DE L'HIATCS SANS LE CORFS D'UN MOT
Pour ce qui concerne la seconde sorte à'hiattis, celle qui se rencontre dans le corps même dumot^
il semble au premier aspect qu'on aurait dû en être choqué autant que de la première, et que les deux espèces auraient dû produire les mêmes effets. Voici comment s'explique à ce sujet Harduin:
« Quoique Yélision se pratiquât rigoureusement dans la vei sification des Latins , et quoique les Français , qui n'élident ordinairement que Ye féminin, se soient fait, pour les autres voyelles, une règle équivalente à Yélision latine, en proscrivant dans leur poésie la rencontre d'une voyelle finale avec une voyelle initiale , je ne sais s'il n'est pas entré un peu de prévention dans l'établissement de ces règles, qui donne lieu à une contradiction assez bizarre ; car Yhiaius, qu'on trouve si choquant entre deux mots, devrait également déplaire à l'oreille dans le milieu du mot; il devrait paraître aussi rude de prononcer nieo que me odït. On ne voit pas néanmoins que les poètes latins aient rejeté, autant qu'ils le pouvaient , les mots où se rencontraient ces hiatus. Leurs vers en sont remplis, et les nôtres n'en sont pas plus exempts. Non-seulement nos poètes usent hbrement de ces sortes de mots quand la mesure ou le sens du vers paraît les y obliger, mais lors même qu'il s'agit de nommer arbitrairement un personnage de leur invention , ils ne font aucun scrupule de lui créer, ou de lui appliquer un nom dans lequel se trouve un hiatus, et je ne crois pas qu'on leur ait jamais reproché d'avoir mis en œuvre les noms de Cléon, Chloé , Arsinoé, Zaïde, Zaïre, Laonice , Léandre, etc. Il semble même que, loin d'éviter les /lia/Ms dans le corps d'un mot, les Français aient cherché à les multiplier, quand ils ont séparé en deux syllabes beaucoup de voyelles qui font diphihongues dans la conversation. De tuer ils ont fait tu-er, et ont allongé de même la prononciation de 7'uine, violence , pieux, étudier, passions, diadème, jouer, avouer, etc. On ne juge cependant pas que cela rende les vers moins coulants; on n'y fait aucune attention; et l'on ne s'aperçoi' pas non plus que souvent l'élision de Ye féminin n'empêche point la rencontre, comme quand on dit : année entière, plaie effroyable, joie extrême, vie agréable, vue égarée, bleue et blanche, boue épaisse, etc.»
Ces observations de Harduin sont le fruit d'une attention raisonnéeet d'une grande sagacité; mais elles nous paraissent susceptibles de quelques remarques.
Il est certain que la loi générale qui condamne Yhiatus comme vicieux entre deux mots , a un autre fondement que la prévention. La continuité du bâillement qu'exige Yhiatus met I organe de la parole dans une contrainte réelle , et fatigue les poumons de celui qui parle , parce qu'il est obligé de fournir de suite et sans interruption une plus grande quantité d'air ; au lieu que, lorsque des ar-
DE L'HIATUS
ticulalions interrompent la succession des voix , elles procurent nécessairement aux poumons de petits repos qui facilitent l'opération de cet organe. Car la plupart des articulations ne donnent lexplosion aux sons qu'elles modifient qu'en interceptant l'air qui en est la matière; cette interceptixin doit donc diminuer le travail de Vexpiration , puisqu'elle en suspend le cours, et qu'elle doit même occasionner vers les poumons un reflux d'air proportionné à la force qui en arrête l'émission.
D\iuXre part , c'est un principe indiqué et confirmé par l'expérience, que l'embarras de celui qui parle affecte désagréablement celui qui écoule. Tout le monde l'a éprouvé en entendant parler quelque personne enrouée ou bègue, ou un orateur dont la mémoire est chancelante ou infidèle. C'est donc essentiellement, et indépendamment de toute prévention, quel hiatus est vicieux , et il l'est également dans sa cause et dans ses effets.
Si les Latins pratiquaient rigoureusement l'é/isio7i d'une voyelle finale devant une voyelle initiale, quoiqu'ds n'agissent pas de même à l'égard de deux voyelles consécutives au milieu d'un mot; si nous-mêmes, ainsi que bien d'autres peuples, nous avons en cela imité les Latins, c'est que nous avons ions suivi l'impression de la nature, car il n'y a que ses décisions qui puissent amener les hommes à l'unanimité.
D'ailleurs, l'effet du bâillement étant de prolonger le Sun de la voix, l'oreille doit s'offenser plutôt de l'entendre se soutenir quand le mot est fini, que lorsqu'il dure encore.
Il reste à dire, quant à ce qui n'est pas encore justifié par ces observations, que ce sont des licences autorisées par l'usage en faveur de la difficulté, ou suggéiées par le goût pour donner au vers une mollej>se relative au sens qu'il exprime, ou même échappées aux poètes par inadvertance ou par nécessité ; mais ces licences sont encore des témoignages rendus en faveur de la loi qui proscrit Vhiains.
M'oublions pas que, pour qu'il y ait hiatus, il faut que la voyelle qui finit le premier mot soit autre qu'un e muet; car un e muet s'éliderait, ei l'hiatus n'y serait plus, comme dans le vers suivant :
Vivre toujours en guerre accable enfin d'ennui,
où Ye final du mot guerre se perd dans l'a qui commence le mot accable, comnie Ve final du mot accable s'élide avec Ye qui commence le mot enfin. Les auteurs les plus exacts n'ont point d'égard à Yhiatus dans la répétition du n)ot oui, parce (|uece mot apparemment ne peut se répéter sans qu'on appuie beaucoup sur le premier, et plus encore sur le second , et qu'en T^onséquence on doive
reprendre haleine, et faire un repos entre les deux ; ce qui empêche Yhiatus d'être senti.
Oui, oui, crois si tu veux qu'on en veut à ta vie.
SCDDÉRI.
Mais Yhiatus ne se souffre point entre le mol oui et un autre mot, qu'il soît placé devant, ou après. Ainsi on ne dirait pas :
Il m'a blessé; oui, je l'en punirai.
Molière dit dans la comédie des Fâcheux :
Ah ! il faut modérer un peu ses passions.
Mais cet hiatus peut être sauvé dans la prononciation, parce qu'on peut aspirer /i dans le mot ah.
Si Racine, dans les Plaideurs, dit : tant y a, c'est une faute faite exprès, parce que ce mot peignait bien le caractère du personnage qu'il fait parler.
Les mots qui commencent par un h sont regardés comme ayant une consonne à leur lête si cet h est aspiré, et alors il n'y a point d'hiatus; ainsi ce vers est bon :
J'ai honie d'un succès qu'il faut qu'un crime achète.
Mais si le h est doux, s'il ne s'aspire point, alors le mot est regardé comme n'ayant à sa lête que a voyelle qui suit le h, ei conséquemment cette lettre n'empêche point Yhiatus, comme dans le vd s suivant, qui est défectueux :
J'ai horreur d'un succès qu'il faut qu'un crime achète.
Dans l'adverbe hier, le h est assez aspiré pour pouvoir être placé après un mot finissant par une voyelle. Ainsi ces vers de Thomas Corneil e sont bons :
Ces lâches soldats
Qui hier même à vos yeux cherchèrenl mon trépas. .. Aussi hier à l'abord il m'était fort nouveau.... Sachez que don Alvar vous conta hier l'histoire.
Cependant si le mot qui est devant hier finit par un e muet, l'aspiration n'est pas assez forte pour empêcher l'éiision; aiasî on ne dit point: le jour de hier, encore hier, mais le jour d'hier, encor' hier.
Vous le connaissez donc arrivé d'hier au soir.
Thomas Corneille.
Au surplus, pour le mot hier, voyez Syllabes.
Huit, huidème, huitain, ont un h consonne et non pas muet, dit Vaugelas; et cependant cet /i ne s'aspire point comme font les autres /i consonnes. AinsiRichera pu dire, sans faire un hiatus :
Se rend droit entre huit et neuf.
Où le clairvoyant Pique-bœuf Avait choisi son corps-de-gai de.
Puisqu'on dit et qu'on écrit aujourd'hui constamment le onze, le onzième, du onze, du onzième.
l'o à la tête da mot peut faire office de consonne dans ces mots : onze , onzième, et empêcher V hiatus, ou du moins il est toléré dans notre poésie.
Vous le voyez sur le Ponl-Neuf , Tout barbouillé d'un jaune d'œuf , Depuis sept heures jusqu'à onze Faire la cour au roi de bronze.
Sainï-Amand.
Voiture dit :
Mais cependant je suis dedans V onzième.
Ce qui montre iqu'autrefois on faisait l'élision, ei qu'on peut aijsolument la faire encore , ou aspirer l'o, comme on le jugera à propos.
Le t ne se faisant jamais sentir dar.s la conjonction eï, etc., elle demeure sujette à 17«ams, comme s'il n'y avait seulement que é. Ainsi ces vers de Ronsard ne seraient plus reçus :
Et en cent nœuds retords Accourcit, et allonge, et enlace son corps.
Si , en se servant de ces expressions , pié à p'ié , pié à terre , on veut éviter ['hiatus , il faut écrire pied à pied, pied à terre, et faire sonner le d comme un;.
L'enfant met pied à terre, et puis le vieillard monte.
La Fontaine.
Il faut également faire sentir le d si l'on veut que ce vers de Sarrazin soit bon :
Pour subsister inange son bled en veird.
Cette loi , qui interdit Yhiatus en toute poésie française, est faite pour l'agrément de l'oreille. 11 est bon même d'y faire attention en prose , surtou: pour le concours de certaines voyelles qui sont très-dures à prononcer.
« Il faut, dit Voltaire, éviter soigneusement au ï milieu des vers les mots baies , haies, et ne les » jamais faire rencontrer par des syllabes qui les » heurtent. On est obligé de faire ces mots de > deux syllabes, comme dans ce vers du Menteur, » de Corneille :
» On leur fait admirer les haies qu'on leur donne. » Et ce son est très-désagréable ; c'est ce qu'on » appelle le demi-hiatus. INous avons des règles » certaines d'harmonie dans la poésie. Pour peu » qu'on s'en écarte , les vers rebutent ; et c'est en » partie pourquoi nous avons tant de mauvais » poètes. »
[Dictionnaire de l'élocution française.)
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