‹ Grammaire générale des grammaires françaises, présentant la solution analytique, raisonnée et logique de toutes les questions grammaticales anciennes et modernesChapitre 265 sur 279 · DE LAMARTINE · texte numérisé non relu

DE LAMARTINE

A l'égard des composés d'un même mot , on peu* les faire rimer entre eux , lorsque leurs significations n'ont point de rapport : ainsi commis rimera avec permis, cède avec sucréde, lustre avec illustre, temps avec printemps, front avec affront, fait avec parfait, être avec peut-être.

Une seule lettre, même formant une syllabe, n'est pas siiffi>ante pour la rime : créé ritne mal avec lié; créée ne rime même pas avec liée. .

Depuis quelques années on est devenu très-difficile sur la rime, et c'est maintenant qu'on peut dire que la rime est la moitié du vers français.

La rime que l'on appelle suffisante n'est que tolérée, et celii par une invincible nécessité.

Malgré c<^s exigences renouvelées des temps reculés de la vieille poésie française, il faut prendre garde de tomber dans des exagérations contraires et de sacrifier la pensée à une rime insigniliante , comme dans ces vers :

Mais elle, par la valse ou la ronde emportée,

Et s'eniviant des ^ns de la flûte vantée.

Des fleurs, des lustres d'or de la fête encJiantée....

Qui ne s'apercevrait que vantée et enchantée sont mis là uniquement pour la rime? Eu général, en poussant à l'excès la volonté d'avoir toujours des rimes parfaites, on tombe dans le mot impropre ou dans uu amas d'épithèles quf grimacent plutôt qu'elles ne riment ensemble ; et c'est le plus misérable des défatits.

Au reste, .si l'oreille a quelquefois perdu , l'œil et le bon sens ont gagné à toutes ces difficultés : ainsi l'on ne se fait plus aucun scrupule de faire rimer puissant , dont le son est traînant , avec sang , doat le son est bref, comme dans ces vers :

Colosse qui sans peur marche d'un pas puissant.

Le front dans la tempête et les pieds dans du sang.

fiARTHéLEHT.

Autrefois on aurait préféré faire rimer sang avec f\a»ç.

M. Barthélémy , qu'on peut presque toujours offrir comme un modèle ponr la richesse de sa poésie et de se^ rimes , est blâmable , ce nous semble , d'avoir fait rimer sein avec argousin , s dans ce dernier mot se prononçant comme s ;

Quand la grande cité nourrissait dans son sein

Tous ceux qu'après leur temps renvoya Vargoiisin.

Des consoiinaiices à éviteo

Un vers pèche contre l'iiarmonie quand le premier hémistiche rime, ou a une apparence de conformité de son, avec le second hémisticlu; , soit du même vers, soit du vers qui suit ou qui pré'-ède; ou lorscjue les deux premiers hémistiches de deux vers qui se suivent riment ensemble.

Tous perdirent Imr bien et voulurent trop tard Profiter de ces dards unis et pris à p«rf

La Fontai>f..

Ceci ne s'applique pas seulement aux finales de c^a• que hémistiche on de chaque césure, m-iis encore a x consoimances trop rapprociiées ou trop n pétées dans le I même vers ou dans plusieurs vers qui se suivent : voici ; d'ailleurs un exemple qui offre tous ces défauts réunis dans un court espace :

Heureux qui s'ëloignant pendant que ï^rreur dure Emporte dans son cœur une image encor pure; Qui peut dans les horreurs de son triste Avenir Nourr/V, comme un flambeau, quelque cher souvenir! DE Lamartine.

Cependant il arrive quelquefois que la rép litinn de la consoimance ne choque pas l'oreille, qui seule peut être bon juge de la véritable harmonie.

Il n'en faut point douter; vous aimez , vous hrùlez !

Vous périssez d'un mal que vous dissimuZea.

Racine.

Il arrive aussi , mais plirs rarement encore, que les terminaisons masculines, offrant un son à peu [très sembljible à celle des terminaisons féminines qui suivent ou qui ptécèdenl , communiquent du mnuvenieni aux vers, comme dans ceux-ci :

Mais qui sait commenl Dieu travaille?

Qui sait si l'onde qui tressaille ,

Si le cri des gouffres amers ,

Si la trombe aux ardentes serres,

Si les éclairs et les tonnerres.

Seigneur, ne sont pas nécessaires

A la perle que font les mers !

Victor Hcco.

DE X.A RXME EN EFITHETE».

Les rimes en épilliètes sont presque toujours ce qu'on appelle, parlant trivialement, des chevilles. Nous avons dit plus haut comment le déssir excessif d'obtenir des rimes toujours parfaitement riches ne compense pas la pauvreté, le vide d'expression qu'il entraîne souvent. C'est en général bien assez que, sur deux vers qui riment ensemble , il y en ait un qui finisse par une épilhète. Cependant il y a des exemples, très-rares il est vrai, où la multitude des rimes en épithètes donne un certain éclat qui n'est pas toujours faux. Tels sont ces vers de J. B. Rousseau que nous avons déjà cités :

Sa Toi\ redou'aMe Trouble les enfei s , Un bruit foimidable , etc.

Nous ne ferons mention ici des ver/t blancs que pour mémoire. On entend par vers blancs, des vers qui ne sont pas rimes. Ce genre plusieurs fois essayé en France n'a pu y réussir.

DE I.'H£M;ISTICHE et de X.A CÉSURE.

La césure est nn repns qui coupe en deux parties les vers de douze et de dix syllabes. Chacune de ces parties s'appelle hémistiche; et l'espèce de suspension qu'elles exigent entre elles contribue naturellement à la cadence et à l'harmonie du vers français. B.iieau a d't . Ayez pour Ij cadence — une oreille sévère j Que toujours dans vos vers — le sens, coupant les mots. Suspende rhéniistiche, — en maïque le repos. Il n'y a que les vers de douze et de dix syllabes qui

PRECIS DE VEKSIKICATION.

aient une césure. La césure du vers de douze syllabes vient après la sixième syllabe; de sorte qu'elle le partage eu deux parties égales, ainsi que nous venons de le voir diinsl;» citation de Boileau. Celle uu vers de dix se trouve à la suite de la quatrième syllabe.

Quittons ce toit — où ma raison sVnivre.

Oli ! iju'ils sont loin — ces jours si ref,'iettis!

J'échangerais — ce qu'il m.; reste à vivre

Contre un dis mois — qu'ici Dieu m'a comptés. Béranger.

La césure est mauvaise quand le mot qui la forme ne peut pas être héparé du mot suivant dans la prononciation. Les vers qui suivent sont vicieux :

Les yeux .«ur le soleil — couchant, entre Ses ^i§:ts

Il roulait , etc. ..

De Lamartine.

Mais il n'est pas nécessaire pour la i"égularité de la césure, que le sen-; fini arrive absolument après la quatrième on la sixième syllabe, et qu'il n'y ail rien dans un hémistiche qui soit régime ou qui dépende de ce qui est d«ns l'autre. 11 siiflit qu'on ne soit pas obligé de lier, en prononçant^ la dernière syliab^ d'un hémistche ave(^ la première de rhémi.»tiche siuvHnl. Ainsi dans ce vers : QRittons i;e t lit — où ma rai<on s'enivrej

on peut s'arrêter, sans choqut-r l'oreille et le sens, après quittons ce toit. Dans cet antre au contraire : Les yeux sur le soleil — couchant, entre ses doigts .. ;

il est évident qu'il faut lit-r tout d'une haleine soleil avec son épithète couchant. Car il n'est pas seulement question du soleil , mais du soleil covchant, qui se couche; l'épidièie couchant est inséparable du mol soleil. Nous en dirons autant de ce vers d'André Ghénier : Pois aussi ^es moissons — ^joyeuses, les troupeaux, etc.

On n'a pas besoin de dire qu'un mot ne peut jamais être Coupé eu deux à l'endroit de l'hémistiche; il n'y aurait plus du tout de vers.

Les m inosyllabes les , que , qui , et , phis, très, fort, pour, si, mais, vous, et tous ceux qui ne peuvent se séparer d^s mots qui les suivent, forment une intolérable césure , coumie dans ce vrrs ;

Tu m'es bien cher, mais si — tu cOtobats ma tendresse.

La Noce.

L'c étant muet daus h ne peut formtr césure ; ainsi ce vers serait mauvais d'après les règles jusqu'ici conveaues :

Allez, assnrez-Ie — que sur ce p «U d'appas, etc.

ROTROC.

Cependant nous sera -t-il permis de dire que, dans ce cas , le formant un s<>n complet , il n'y a pas un grand inconvénient à l'tmp'oyer comme a fait RotrouPSi l'on ne peut se serVir rie le pronom joint au verbe à la fin des vers , c'est parce qu'on ne lui trouve pas de rime pour l'oreille; mais ce n'est pas tme raison pour l'exclure de la fin d'un premier hémistiche quand le poète en a besoin.

Il n'en e-t pas de même de Ve maet à la fin de fous les autres mots , parce qu'on ne le pi o once pas. Ainsi, à moins «l'une élision avec la voyelle qui conimeuc*" l'hémistiche suivant , on ut peut employer ces mots même au pluriel, à la fin du premier hénflstiche, et ce ne ser.iit pas un vers que ceci :

J ai vu chei h s hommes bien peu de probité

! Les mêmes restrictions s'appliquent aux troisièmes

personnes en ent {ïes verbes.

Quelques mauvais plaisants se sont quelquefois fait

; un jeu de couper un mot en deux et d'en rejeter la fin

I au commencement du vers suivant : cela ne saurait

i être qu'un ritiicule, et les mots, même ceux qui sont

composés rie plusieurs, comme j:>a/ ce que, quoique, etc.

ne peuvent jamais se désunir à la fin, pas plus qu«

dans l'intérieur des vers.

Il en est de nvnne de afin de, afin que, de peur de , de peur que , avant que, avant de, aussitôt qxie , encore que , etc.

En général, d ne peut pas y avoir plus de rtpos et de séparation entre la préposition et son régime qu'entre la c injoudiou et le que qui suit; ainsi ce vers ne répond pas à la sévérité de son autf^ur. Pourquoi courir après une gloire étrangère?

Racire.

Celui, celle, et ceux, se tolèrent quelquefois à la fin du premier hémisùche, mais ils ne produisent jamais un bon effet; il en est de même des pronoms lequel, laquelle, etc., qui ne sont îmllemenl poéiiqut-s et ne sauraient s'employer même à la fin des vers. Ainsi rien d", plos détestable <jue ces prétendus vers faits sans doute dans un pari par un homme dont nous nous plaisons à vanter le beau talent :

Il est an monde un lit u , quel lieu ! quelles délices l Un bois , et dans ce bois un arbre , sous lequel J'ai tant rtçu de loi le bonheur immortel.

Saimte-Beuve.

Le verbe substantif é//e, suivi d'un nom adjectif, ne peut être (jue mai sépare par une césure.

Les verbes auxiliaiies, iatmédiatement suivis de.»; participes, ne doivent pas non plus être coupés par la césure , s'ils ne sont que d une seule syllabe; ahisi la césure du Vers qui suit ne serait pas bonne :

Qu'un honnête homme soil tiWwe honteusement. Mais on tolérerait celle-ci :

Et pourtant vous étiez cdoré de son cœur ,

parce quil y a deux .syllabes dans étiez.

Lorsque detix verbes ou un seul verbe lié à un nom, forment un sens indiviMble, c'est user dune bien forte licence que de les séparer comme on a fait dans ces vers :

Ne m'a jamais rien fait apprendre que mes heures.

Si bien que yous jugeant mort avant ce temps-là.

Règle générale : une césure est bonne pourvu qu'elle satisfasse l'oreille. — La richesse de la rime peut compenser ce qu'il y a de moins sévère dans la césure.

DE X.'EIO'JAMBEMEigT.

L'enjambement, c'est à-dire l'empiétement de la fin d'un vers .sur une partie seulement du vers qui suit, ou l'empiétement d'un hémistiche sur 'une panie seulement de l'hémistiche q.ii suit . rompt en général toute mesure, et change la phrase en prose rimée, comme dans ces vers :

Au fond du bois, à gauche, il est tine Vallée Longue, éiroite, à rcutuur d piujiiiers voilée j

PRÉCIS DE VERSIFICATION

Loin des sentiers battus, à peine du chasseur

Connue et du berger

Saihte-Beuve.

Cependant au tliéâtre et surtout dans la comédie , l'enjambement a été de tout temps reconnu indispensable, pourvu qu'on n'en fasse pas abus Molière et Racine en donnent des exemples. Depuis quelques années on a élargi son domaine jusqu'à l'exagération , et ce serait toute une lutte à soutenir que de réfuter la dureté, le ridicule du trop fréquent emploi qu'on en fait aujourd'hui. Les bornes de ce précis de versification ne nous le permettent pas.

L'enjambement n'existe point, lorsque le sens d'un vers est continué jusqu'à la fin du vers, ou des vers qui suivent :

Je croyais, quand sur lui mes yeux voyaient peser Un sommeil convulsif qui semblait m" accuser, Qu un avis du cercueil, qu'un rêve, que Dieu même Lui dénonçait mon crime à son heure suprême.

Casimir Delavigne.

On cherche le plaisir : il vous fuit , on s'étonne De ne trouver qu'un luxé, un éclat monotone.

Rosier.

Ainsi l'enjambement n'est jamais un défaut dans cette circonstance :

Faut-il qu'en un moment un scrupule timide Perde I.... Mais quel bonheur nous envoie Atalide ?

Racine.

Personne mieux que M. G. Delavigne n'a su employer fréquemment , avec grâce et souplesse , en les variant à l'infini, ces deux sortes d'enjambement qui rompent la monotonie du vers et qui souvent même deviennent une beauté. On peut affirmer qu'il a résolu la question de l'enjambement dans les vers scéniques.

Vengez-vous. — Punissez. — Le sang qu'il vous demande, C'est le mien. — Punissez; votre honneur le commande ; Mais n'immolez que moi , moi seule : cet honneur Pour qui vous exposez repos , gloire , bonheur, Je l'ai perdu....

Casimir Delavigne.

Le même poète fournit de nombreux exemples

dans lesquels le dialogue , même le plus coupé, peut

ne pas perdre toute harmonie,comme dans cette scène

où Louis XI indique à Tristan un moyen détourna de

. se débarrasser de jyemours :

Je lui donne au départ une brillante escorte.

— Pour lui faire honneur ? — Oui ; moi, son hôte et seigneur,

Comme tu dis, Tristan, je veux lui faire honneur.

— Qui doit la commander ? — Toi jusqu'à la frontière.

— Ah ! moi. — Compose-la. — Comment ? — A la manière .

— D'hommes que je connais? — D'accord. — Intelligents? — D'hommesàtoi. — Nombreux? — Plus nombreux que ses gens. Pour lui faire honneur? — Certe. — Et qui sait?... Mais écoute : C'est r Angélus? — Oui, sire. — Et qui >ait? sur la route...

Il est fier. — Arrogant. — Dans un bois écarté.... Par les siens ou par lui tu peux être ia>ulté? —Je le SUIS. — Défends-toi. — Comptez sur moi. — J'y compte. — Tu reprends le traité. — C'est fait. — Bien ! — Mais le comte?.. — Tune me comprends pas ! — il faut donc?... -Tu souris; Adieu, compère, adieu ; tu-comprends. — J'ai compris. Casimir Delavigne.

Et dans celte autre scène entre Israël Beriuccio et Marino Faliero :

Vous auriez donc servi? — Dans plus d'une entreprise. — • Sur mer? — Partout. — En brave? — En soldat de Venise. — Sous plus d'un général ? — Un seul qui les vaut tous. — C'est trop dire d'un seul. — Non. — Quel est-il ?— C'est vous. Casimir Delavigne.

André Chénier, ce poète tout antique lorsqu'il a eu ic temps de donner à son vers la peifection qu'il désirait, lorsqu'il a pu l'achever, en un mot, André Chénier a été accusé, sur des pièces de vers presque toutes posthumes , et auxquelles il manque même des membres entiers de phrase, d'avoir usé d'enjambements sans aucun calcul ji'harmonie. Ceux qui l'ont ainsi mis eu accusation devant le public avaient sans doute à se justifier eux-mêmes de leurs écarts cent fois plus nombreux que les siens : que le ridicule et le crime en ^èsc; sur eux ! Ils ont cité en masse , sans ctioix , pêlemêle ; et ils ont oublié , les jaloux ! qu'il y a un choix à faire dans les vers d'André Chénier. Certes il y a beaucoup d'enjambements qu'il n'aurait pas conservés, s'il avait eu le temps de publier toutes les pièces que son âme poétique lui avait fait enfanter, toutes ces pièces qui n'étaient, que le premier jet de sa verve; il en est d'autres qu'il aurait laissé subsister, comme des beautés d'intention , comme des effets d'harmonie même. C'est ainsi que nous défions les versificateurs les plus sévères de condamner ces vers :

Je te perds. Une plaie ardente, envenimée.

Me ronge... Avec effort... je respire... et je crois

Chaque fois respirer pour la dernière fois.

Il n'y a pas à la rigueur enjambement dans ces mots plaie , an/ente, immédiatement suivis de l'adjectif enre-, }nmée : me ronge peint bien , ainsi rejeté au commencement du second vers, la torture du maiade : avec effort... je respire , devant nécessairement être lu avec l'intention du poète qui montre le malade ayant peine à achever ce que ses lèvres voudraient dire , l'enjambement a ici un autre but que celui de briser la monotonie du mètre.

Citons encore :

Elle arrive ; et bientôt revenant sur ses pas, Haletante.... de loin : — Mon cher fils, tu vivras, Tu vivras. — Elle vient s'asseoir près de la couche.

Haletante rejeté au commencement du second vers, étant d'ailleurs précédé de points de suspension , peint certainement tout ce que la situation exprime.

On peut hardiment prendre ces sortes d'enjambements pour modèles : on ne sera jamais blâmé de les avoir imités.

Mais voici des vers inachevés d'André Chénier où se trouvent des enjambements que lui-même ne se serait pas pardonnes sans aucun doute, parce qu'ils ne peignent rien ; et pourtant on a affecté de les confondre avec ceux que nous avons précédemment cités :

Et d'une voix encore

Tremblante : — Ami, etc.

L'hémistiche qui manque au premier vers n'a même jamais été fait.

Près de Lyous, sa tille, idole de la fête, Est admise. — La rose a couronné sa tête.

Certes, nous ne nous établit ons pas les défenseurs

PRÉCIS DE VKKSIFICATION. -

de pareils vers ; l'enjambement , il faut l'avouer , en est détestable : cela prouve qu'il y a un choix , et un grand choix à faire, même dans les licences tolérées.

DE X.'HIATUS

L'hiatus, dans la poésie comme dans la prose , est le choc, sans éiision possible, de deux voyelles dont l'une finit un mot et l'autre commence le mot suivant. La versification française l'admet encore moins que la prose, et c'est avec raison : car il produit pariout le pus déplorable effet. L'c muet et l'a sont, comme nous l'avons indiqué, les seules voyelles qui s'élideni à la fin des mots. On ne pourra donc jamais introduire dans un vers loi étemelle , Dieu immuable , vérité éclatante , etc.

On a cependant admis quelques rares exceptions. On répète volontiers dans le vers oui! oui!, et on y trouve souvent . hé! oui!

H aspiré étant considéré comme une véritable consonne , en prend toutes les prérogatives.

Chacun s'arme au hasard du livre qu'il rencontre.

BOILEATT.

Certains versificateurs ne se font aucune difficulté d'aspirer quelques mois qui ne commencent pas par un h , comme onze, onzième, mais il faut user de cette licence avec beaucoup de modération. Jamais nous ne donnerons de lettres de naturalisation poétique à ce vers de M, Barthélémy :

Autant que ses deux tours ce grand numéro onze.

T qui se trouve dans la conjonction et , ne se prononçant jamais , on ne peut se servir de celte conjonction devant une voyelle.

Il faut encore éviter , autant que possible, d'employer avant un mot commençant par une voyelle , des mois qui finissent par des syllabes telles que : oin, on et en , etc.

DE Ii'EIJlSIOBr.

Si dans le corps d'un vers la dernière syllabe d'un mot est terminée par an e muet , et que le mot qui suit commence par une voyelle ou par un h non aspiré , cette syllabe se confond, s'absorbe, s'élide dans la prononciation avec la syllabe du mot suivant :

Foulez aux pieds la ceudre où dort le Panthéon,

Et le livre où l'orgueil épeile en vain son nom. De Lamartiae.

L'élision communique de l'harmonie au vers ; et cela est tellement compris par tout le monde, qu'il n'es» aucun homme de goût qui ne sente que les mots enfer , sentir, moxirir, qui semblent avoir dans leur prononciation finale un e muet , forment un son dur devant un mot commençant par une consonne.

Le pronom fe offre toujours une éiision désagréable (<}.

Forcez-^ à vous défendre, ou fuvez avec lui.

CnéBILLOIT.

Ve muet , dans le corps d'un vers , et précédé d'une consonne , quand le mot qui suit commence également

(I) Voyez nos observations sur ce pronom le, pane 24 de noire Gramviaire,

par une consonne, forme syllabe. Mais il faut éviter l'amas de ces syllabes muettes que l'on n'élide pas , dans le m-me vers; elle» sont du plus mauvais effet.

Lorsque Ve mnel suivi d'un s ou des lelires nt se rencontre avant un mut qui commence par une voyelle ou par un h non aspiré , il fait syllabe , et dans ce cas les lettres s et t se prononcent comme s'ils fai> salent partie du mot suivant :

Us vinrent al riler leurs \éUs sou^ cet arbre.

Les femmes apportaient leur offrande au Seigneur.

Ces consonnances vinrent abriter et femmes apportaient font disparaître l'/iiaf us que produii ail le heurt de ces syllabes inueties.

Les ujots qui ont une voyelle avant l'emuet final, tels que rie, envie , patrie, vue, proie, joie, sacrée, etc., ne peuvent entrer dans le »'rps d'un vers , à moins qu'ils ne soient suivis d'un mot qui commence par une voyelle avec laquelle l'e final s'élide, comme dans celui-ci :

C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.

Racire.

Mais si ces mots sont suivis d'un s, ils ne peuvent s'employer qu'à la fin des vers. Maintenant l'usage ou plutôt la nécessité tolère l'emploi dans le corps d'un vers des syllabes en oient même monosyllabes , comme croient, soient , et celui des syllabes eu aient.

Va , ces mortels si fiers qui nous ont rejetés , De ce bonheur en vain nous croient déshérités. Casimir Delavigre.

Déjà Racine avait mis :

Qu'ils soient tels que la poudre et la paille légère.

SES DIFHTHONGUES DANS IJBS VEAS.

Il est essentiel , pour la véritable mesure des vers, de savoir quand plusieurs voyelles doivent se prononcer eu une ou plusieurs syllabes ; en voici de nombreux

Eau n'est que d'une syllabe dans tous les mots dont l'e n'est pas accentué : beau , seau.

Eo n'est également que d'une syllabe clans geôlier: dans géographie , éo est de deux syllabes, parce que Vé est accentué.

la forme généralement deux syllabes, soii dans les noms, soit dans les verbes, comme dans di- amant , di-adéme, bi-ais , étudi-a, confi-a, oubli-a, mi-avler, vi-ager, excepté dans quelques mots qui se réduisent à peu près à ceux-ci : diable, fiacre , bréviaire, galimaihias, etc.

/an est dissyllabe dans les adjectifs et dans les participes aciife, comme li-ant , oubli-ant.

le , avec l'e ouvert ou fermé, n'est ordinairement que d'une syllabe, de quelque consonne qu'il soit suivi, comme cié/, troisié-me, fié-vre,pié-ce, barrié-re , papier, pre-mier, etc. : et même dans les substantifs qui se terminent en lié, comme moi-ti^, ami-tié, pi-tié.

Il faut observer que dans les verlies en ter de la première conjugaison, te forme deux syllabes à l'infinitif, à la seconde personne du pluriel du présent de l'indicatif ou de l'impératif, et au participe passif, tic. Ainsi il faut prononcer étudi-er , confi-er , déli-er, marier , vous ètudi-ez, vous confi-ez, vous déli-ez, voustHari-«,

PRECIS DE VERSIFICATION

vous ou6(i-c5, vous voudri-ez; ètudi-é, confi-é^ déli-è, li-é, mari-é, oubh-é : excepté dans vous vouliez^ vous disiez^ \ous sentiriez , et dans les mots où la lettre c est muette , comiiie daos paie-ment, f oublie-rai, etc.

Jef est monosyllabe dans fief, relief, et dissyllabe dans hri-ef , gn-ef.

lel est monosyllabe dans ciel, fiel, miel, mvnstériel^ et dissyllabe dans essenti-el, Gabri-el , matéri-el, substaiiti-el.

lelle est de deux syllabes dans kyri-elle.

Jen est de deux syllabes dans eomèdi-en , gnrdi-en , et darts les noms propres ou qualificatifs , comme dans Quiiilili-e\i , phryqi-en, grammairi-en ; hors de là, ien n'est (|iie d'une syllabe. On fait ancien tantôt de deux, et tantôt de irois syllabes.

Jer est de deux syllabes dans les verbes , comme dans humilier, juslifi-er; dans les noms substantifs, il n'est qae d'une syllabe, comme dans cour-tier, frui-tier. Après un r et un / ntanmoins, ier est de deux syllabes dans les noms,comme dans les mots meurtri-er, sangli-cr.

lerre n'est de deux syllabes que dans H-erre: encore quelques poètes, etM. C. Delavigne entre autres, n'en ont-ils fait qu'une seule syllabe :

Lherbe croît dans ses cours ; les ronces et le lierre Ferment au pèlerin la porte hospitalière.

lette et iéte sont toujours monosyllabes : assiette , diète.

leu , ieux sont itionosyllàbes dans les substantifs : deux, lieu, vieux, lieute-nant, tni-lieu, mieux, pieu, essieux; et dissyllabes dans les adjectifs : cuii-eux^envieux, pi eux. prèci-eux, odi-eux, furi-eux , etc.

lè est toujours monosyllabe : fié-vre, liè-vre.

lai, dans la première personne du prétérit des verbes, se prononçant comme ié, forme deux syllabes : yétudi-ai, je confi ai , je mari ai.

Hier s'emploie quelquefois en une seule syllabe comme dans ces vers :

Hier, y étais chei des gens de vertu singulière.

Mais on en fait plus communément deux syllabes comme dans ces vers :

Mais hi-er il m'aborde, et me serrant la main.

Il est d'une seule syllabe dans avant-hier.

lo est communément de deux syllabes , comme dans violence, vi-olon, vi-ole, di-océse. On pourrait en excepter habio-le, fio-le et pio-che.

La consonne Ion n'est que d'une syllabe dans les imparfaits des verbes qui ne se terminent pas à l'infinitif en ier : nous disions: nous vou-lions ; hors de là,iow est toujours de deux syllabes.

Jon n'est d'une syllabe que dans les premières personnes du pluriel de l'imparfait de l'indicatif, du conditionnel présent, du présent et de l'imparfait du subjonctif des verbes, quand il ne se trouve pas, avec la terminaison de ces personnes, un r précédé d'une autre consonne; nous ai-mions, nous ai-merions, nous ronipri-ous. Il est de deux syllabes dans les premières personnes du pluriel de l'indicaiif ou de l'impératif des verbes qui ont l'infinitif en ier; et dans quelque autre mot que ce puisse être, comme dans nous ètudi-ons , nous con^-oiis, nous déli-ons, nous mari-ons, nous ri-ons, lirOH, uni-on, passi-m, xisi-on, etc.

Oe ne fait qu'une syllabe, comme dans moel-le, moel-

leux, moel-lon; excepte aans po-é-sie, po-ème , po-èle No-é.

Oi , avec le son de l'o et de l'e ouvert , n'est jamais que d'une syllabe : roi, loi, voi-là,em-ploi , eic.

Ue , avec l'e ouvert ou fermé , est toujours da deux syllabes : tu-er, tu-é, attribu-er , attribu-é, su-er, su-é; on excepte les mots où l'e est muet , comme dans enjoue-ment , ja loue-rai, etc. On a fait souvent dtiel de deux syllabes. Cependant notre oreille accepte sans peine ce mot en une seule émission, dans ce vers : Nous dts c?Meis avec vous !.. . Arrière!.,, assassinez. Victor Hugo.

Ui ne forme qu'une syllabe , comme dans lui, celiti, déduire, construire , fuir, fui, aiguiser; excepté dans ru-ine, ru-iner, bru-ine, pitu-ite et quelques autres.

Uis est toujours de deux syllabes, excepté dans buis.

lai est de deux syllabes dans ni-ais ; il est de deux, ou d'une syllabe dans bi-ais,bi-aiser, on biais, biaiser.

lau est toujours de deux syllabes, Comme dans mi-avler, besti-aux, prorinri-aux, impéri-aux.

Oue, avec Ve ouvert on fermé, est de deux syllabes comme dans jou-ef, lou-er, hu-é, avou er, avou é: «xceplé dans fouet et foxitt-ter.

Oui est de deux syllabes , comme dans ou-îr, ouï, jou-ir, jou-i, éblou-ir, éblou-i ; hors de ià, oui n'est que d'une syllabe, comme dans fcouis.et dans oui marijuanl affirmation.

Et deux fois de sa main le bouts' tombe en morceaux.

lan et ien , avec le même son , forment deux syllabes, comme dans étudi-ant, fortifi-ant, ri-ant, li-ant, ch-ent, pati-ent, impati-ence, expédi-ent, expèri-ence : il faut seuleinent excepter viande.

Autour de cet amas de viandes entassées.

BoiLElU.

Ien, ayant le sonde iein, ne forme ordinairement qu'une seule syllabe dans les substantifs , dans les pronoms possessifs , dans les verbes et dans les adverbes , bien, chien , rien , mien , tien, sien, je viens , je tiens , combien, etc. ; excepté lien , parce qu'il vient du verbe lier, qui se coupe en deux syllabes.

Ien est aussi de deux syllabes quand il termine un adjectif d'état, de profession ou de pays, comme dans grammairi-en, comédi-en , musici-en, hisiori-en, gardi-en, magici-en, à l'exception de cftrétic», exception abusive.

Oin n'est jamais que d'une syllabe, comme dans coin, soin, besohi, appointement, etc.

Ua est ordinairement de deux syllabes ; il n'y a guère que Racine qui ait vaiié à cet égard dans ces deux vers :

Vous le souhaitez trop, pour me le persuader.

Il suffit de tes yeux pour t'en persuader.

Racine.

Uon est toujours de deux .syllabes.

DE X.'INVi:RSI01ir.

Voyez ce que nous en avons dit à l'article Figures de construction, page 408 de notre Grammaire.

DE I.A susPEursioiir.

On interrompt souvent dans un vt rs un sens commencé pour en reprendre un autre, ou pour continuer le

* Bouii est suranoé, on ne dit plus que buis.

PHéX'IS DE M RSIFICATIOU.

même sens sur un antre ton. Celte suspension n'est aiiare chose que ce <|ue nous appelons points suspensifs à l'ariiole Ponctuation.

Ah! ça, mais le vicomte.

Lui qui coiiip ait... Eb biea ! il faudra qu'il décompte.

ROSIEB.

Une suspension mieux dessinée encore , c'est celle que l'on est obligé d'employer dans le dialogue dramatique: elle semar(|ue par le changement des perïonnages. Dans les vers qui sont faits uniquement pour la lecture et sans noms d'interlocuteurs , cette suspension , ou plutôt ce changement dans le ton du vers , s'indique par des tirets.

Quel est ton cr me ?— Aucun —Qu'as-tu fiit ?— Dos ingrats- Casimir Del* vigne.

DX Xi'HARMOia'IX IMITATIVE.

L'harmonie imiiative, dans les vers français, consiste uniquement dans l'accord plus ou moins doux, plus ou moins vigoiirffix, de l'expression avec la pensée. Tout le monde a admiré l'harmonie imitatiye du fameux vers de Racine :

Pour qui sont ces serpents qui silTlent sur tos têtes?

. Nous aimons encore à rappeler ces vers du même poète :

Mes yeux «ont éblouis du jour que je revoi , Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi. Quand pourrai-je,au travers d'une noble poussière, Ssa\'re de l'œil un char fuyant dans la carrière?

Ou voit que.fautede brèves et de longuçs, nous faisons consister notre harmonie imitative dans ce qti r^it image, surtout par l'expression. Qui ne sentirait la beauté des vers {\\x\ suivent ?

Un pauvre bûcheron , tout couvert de ramée , Sous le faix du f«got aus-i bien que des ans , Gémissant et courbé, marchait à pas pesants.

Ll F0NTA1.^E.

Les poètes de no« jours offrent de nombreux exemples d'iiarmonie imitative , telle que nous la désirons. Je l'entendis passer, s'arrêter, puis parler.

Casimir Delavigne.

Je crus sentir des pleurs y tomber goutte à goutte.

Le même.

la neige me portait ,

Et craquait sous mes pieds comme un morceau de verre Qu'on trouve sous ses pas et qu'on écrase à terre. De Lamartine.

Un souHle aigu du nord, courant comme un frisson.

Le même.

Peut-être on entendait vaguement dans les plaines S'éloulTer des baisers, se mêler des haleines.

Victor Hugo.

LVau qui fuit, l'air qui passe, et le vent qui soupire.

Casimir Delavigwe.

J'entendais eq passant les coups .«ourds du marteau Qui clouait dans la nuit le bois de l'échafiud ; J'entrai dan» 1» prison: des escaliers rapides La descente éuit longue et les marches humides.

Et dans leur froid brouillnrd chaque pas , en glissant , Semblait sur les degrés se coller dans du sang. DE Lamartine.

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