‹ Grammaire générale des grammaires françaises, présentant la solution analytique, raisonnée et logique de toutes les questions grammaticales anciennes et modernesChapitre 33 sur 279 · BB L'ELLIPSE · texte numérisé non relu

BB L'ELLIPSE

L'ellipse, en grec ùlet^liç, défaut, manque, est le retranchement d'un ou de plusieurs mois nécessaires pour rendre la construction pleine et entière. Pour qu'une ellipse soit bonne, il faut que l'esprit puisse suppléer aisément la valeur des mots qu'on a jugé à propos d'omettre. Elle est vicieuse, toutes les fois qu'elle donne lieu à quelque équivoque, ou qu'elle jette de l'obscurité dans le discours.

L'ellipse doit son introduction dans les langues au désir qu'ont naturellement les hommes d'abréger le discours. En effet, elle le rend^plus vif et plus concis, et lui donne, par ces qualités, un plus grand degré d'intérêt et de grâce. L'usage de l'ellipse est plus ou moins fréquent, selon les langues. Cest un effet du climat. Plus les hommes ont eu de vivacité et de feu, moins ils ont exprimé de choses, et plus ils en ont laissé à deviner. Pourarriver plus promptement à leur but, ils ont dû négliger des idées accessoires ; il leur a suffi d'exprimer fortement celles qui étaient essentielles au sens qu'ils avaient dans l'esprit. Les hommes, au contraire, qui ont moins d'imagination et plus de flegme, ont dû manifester leurs idées avec plusde circonstances, et les laisser, pour ainsi dire, sortir une à une. Aussi y a-t-il une grande différence, sur ce point, entre les langues de l'orient et du midi, et celles du couchant et du nord.

L'observation que nous avons faite sur Vinversion a lieu aussi pour Y ellipse 5 elle peut être plus ou moins sensible. On la soupçonne à peine dans cette phrase : puissiez-vous être heuretix ! quoi-

liO

GRAMMAIRE FRAINÇAISE.

qu'elle y soit réellement, puisque c'est comme si l'on disait : je souhaite que vous soyez heureux.

Elle est plus sensible dans la réponse à cette phrase : quand viendrez-vous ? demain ; c'est-à-dire : je viendrai demain.

En voici d'autres exemples : Nous ferons la moisson à la saint Louis, c'esl-à-dire, à la fête de saint Louis. — Que vous a-t-il répondue rien; c'est-à-dire, il ne m'a rien répondu.

L'homme de génie tire un grand parti de X ellipse. Citons deux exemples pris dans Corneille.

On dit à Médée : Que vous reste-t-il ? Moi, répond-elle. Ce moi, pour je me reste, est sublime ; c'est plus qu'un long discours. Dans un autre morceau , Prusias s* adressant à Nicomède : Et que dois-je être? Roi, réplique Nicomède. Ce seul mot dit tout. Voilà du sublime, et du vrai sublime, qui n'aurait pas lieu sans l'expression elliptique.

Il y a donc ellipse, dans les phrases, par le retranchement ou d'un seul mot, ou de plusieurs mots, ou même d'une phrase entière. Pour que ces ellipses soient bonnes , voici la règle que donne du Marsais :

Les ellipses doivent être telles, que celui qui lit ou qui écoute entende si aisément le sens, qu'il ne s'aperçoive pas seulement qu'il y ait des mots supprimés dans ce qu'il Ut, ou dans ce qu'on lui dit. Nous ajouterons : pourvu que ces ellipses soient reçues par l'usage.

Cette règle est exacte, et l'on peut dire qu'elle est la vraie pierre de touche de toute bonne ellipse. Mais ici il faut distinguer les genres : telle ellipse serait vicieuse en prose, qui ne l'est pas pour cela en vers. C'est faute d'avoir fait cette distinction, qu'un critique, plus Grammairien, sans doute, qu'homme de goût, a pris à tâche de censurer ce vers de Racine :

Je t'aimais inconstant, qu^eussé-je fait fidèle I

Il est certain que Yellipse est forte et hardie. Mais peut-on se méprendre sur le sens que ce vers présente? et l'esprit ne supplée-t-il pas aisément, et sans le moindre travail, les mots que le poète a supprimés pour lui donner plus d'expression et de feu? est-il quelqu'un qui ne voie, dans l'instant même, qu'il signifie : je t'aimais, quoique lu fusses inconstant ; que n'aurais-je pas fait, si tu eusses été fidèle? Mais quelle différence! le vers est hardi et énergique; la phrase qu'il représente est lourde et traînante. Cet avantage ne compense-t-il pas au moins la légère incorrection qu'on peut avec raison relever dans le second membre? Voici ce que dit à cette occasion l'abbé d'Olivet : f Ce qui rend l'ellipse, non-seulement » excusable, mais digne même de louange, c'est » lorsqu'il s'agit, comme ici, de s'exprimer vive- » ment, et de renfermer beaucoup de sens en peu » de paroles , surtout lorsqu'une violente passion

> agite la personne qui parle. Hermione, dans son » transport, voudrait pouvoir dire plus de choses » qu'elle n'articule de syllabes. > Mais cette e///pse serait généralement blâmée en prose et même en vers, si Hermione parlait de sang-froid.

Voici deux autres exemples Lien frappants de la différence des genres. La Bruyère a dit : Si j'épouse, Hermas, une femme avare, elle ne me ruinera point; si une joueuse, elle pourra s'enrichir; si une savante, elle pourra m' instruire; siuneprude, elle ne sera point emportée; si une emportée, elle exercera ma patience; si une coquette, elle voudra me plaire; si une galante, elle le sera peut-être jusqu'à m' aimer ; si une dévote. ..., répondez, Hermas, que dois je attendre de âtlle qui veut tromper Dieu, et qui se trompe elle-même? Les différentes ellipses de cette période sont claires, et en quelque sorte nécessaires, pour l'empêcher de languir par une répétition fastidieuse. D'où vient néanmoins qu'elles choquent? c'est que l'usage , cet arbitre souverain en matière de langage, ne les autorise pas en prose, où elles ont quelque chose de trop brusque, et par conséquent de désagréable. Mùis ces ellipses n'auraient rien de choquant en poésie.

Delille a dit :

Le sol le plus ingrat connaîtra sa beauté. Est-il nu ? que des bois parent sa nudité. Couvert ? portez la hache en ces forêts profondes. Humide? en lacs pompeux, en rivières fécondes, Changez celle onde impure, et, par d'heureux travaux, Corrigez à la fois l'air, la terre et les eaux. AridCf enfin ? cherchez, sondez, fouillez encore ; L'eau, lente à se trahir, peut-être est près d'éclore.

Quel est l'homme de goût qui oserait blâmer œtte ellipse? et cependant nous doutons qu'on la trouvât aussi heureuse en prose.

Quant aux ellipses qui ont besoin d'un commentaire pour être entendues, l'usage les rejette également en vers et en prose. Nous n'en donnerons que l'exemple suivant : On disait autrefois : et quainsine soit, pour dire : ce que je vous dis est si vrai que, etc.; pour preuve de ce que je vous dis, c'est que, etc.; expression bizarre, qui doit se prendre en sens contraire de celui qu'elle semble avoir, puisqu'elle est affirmative quant au sens, et négative dans l'expression. Aussi l'usage l'a-t-il proscrite dans tous les genres. On la rejette également dans ce passage de Molière ; // est manifestement atteint et convaincu de celte maladie.qu'on appelle mélancolie hypochondriaque, et qu'ainsi ne soit, pour diagnostic incontestable de ce que je dis, vous n'avez qu'à considérer ce grand dérieux, etc.; et dans ces vers du bon La Fontaine :

Cest le cœur seul qui peut rendre tranquille; L'e cœur fait tout; le reste est inutile. Qu'ainsi ne soit, voyons d'autres états.

L'usage de V ellipse est très-fréquent dans la lan-

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