DE X.'ALI.É60RIE
L'allégorie, du grec aXXoç , autre, et ayopa , dixcours, est une métaphore continuée. En prenant chaque mot d'une allégorie au propre, elle offre un sens suivi, qui est le premier qui se présente à l'esprit ; et, en prenant chaque expression au figuré, elle a un autre sens différent, qui est celui que l'auteur de l'allégorie a eu en vue. Quand on a commencé une allégorie , il faut conserver , dans toute l'étendue de cette figure, l'image dont on a emprunté les premières expressions. En voici une :
Vous voyez un faible rameau , Qui , par les jeux du vague Éole , Enlevé de quelque arbrisseau , Quitte sa tige, tombe, vole
DES TKOPES.
Sur la surface d'un ruisseau.
Là, par une invincible penle, Forcé d'errer et de changer, Il flotte au gré de l'onde errante Et d'un mouvement étranger.
Souvent il paraît, il surnage , .Souvent il est au fond des eaux ; Il rencontre sur son passage Tous les jours des pays nouveaux ; Tantôt un fertile rivage Bordé de coteaux fortunés , Tantôt une rive sauvage , Et des déserts abandonnés.
Parmi ces erreurs continues Il fait, il vogue, jusqu'au jour Qui l'ensevelit à son tour Au sein de ces mers inconnues Où tout s'abyme sans retour. (Gresset.)
Ces vers, pris au propre, ont un sens littéral; c'est la description d'un rameau emporté par le courant des eaux jusque dans l'abyme des mers. Au figuré, c'est l'image de la vie humaine, de ses erreurs, des peities, des plaisirs, des traverses qu'on y éprouve, jusqu'à la mort, qui engloutit tout sans retour,
La plupart des proverbes sont de vraies allégories iTant »a la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse.
Il en est de même des paraboles, et de&apologues ou fables, puisque dans tous ces discours on cache un sens figuré, un sens moral, sous un sens littéral qui se présente le premier.
Quintilien met aussi les énigmes au nombre des allégories. On sait que X énigme est une petite pièce de vers qui ne fait point connaître l'olijet qu'elle dépeint, et qui laisse cet objet à deviner.
DE L'ALX.U8I0N.
L'allusion, du latin alludere, fait de ad et de ludere, jouer, jouer avec, est une figure par laquelle on réveille l'idée d'une chose déjà connue, à l'occasion d'une autre dont on parle. On rappelle, par exemple , sans le citer expretisément , un trait connu de l'histoire ancienne ou moderne, ou de la mythologie, ou tel procédé particulier d'un art quelconque. Il faut, dans tous les cas, que les choses auxquelles on fait allusion soient généralement connues, sans quoi Y allusion ne pourrait pas être saisie facilement. Tel est ce quatrain de Voltaire pour inviter Bernard, auteur de l'^rt d^ aimer, à souper chez une dame aimable :
Au nom du Pinde et de Cythère , Gentil Bernard est averti Que l'art d'aimer doit samedi Venir souper chez l'art de plaire.
Il y a une autre espèce d'allusion, moins ingénieuse et moins agréable que la précédente, parce
qu'elle ne roule que sur la ressemblante matérielle des mots; c'est une espèce de calembourg. Le Palais de Justice ayant été incendié à Paris, un poète fit le quatrain suivant, dans lequel il joue sur la double signification du mot palais et du mot épice ;
Certes, on vit un triste jeu.
Quand, à Paris, dame Justice
Se mit le palais tout en feu.
Pour avoir mangé trop d'êpicc. (Saint- Amand.)
Un autre poète a fait une allusion assez heureuse sur le double sens du mot voler, dans les vers suivants :
Cher ami, ta fureur Contre ton procureur Injustement s'allume ; Cesse d'en mal parler :
Tout ce qui porte plume Fut créé pour voler.
Ainsi les Romains appelaient Tiberius Néro, Biberius Mero.
Despréaux a exposé les vrais principes de ces sortes d'allusions dans les vers suivants :
Ce n'est pas toutefois qu'une muse un peu fine, Sur un mol, en passant, ne joue et ne badine, Et d'un sens détourné n'abuse avec succès ; Mais fuyez sur ce point un ridicule excès.
(Art poétique , chanl 2.)
DE L'in&NIE.
Le mot ij'onie est formé du grec £towv£r>;,qui signifie faux semblant, prétexte, lequel est luimême dérivé de sipw , dissimulé.
L'ironie, d'après Demandre, est un tro;)e par lequel on dit tout le contraire de ce qu'on pense et de ce qu'on veut faire penser aux autres. Ainsi les mots n'y sont jamais pris dans un sens propre ni littéral ; le ton de la voix, la qualité de la personne à qui l'on parle, et plus encore la connaissance du mérite personnel de quelqu'un, et de la façon de penser de celui qui parle, servent plus à faire sentir l'ironie que les paroles mêmes dont on se sert.
c Cette figure, dit Voltaire, tient presque toujours du comique ; car l'ironie n'est autre chose qu'une raillerie. L'éloquence la souffre en prose. Démosihène et Cicéron l'emploieni quelquefois. Homère et Virgile n'ont pas dédaigné de s'en servir même dans l'épopée ; mais dans la tragédie il faut l'employer sobrement; il faut qu'elle soit nécessaire ; il faut que le personnage se trouve dans des circonstances où il ne puisse s'expliquer autrement, où il soit obligé de cacher sa douleur, et de feindre d'applaudir à ce qu'il
déteste. Racine fait parler ironiquement Axiane à ïaxile, quand elle lui dit :
» Approche, puissant roi j
» Grand monarquç de l'Inde; on parle ici de toi.
» Il met aussi quelques ironies dans la bouche 9 d'Hermione ; mais , dans ses autres tragédies , il » ne se sert plus entièrement de cette figure. Re- 9 marquons, en général, que l'ironie ne convient point aux passions : elle ne peut aller au cœur ; » elle sèche les larmes. 11 y a une autre espèce > d'ironie, qui est un retour sur soi-même, et qui » exprime parfaitement l'excès du malheur. C'est » ainsi qu'Oresle dit dans Andromaque :
» Oui, je te loue, ô Ciel, de ta persévérance.
> Et Boileau, en parlant de Quinault, à qui il n'a » pas rendu la justice qu'il méritait , dit :
» Je le déclare donc: Quinault est un Virgile.
» Tout le monde sait ce vers de Chimène dans » le Cid :
» A de plus hauts partis Rodrigue doit prétendre. »
GRAMMAIRE FRANÇAISE
quelqu'un, dontnous connaissons toute la rancune et tout l'emportement : vous qui êtes si bon, vous ne voudrez pas nuire aune personne innocente!
DE L'EUPHEMISME.
Euphémisme, en grec sujsvj/i/to-pioç , formé de su, bien, heureusement, eldefny-i, par/er, signifie discours de bon augure. Ce trope consiste à déguiser des idées, ou tristes, ouqflieuses, ou désagréables, sous des expressions radoucies qui présentent des idées moins choquantes. C'est ainsi que Cicéron , au lieu de diie simplement que les domestiques de Milon tuèrent Clodius , emploie cette locution : > Us firent ce que tout maître voudrait que ses » esclaves fissent en pareille occasion. » Souvent, pour ne pas dire : il est mort , nous disons : il n'est plus : j'ai eu le malheur de le perdre.
Plusieurs Grammairiens ont distingué une autre espèce de trope , qu'ils appellent anti-phrase, ou conire-vériié: mais tous les exemples qu'ils rangent sous ce nom se rapportent à Y euphémisme ou à l'ironie, et il est conséquemment inutile de distinguer une espèce de trope de plus. Par exemple, Pont-Euxin, ancien nom de la mer Noire, signifie mer hospitalière; et personne n'ignore que cette mer est très-orageuse, et que les bords en étaient jadis habités par des hommes féroces. Mais les anciens lui avaient donné ce nom, ou par ironie, ou bien par un euphémisme qui leur était inspiré par la superstition, espérant se rendre cette mer favorable en lui donnant un nom flatteur.
On peut en dire autant du nom à'Euménides donné aux trois Furies infernales. Ce mot signifie bienfaisantes, et il a sans doute été appliqué aux Furies par la môme raison qui nous porte à dire à
DE LA PÉniPHRASE.
hsi périphrase, en grec ■Kspifpc/.aiç, formé de rspi, autour, et de y^oa^w, je parle, exprime la même chose que circonlocution.
Quintilien met cette figure au rang des tropes, et c'est avec raison, puisque si les tropes tiennent la place des expressions propres, la périphrase tient aussi la place, ou d'un mot, ou d'une phrase entière. La jériphrase est une figure par laquelle on exprime, en plusieurs mots, ce qu'on aurait pu rendre quelquefois en un seul.
On se sert de périphrases, ou par nécessité, ou par bienséance, ou pour uneplusgrandeclarté,ou enfin pour l'ornement du discours.
1° Par nécessité. Lorsque la langue n'a pas de mot propre pour exprimer une idée, on est forcé d'employer la périphrase. C'est ce qui arrive surtout dans les traductions, parce qu^ la langue du traducteur n'a pas toujours d'expression propre qui réponde à chaque expression de l'original. Le latin , par exemple , n'a pas de terme qui signifie penuque; pour rendre ce mot en latin, il faudrait donc dire : une chevelure empruntée, ou factice, ou artificielle, et user conséquemment de périphrase.
2° Par bienséance. On a recours à la périphrase pour envelopper des idées basses ou peu honnêtes, ou pour adoucir des images trop dures, ou pour écarter des idées désagréables ; et c'est alors retomber dans l'euphémisme.
5° Pour une plus grande clarté. Quand on prononce le nom d'une chose, l'esprit ne se porte pas plus sur une qualité que sur une autre ; il n'aperçoit la chose que d'une manière peu précise, tt dans un certain lointain. En substituant une périphrase au nom delà chose, l'esprit démêle quelques-unes des qualités qui la distinguent, l'aperçoit d'une manière plus nette, et la saisit avec plus de pré-cision et de facilité. C'est pour cela que les définitions et les analyses peuvent être considérées comme des périphrases. Par ce moyen, on substitue l'image, le tableau de la chose, au nom même tout simple et tout isolé de la chose ; ce qui convient au discours fleuri, et principalement à la poésie ; exemple :
Cependant cet oiseau qui prône les merveilles, Ce monstre composé de bouches et d'oreilles , Qui, sans cesse volant de climats en climats , Dit partout ce qu'il sait et ce qu'il ne sait pas; La Renommée enfm.,.. (Boileau, lutrin, ch. 2.)
Mais il faut que ces définitions et ces analyses
DES TROPES
aient un rapport direct et marqué avec la chose qu'on veut exprimer, et avec le point de vue sous lequel on veut la faire envisager. Ainsi Bossuet dit : « Celui qui règne dans les cieux, de qui relèvent » les empires, à qui seul appartient la gloire, la » majesté, l'indépendance, est aussi celui qui foiï la » loi aux rois (1), et qui leur donne, quand il lui » plaît, de grandes et de terribles leçons. » Celte périphrase, ce développement de quelques attributs de l'Être suprême fait plus d'impression que si Bossuet se fût simplement contenté de nommer Dieu.
4° Le plus souvent on se sert des périphrases pour l'omement du discours, et principalement dans la poésie. Les poètes expriment, par exemple, de mille manières les diverses parties du jour par des périphrases, dont le ton est différent selon le caractère du poème où on les emploie. On va s'en convaincre par des exemples :
L'Aurore cependant, au visage vermeil , Ouvrait dans l'Orient le palais du soleil : La nuit en d'autres lieux portait ses voiles sombres ; Les songes voltigeants fuyaient avec les ombres.
(YOLTAIRE, Henriade, chant 6.)
Les ombres cependant, sur la ville épandues, Du faîte des maisons descendent dans les rues.
(BoiLEAU, LwiriH, chant2.)
Voici le Temps décrit par une périphrase :
Ce vieillard qui , d'un vol agile, Fuit sans jamais être arrêté, Le temps, cette image mobile De Vimmobile éternité, A peine, du sein des ténèbres , Fait éclore les faits célèbres, Qu'il les replonge dans la nuit :
Auteur de tout ce qui doit être, Il détruit tout ce qu'il fait naître A mesure qu'il le produit.
(Rousseau, ode 2, livre 5.)
Boileau , pour dire qu'il a cinquante-huit ans, emploie la périphrase suivante :
Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse venue, Sous mes faux cheveux blonds déjà toute chenue, A jeté sur ma tête, avec ses doigts pesants, Onze lustres complets, surchargés de trois ans
On peut juger, par la diversité de ces exemples, quel est l'emploi fréquent et varié que l'on fait de la périphrase, et se convaincre qu'elle doit avoir un ton bien différent, selon le caractère des ouvrages dans lesquels on s'en sert.
(>) La loi aiix rois, cacophonie désagréaWe «l'i' 5aut éviter iTee soin.
OS L'onomatop£e.
Si le son matériel d'un mot exprime le son naturel de ce qu'il signifie, c'est une onomatopée, en grec ovof/a-roTrotia, formé de ovofxa , nom, et de TzoïzM , je fais; comme le glou-glou de la bouteille, le cUquelisûes armes, \e hennissement deschevaux, le trictrac, le coucou, etc. Le poète Ennius avait exprimé le son de la trompette par le mot taraiantara (4), et la célèbre Sévigné le pas des chevaux par les mots trà, trà, trà. « L'archevêque de """* » revenant hier fort vite de Saint-Germain, voici » ce qui lui arriva. 11 allait à son ordinaire, comme » un tourbillon ; il passait au travers deINanterre, î trà, trà, trà. Il rencontre un homme à ch(;val; » gare ! gare ! Ce pauvre homme veut se ranger, 1 son chevaine le veut pas ; enfin lecarrosseet les » six chevaux renversent, cul par-dessus têie, le
> pauvre homme et le cheval, et passent par-des-
> sus, et si bien par-dessus, que le carrosse en fut t versé et renversé. En même temps l'homme et » le cheval, au heu de s'amuser à être roués, se re- » lèvent miraculeusement et remontent l'un sur » l'autre. >
Quelquefois c'est l'harmonie d'une phrase entière, qui, par sa lenteur ou par sa rapidité, par la rudesse ou par la douceur des sons, et par l'espèce particuUère des syllabes dont elle est composée, peint, aussi natuiellement qu'il est possible, la chose dont on parle ; c'est ce qu'on appelle harmonie imitative. L«s exemples en sont très-variés dans les bons auteui's, et principalement dans les poètes. Nous en ciferons seulement quelques-uns:
La Mollesse oppressée
Soupire, étend les bras, ferme l'œil, et s'endort.
(BoiLEAU. Le Lutrin.) Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?
(Racine.) Et la foudre, en grondant, roule dans l'étendue.
(Saint-Lambert.) Quadrupedante puirem sonitu quatit ungula campvm,
(VmoiLE.) Vonomatopée, dit Estarac, n'est cependant pas un trope; car les mots y conservent la signification qui leur est propre. Mais nous pensons avec lui et avec Demandre qu'on l'a rangée parmi les figures, parce qu'elle fait image, en imitant parfaitement ce qu'elle exprime.
Nous remettons à parler des figures de construction après les synomjmes et les homonymes , car nous ne voulons rien oublier.
(■) Ai iuha terriMIi «ontfu tarataDtara di rit.