‹ Grammaire générale des grammaires françaises, présentant la solution analytique, raisonnée et logique de toutes les questions grammaticales anciennes et modernesChapitre 34 sur 279 · FIGURES DE CONSTRUCTION · texte numérisé non relu

FIGURES DE CONSTRUCTION

g^e française. Les livres , mais surtout la conversaiion, en fourmillent. Ce que nous avons dit suffit pom* les faire connaître, et pour en juger.

Mais nous avons encore à parler d'une ellipse qui est admise par des Grammairiens, et rejetëe par d'autres. Une femme peut-elle dire : je suis plus belle que mon frère; et un homme : je suis plus savant que ma sœur? Vau^jclas, et quelques Grammairiens après lui, blâment celle ellipse, quoiqu'ils conviennent qu'elle n'est pas absolument condamnable.*! Elle est loin d'être bonne, . » et il faut l'éviter , en se servant d'un autre » tour; car, dans ces phrases, l'adjectif regarde » deux personnes de divers sexes ; et leur étant » commun à toutes deux, il doit être aussi d'un » genre commun, et non pas d'un genre qui ne » convienne qu'à l'un des deux. » Mais Chapelain répond : f Ce tour est une élégance qui consiste

> à la sous-entenie (à Y ellipse) de l'adjectif dans le » second membre... L'adjectif, pour ne regarder » qu'un des deux sexes, ne laisse pas de convenir i à l'autre par la sous-entente , qui, tacitement, - le fait du genre qu'il faut ; et il n'est point

> besoin de recourir à un adjectif du genre com- » mun pour rendre ces phrases bonnes , la souai entente y remédiant suffisamment. > Thomas Corneille pensait de même. Aussi cette ellipse estelle généralement admise ; et Saint-Evremond n'a pas fait difficulté de dire : l'ame des femmes coquettes n'est pas moins fardée que leur visage.

Nous n'avons pas besoin de prévenir que Y ellipse d'un mot régissant est mauvaise, toutes les fois que rien n'annonce ou n'indique ce mot. Telle est cette ellipse dans Molière :

Eh bien ! vous le pouvez, et prendre votre temps. Il faut nécessairement : vous devez prendre.

su ZEUGME.

Le %eugme, en grec Çsuypa , où il signifie lien, connexion, assemblage, ne diffère guère de \ellipse. En effet, le zeugme esp une figure par laquelle un mot déjà exprimé dans une proposition est sous-entendu dans une autre, qui lui est analogue ou même attachée. Un ou deux exemples suffiront pour faire comprendre cette figure.

Celui-ci est humble et modeste, malgré son grand mérite; ceux-là, fiers et insolents, quoiqu'ils n'aient aucune instruction. On voit, dans cette phrase, que le verbe est exprimé dans le premier membre, où le sujet est singulier, et que dans le second membre il est sous-entendu, avec cette différence que lesujet est pluriel.

Nous trouvons un exemple bien frappant du zeugme dans ces deux vers de DeUUe :

C'est là qu'il faut perler, dans ses pieux transports , Lejxiste, ses malheurs, le méchant^ ses remords.

su PLÉONASME.

Le pléonasme, en grec 7r>eova(Tp.o?, abondance, lequel mot vient de 7r>.îov«r« , j'abonde , dérivé lui-même de ttàîo? , plein, est le contraire de Yel/lipse. C'est, en général, une surabondance dans l'expression. H ne sert qu'à remplir le discours, et n'entre pour rien dans la construction des phrases dont on entend également le sens, qu'il y ait de ces mots surabondants, ou qu'il n'y en ait pas.

Pour qu'un pléonasme soit bon, il faut qu'ilsoit autorisé par l'usage; et l'on peut dire, en généial, que les seuls pléonasmes qui le soient réellement sont ceux, ou qui donnent plus d'énergie au discours, ou qui marquent d'une manière plus claire le sentiment intérieur dont on est affecté. D'où il suit qu'on peut distinguer deux sortes de pléonasme, l'un qui ne porte que sur l'expression , et l'autre qui porte en même temps sur le mouvement intérieur de l'âme.

Le premier a lieu par l'addition d'une locution expléuve dont la construction pourrait se passer. Moi, vous, même, en, etc., sont souvent des mots purement explétifs. Avant que de parler, prenezmoi ce mouchoir; faites-les-moi les plus laids que l'on puisse; il vous la prend et l'emporte; j'irai moi-même; cest lui-même; je m'en retourne ; il s'en va; voler en l'air; les pierres tombent en bas; qu'est-ce que c'est ? etc. Ces façons de parler doivent être admises, quoiqu'elles soient composées de mots redondants et quelquefois combinés d'une manière qui ne nous paraît pas régulière ; et la raison en est qu'elles sont autorisées par l'usage, qui, dans toutes les langues, a force de loi.

C'est d'après ce principe que l'Académie veut que l'on conserve Texplétive y dans cette phrase où elle est absolument inutile : c'est une affaire où il y va du salut de l'état; parce que, dit-elle, ce sont là des formules dont on ne peut rien ôter. En effet, où suffit pour le sens. // y va, il y a, il en est, sont des formules autorisées dont on ne peut rien ôter.

Ne est aussi dans bien des cas une simple expiétive ; mais alors ce n'est pas toujours une raison pour la retrancher. C'est encore le sentiment de l'Académie. Avec les verbes empêcher, craindre, et quelques autres, dit-elle, il faut nécessairement l'ajouter au verbe qui les suit, comme : je crains qu'on ne vienne; j'empêcherai bien que vous ne soyez du complot ; prenez garde qu'il ne vous touche. Cette particule ne fait rien au sens ; c'est le ne ou le quin des Latins, et elle n'a, dans ces sortes de phrases, aucune force négative.

On peut mettre au nombre des pléonasmes de cette espèce ces mots : enfin, seulement, à tout hasard, après toMf, etc., etc. Avec un peu d'usage

GRAMMAIRE FRANÇAISE

de la langue , il est toujours aisé de les reconnaître.

La seconde espèce de pléonasme rend un service pi us essentiel et plus raisonnable ; il répond au sentiment intérieur, et donne ainsi plus de force et d'énergie au discours. Il consiste ordinairement dans la répétition d'un même mot, et quelquefois dans l'addition d'un mot qui exprime la même idée, mais en la restreignant ou en l'étendant. L'impression du sentiment n'est pas passagère : elle est durable ; et c'est pendant qu'elle dure que nous laissons échapper ces mots qui font connaître jusqu'à quel pointée qui se passe en nous nous affecte.

C'est pour cette raison que l'usage autorise ces façons de parler : s'il ne veut pas vous le dire, je vous le dirai, moi; il lui appartient bien, à lui, de parler comme il fait! je l'ai entendu de mes propres oreilles.

C'est pourquoi Racine a dit ;

Et que m'a fait à moi cette Troie où je cours?

Et Molière :

Je l'ai vu, dis-je ^vu, de mes propres yeux vu. Ce qu'on appelle vu.

Et je ne puis du tout me mettre dans l'esprit Qu'il ait osé tenter les choses que l'on dit.

Tous ces pléonasmes sont autorisés par l'usage ; et le goût les admet, parce qu'ils ont quelqu'une des qualités que nous avons dit être essentielles à cette espèce de figure.

Mais l'usage et le goût rejettent également tous ceux qui ne sont qu'une pure répétition de la même idée, et qui, au lieu de donner de la force ou de la grâce au discours, ne font que le rendre lâche et traînant. Telles seraient ces expressions : s'enir égorger les uns les autres; engagements réci'proques de part et d'autre; cadavres inanimés; tempête orageuse, etc.

Voici un pléonasme de ce genre qui est assez fréquent ; nous l'avons trouvé dans un petit écrit : Dans le principe, pour déconcerter et faire trembler les factieux, on n'aurait eu seulement qu'à se montrer. Seulement est inutile, puisque ne que en a la signification.

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