra bien avec potier; fier ne rime richement qu'avec hier.

Les vers'ficateurs français anciens et nouveaux font tous rimer abusivement o long avec o bref. Malgré la rareté de la rime, ce n'en est pas moins une difficulté qu'il faut vaincre : ainsi , trône ne rime nullement pour l'oreille avec cou»0)»»»e, et c'est encore une rime -les plus blâmables que la suivante :

Viens donc , je te promets , sur leurs arides câtes. Le délirant amour de mes compatriotes.

Barthélcmt.

Nous n'admettons pas plus cette rime que celle de l'a

long avec l'a bref, que celle de l'ai long et de 1'^ long avec l'ai, Vei on Ve simple bref : ainsi , peine rimant avec reine, avec chaîne, nous semblent tout au plus excusables, à cause de la pénurie de la rime; et ce n'est que grâce à cette pénurie et à celle des monosyllabes employé^ que l'on passera sur ces vers du poète que nous venons de citer :

Vous ne la verrez pas dans sa robe de fêle

Celle France d'azur que vous nous avez faite.

A long dans âge se rencontre dans presque tous nos poètes rimant avec a bref. C'est aiubi qu'ils font rimer femme avec dme, s'elîorçant de les accorder ensemble, malgré l'œil et l'oreille.

On proscrivait autrefois la rime en erre accolée à celle en ère ; mais on a, selon nous , bien fait de l'admettre depuis quelque temps , en exigeant toutefois que la fin de la syllabe soit exactement conforme : ainsi pour nous , terre rime bien avec mystère , paupière avec pierre , comme dans ces vers :

Bien! vos mains au saint temple ont mis assez de pierres; Vous pouvez sans regret, clore enfin vos paupières.

BA.RTHÉLr.MT.

Nous approuvons aussi la rime en eau et en au avec celle en o, à cause de la rareté des mois terminés en 0, pourvu que la consonne qui précède soit la même:

Mais,timides amis, loin du royal cbâi^au ,

Vous versiez, dans ces jours, vos pleurs incognito.

La seconde personne du pluriel des verbes terminée en es , rime, à la rigueur, avec i'e fermé suivi d'un s, pourvu qi«3 la lettre qui commence la syilabe «oit semblable : ainsi vous aimez peut limer avec charmés.

Le singulier ne rime avec le pluriel que dans les mots qui ont le singulier terminé par un s, un x ou un z : cheveu ne rime pas avec vœux ; mais secoms rime avec jours. C'est ce qu'on appelle faire accorder la rime avec l'orthographe.

Il n'est plus permis maintenant de supprimer, même au théâtre, où c'était jadis un usage fort commun, le s des terminaisons en ois ou en ais, dans les verbes , pour les faire nmer avec des terminaisons en oi, en ai ou en é, comme dans ces vers :

Mes yeux sont éblouis du jour que je revni , Et mes genoux tremblants se dt-rot^ent sous mot. Racine.

En même reinps que ces licences froissent l'cnil, elles faussent tous les principes orihographiques actuels.

Hors les circonstances que nons avons pour la plupart indiquées , on peut faire rimer ensemble tomes les consonnes et les voytUes qui ont le même son , quelque différentes qu'elles puissent être "par le caractère : ainsi être formera une rime suffi>anie avec counuiire et maître, race avec ierraase, rohtraire a^ec férp, etc.

L mouillé ne peut jamais rimer av. c un / simple : ain.si , travail ne rimerait pas avec cheval, ni meneille avec uimvplle, ni f-mvle avec tranquille, etc.

Dn mot ne peut jamais limer avec biinême, à moins qu'il ne soit pris dans des sigiiifiralions différentes : jour ne rimera jamais avec jour; mais Ivre (ouvrage littéraire) rimera avec /irrf (poids, monnaie).

Un mot simple ne rime pas avec son composé : écrire avec souiicrire, voir avec prévoir^ mellrc av c remettre, faire avec défaire, etc., ni un primitif avec un déii\é : ainsi jour ne saurait rimer avec abat-jour, ni juste avec injxiste. Nous blâmerons même la rime de ces vers ;

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PPiÉClS DK VEHSIFICATION.

Soumetlez-Tous comme e«x à d'horribles épreuves. Et de la même foi donnez les mêmes y>reu\>es.

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