DE L'BIATUS ENTRE DEUX MOTS, DE L'ELISION, DE L'EUPHONIE
C'est la première espèce d'hiatus, continue l'auteur précité, qui, dans toutes les langues, a paru la plus désagréable , et qu'on a le plus songé à éviter ou à corriger ; surtout dans la poésie, dont le langage doit être plus mesuré, plus coulant,
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élisions que dans nos vers ; mais nous n'avons pas le même soin d'y éviter les hiatus des voyelles consécutives que notre usage ne nous permet pas d'élider.
2° Les articulations euphoniques sont celles que l'on introduit entre deux mots dont l'un finit et l'autre commence par une voyelle, afin d'en faciliter la prononciation et d'en bannir l'hiatus, qui ne peut que l'amollir ou l'arrêter. On donne le nom d'euphoniques à ces articulations, du mot grec «vjiwvta, qui est composé de *v {bene, bien) et de <fUTr,[sonus, son), d'où vient l'adjectif eup^om^ue ( bien sonnant ). Ces articulations servent en effet à mettre plus de jeu dans les organes de la parole, et par conséquent plus de facilité et d'agrément dans la prononciation. C'est, ajoute Esiarac, pour faciliter cet agrément ou celte aisance dans la pronpnciation, que lorsqu'un mol finit par une voyelle autre qu'un emuet, et qu'il est suivi d'un aune mot qui commence par une voyelle, ou par un /*
plus châtié; et de là est venu , d'une part, l'usajje
de 1 élision , et de 1 autre, celui des articulations ■ muet, on insère entre les deux, cont/e les principes
euphoniques introduites entre deux mots.
l" L'élision est la suppression de la voix finale d'un mot avant un autre mot qui commence par une voyelle, comme dans ce vers de Virgile :
Conticuêre omnes , intentique ora tenehant.
que l'on doit scander ainsi :
Conticu I ér'om i nés, in | ienti
qvCora te j nebant.
De manière que l'e final de conticuêre est supprimé à cause de Vo initial du mot omnes , et l'e final de l'enclitique que , il cause de l'o initial du mot ora. LesLatins,dans leurs vers, élidaient pareillement les m finals quand le mot suivant commençait par une voyelle, parce que la lettre m n'était alors que le signe muet de la nasalité de la voyelle précédente; ainsi ce vers de Phèdre :
Ad rîvum eumdem lupus et agnus vénérant,
doit être scandé de cette manière :
Ad ri I v'eum j dem lupus \ e-l a \ gnus ve | nerant,
où l'on voit que la voyelle finale um de rivum est supprimée à cause de la voyelle initiale e du mot cvmdem,
€ Nous ignorons, dit d'Alembert , si, dans la 1 prose latine, l'élision des voyelles avait lieu; il y > a apparence néanmoins qu'on prononçait la » prose comme la poésie. * Celte conjecture de d'Alembert nous paraît démontrée par une remarque de Quintilien, qui nous semble ne laisser aucun (loule sur ce point : Nam et coeuntes litterœ quœ suvaiwçn} dicuntur, etiam lenioremfaciunt orationem, quamsi omnia verba suo fine cludantur ; et nonuunqtiam hiulca etiam décent faciunlque ampliora quœdam. Cequ'ilya de certain, c'est que nous admettons dans notre prose française les mêmes
de la syntaxe, une consonne qui met plus de liaison, et par conséquent plus de facilité dans le jeu des organes de la parole. Ces consonnes ainsi insérées s'appellent lettres euphoniques. Ainsi, au lieu de dire : m'aime-il? y a-il bien long-temps? on dit : m'aime-t-il ? y a-t-il bien long-temps ? dirat-on? i^onv dira-on ? et ainsi de même dans tous les cas semblables; le f est, dans ces exemples, lalettre euphonique.
L est aussi souvenX employé comme lettre e«phonique. Comme quand on dit : si l'on veut, pour si on veut, eii l'on me dit que, au lieu de : on me dit que, etc.
Quelquefois c'est un accent, et non pas une articulation qui produit Y euphonie, etl'on pourrait l'appeler accent euphonique. Ainsi l'on dit : puissé-je voir ma patrie heureuse ! parlé-je trop haut ? Eusséje mille fois plus de pouvoir, je n'en abuserais pas, au lieu de puisse-je, parle-je, eusse-je, expressions qui seraient conformes aux règles de la Grammaire, mais plus difficiles à prononcer, à cause des deux e muets consécutifs.
Il faut observer, à ce propos, qu'on ne doit jamais placer le substantif personnel je après certains verbes monosyllabes. Il ne faut pas dire : mens-je? sens- je? il faut dire ; est-ce que je mens? est-ce que je sens? On dit néanmoins pi/is je .5* suiije? dis-je? C est le goût et l'usage qui doiventguider.
Les Latinsont peu d'exemples où il se trouve une articulation euphonique entre deux mois demeurés distincts ; le mederga pour me erga, qui en approche le plus, est plutôt un mot composé que deux mots différents; en effet, ils se sont souvent servis du (/euphonique dans la composition; prodes , prodcram, prodesse, au lieu de pro-es, pro-eram^ proesse , de mêmequel'on dit sans d : prosum, profucram, profnii,-se.
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Les Grecs avaient aussi leurs articulations euphoniques; mais ils les ajoutaient à la fin du premier mot, au lieu de les détacher des deux, comme nous faisons dans notre oriho{jraphe, ou de les mettre au commencement du second, comme nous le pratiquons dans notre prononciation. Ainsi ils disaient : ««ow mipn ( vingt hommes), pour «»«»(
«vipsç.
On voit le principe de V euphonie adopté partout, parce que c'est une sugjjesiion de la nature; mais l'application ^'en fait comme celle de tous les autres principes {ïénéraiix, selon le goût particulier de chaque nation, et conformément aux décisions accidentelles des différents usages.
Quelque vicieux, au reste, que puisse être Y hiatus entre deux mots dans le discours ordinaire, et à plus forte raison dans la poésie, d'où en effet il a été banni avec plus de scrupule, il peut quelquefois y produire un bon effet, comme il arrive aux dissonances de plaire dans la musique, et aux ombres dans un tableau, lorsqu'elles sont placées avec intelligence.
Par exemple, lorsque Racine met dans la bouche du grand-préire Joad ce discours si majestueux et si digne de sa matière :
Celui qui met un frein à la fureur des flots Sait aussi des méchants arrêter les complots ;
est-il bien certain que Y hiatus qui est à l'hémistiche du premier vers y soit une faute, comme l'ont prétendu tant de littérateurs? L'abbé d'Olivet se contente de l'excuser pour la raison du repos, qui interrompt la continuité des deux voix et fait disparaître Y hiatus. L'observation est excellente; on ne serait pourtant pas bien reçu à en faire l'application sans jugement et sans palliatii; ce qui prouve que ï hiatus ne se présente, en général, que comme un vice réel dans l'harmonie métrique du vers. Il fiiudrait donc que ce vice produisît un de ces effets pittoresques, dont on sait tant degré à ceux qui ont osé s'élever au-dessus de l'art pour le perfectionner, ou plutôt pour le surpasser en l'abandonnant ; et nous sommes tentés de croire que Y hiatus de Racine est dans ce cas; s'il met , pour ainsi dire, un frein à la rapidité de la conversation, il fait une image d'autant plus juste et d'autant plus agréable; il semb'equel'onse sente arrêté par cette même toute-puissance qui met un frein à la fureur des flots. Nous ne prétendons pas dire que le poëte ait eu explicitement cette intention ; mais il est certain que le fondement des beautés qu'on admire avec enthousiasme dans le procumbit humi bas, n'a pas plus de solidité.