‹ Grammaire générale des grammaires françaises, présentant la solution analytique, raisonnée et logique de toutes les questions grammaticales anciennes et modernesChapitre 27 sur 279 · DE LA MÉTAPHORE · texte numérisé non relu

DE LA MÉTAPHORE

Le mot métaphore , formé du grec [ASTaçepw, je transporte, signifie translation. Dans ce trope, ainsi que dans tous les autres , on prend un mot dans une signification qui n'est pas sa signification primitive, mais avec cette différence qui est pariiculière à la métaphore, que celte figure est toujours le résultat d'une comparaison que l'on fait entre le sens propre d'un mot et le sens figuré qu'on veut lui donner. Ainsi, quand on dit, par exemple : le vice est forcé de prendre le masque de la vertu, le mot masque est pris métaphoriquement ; et il est clair qu'il y a là une comparaison tacite dont on n'énonce que le résultat; car c'est comme si }'on disait d'une manière plus développée : comme les personnes qui ne veulent pas être reconnues prennent nn masque, de même le vice, pour se déguiser, est forcé de prendre le masque de la vertu.

Si la phrase était ainsi développée, ce ne sera't plus une métaphore, ce serait une vraie comparaison. Retenons donc bien que la métaphore, quoiqu'elle contienne implicitement une comparaison, n'en énonce que le résultat , tandis que la comparaison elle-même n'est que dans l'esprit. Conséquemment, si l'on dit d'un homme en colère : c'est nn lion, voilà une métaphore; la comparaison que l'on fait de la colère de cet homme à celle du lion, n'est que dans l'esprit, et l'on se contente d'en énoncer le résultat. Mais si l'on dit : il est furieux comme un lion, ou simplement : il est comme un lionf h métaphore disparaît, parce que la comparaison est explicitement énoncée.

Nous pouvons tirer de là cette règle générale : qu'une métaphore n'est pas régulière, lorsqu'en y ajoutant les mots nécessaires pour en foire une vraie comparaison, cette comparaison n'est pas juste, ou qu'elle est trop recherchée.

C'est quelquefois le besoin qui force à faire usage

Celui qui met nn frein à la fureur des flots Sait aussi des méchants arrêter les complots.

(Racine, Athalle.)

Mettre wi frein à la fureur des flots, les modérer, s'en rendre maître, comme on l'est d'un cheval avec le frein. C'est par une métaphore semblable qu'on dit : mettre nn frein à ses passions. "

€ La vieillesse, dit le célèbre Mon laigne, aita- » chc plus de rides à l'esprit qu'au visage. » On sent ce que signifie cette expression énergique et figurée.

Les métaphores sont défectueuses : 1" Quand elles sont tirées de sujets bas, ou lorsque les expressions qu'on emploie figurément piésentent au sens propre une idée désagréable, ou pénible; comme lorsque Théophile dit que la chairue écorche la terre, ou lorsque Bacon dit : que rargeni ressemble an fumier, qui ne profite qu'autant qu'il est répandu.

2° Lorsqu'elles sont forcées ; que le rapport n'est pas assez immédiat, assez naturel; comme lorsque le même Théophile dit : je baignerai mes mains dans les ondes de tes cheveux.

3° Quand on transporte dans la prose des rapprochements trop hardis que permet cependant le langage poétique :

Accourez , troupe savante ; Des SOIS que ma lyre enfante Ces arbres sont réjouis.

( BoiLEAU, Ode sur la prise de Namur.)

Enfanter des sons serait une expression trop hardie en prose ; il faut donc avoir égard à la convenance des styles.

Lorsque l'expression métaphorique paraît trop forte , ou que la comparaison, implicitement renfermée dans la métaphore, est trop éloignée du sujet, nos maîtres du grand siècle emploient souvent ces locutions : pour ainsi dire; si l'on peut

parler ainsi^ etc. Aujourd'hui ces restrictions ne seraientplusde bon style ; c'est à l'écrivain à trouver une image juste, qui ne soit ni trop forte ni trop faible; et le pour ainsi dire, et le pour parler ainsi sont du dernier commun : les gens qui se piquent de bien écrire ne s'en servent plus.

« 0 Dieu ! s'écrie Bossuel , qu'est-ce donc que » l'homme? est-ce un prodige? est-ce un assem- » blage monstrueux de choses incompatibles ? est- » ce une énigme inexplicable? Ou bien, n'est-ce » pas , si je peux parler de la sorte, un reste de » lui-même , une ombre de ce qu'il était dans son » origine, un édifice ruiné, qui, sous ses masures » renversées, conserve encore quelque chose de » la beauté et de la grandeur de sa première forme? » Il est tombé en ruine par sa volonté dépravée; » le comble est abattu sur les murailles et sur le » fondement ;.msâs qu'on remue ces ruines, on

> trouvera dans les restes de ce bâtiment renversé

> et les traces des fondations, et l'idée du premier » dessin, et la marque de Y architecte. »

Il y a trois métaphores différentes dans ce morceau. L'homme y est présenté comme un reste de quelque chose de plus grand , puis comme une ombre, et enfin comme un édifice ruiné ; et ce qu'il pourrait y avoir de trop fort est adouci par ces expressions ; si je peux parler de la sorte. La dernière mémp/jore est soutenue jusqu'à la fin, et toutes les expressions figurées qui s'y rapportent sont parfaitement dans l'analogie de la première image, édifice ruiné, ainsi que cela doit être ; car les masures renversées, le comble, les murailles, le fondement, remuer les ruines, les restes de ce bâtiment renversé, les traces des fondations, tout, en un mot, se rapporte exactement à la même image, à la même comparaison; le tableau est grand et juste dans toutes ses proportions ; il n'y a que ces mots ; par sa volonté dépravéç, qui le déparent, parce qu'ils ne peuvent se dire d'un édifice, et qu'ils sont en discordance avec les autres parties du tableau.

Quoiqu'on puisse, comme dans l'exemple précédent , mettre de suite plusieurs métaphores tirées de sujets différents, chacune de ces métaphores, en particulier, doit être soutenue, c'est-àdire qu'il ne faut pas joindre ensemble des expressions qui présentent des images contradictoires , disparates, incompatibles, comme dans le morceau de Bossuet, ou comme si l'on comparait un orateur véhément à un torrent qui s'allume. Dans la première édition du Cid de Corneille, on lisait :

Malgré des feux si beaux qui rompent ma colère.

Des feux ne peuvent pas rompre; ils ne peuvent qu'échauffer, ou brûler; la métaphore est donc défectueuse. Dans les éditions suivantes, on a substitué troublent à rompent, ce qui ne convient guère mieux.

GRAMMAIRE FRANÇAISE

J.-B. Rousseau a fait une faute semblable dans les vers suivants :

L'hiver, qui si long-temps a fait blanchir nos plaines, N'enchaîne plus le cours des paisibles ruisseaux ; Et les jeunes zéphyrs, de leurs chaudes haleines , Ont fondu Vécorce des eaux. {Ode 6, liv. St)

En supposant que la glace puisse être présentée sous l'image d'une écorce, il faut convenir que l'effet de la chaleur ne peut fondre une écorce.

Chaque langue a ses métaphores particulières , consacrées par l'usage, et dont il n'est pas permis de changer les expressions, même en en substituant d'équivalentes, sans s'exposer à se rendre ridicule. Ainsi les Latins appelaient la corne droite et la corne gauche ce que nous appelons Vaile droite et Vaile gauche d'une armée. C'est en manquant à celte règle que des étrangers disent quelquefois qu'ils ont l'habit trop équitable, au lieu de \iire trop juste ; et qu'une j^f rsonne remerciait son propre protecteur de ce qu'il avait pour elle rfes boyaux de père, voulant dire des entrailles.

SE LA SYLX.EFSE OU SYNTHÈSE.

La syllepse, en grec aûxxT,<];tî, mot formé de ouXXafAêoévco , je réunis, consiste à prendre le même mot tout à la fois au propre et au figuré dans la même phrase. Quand Pyrrhus dit :

Je souffre tous les maux que j'ai faits devant Troie ; Vaincu , chargé de fers , de regrets consumé , Brûlé de plus de feux que Je n'en allumai.

(Racine , Andromaque.)

Brûlé et feux sont au propre par rapport à lavillfî de Troie, que Pyrrhus détruisit par les flammes , et au figuré par rapport à la passion violente que Pyrrhus ressent pour Andromaque.

Cette figure joue sur les mots , et doit conséquemment n'être employée que rarement, et avec beaucoup de circonspection.

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