‹ Grammaire générale des grammaires françaises, présentant la solution analytique, raisonnée et logique de toutes les questions grammaticales anciennes et modernesChapitre 43 sur 279 · DE L'ETYMOLOGIE · texte numérisé non relu

DE L'ETYMOLOGIE

SCS dérivés. Dans ce sens , mort est Vétymologîeôe rnortalilé; lex, legis, de légiste; rivns, ûerumeaiidérive, de dérivation , etc.

L'application directe de l'art étymologique est la recherche des racines ,, ou des origines d'une langue en particulier. Ces recherches , poussées aussi loin qu'elles peuvent aller, sans que l'on se permette des conjectures trop arbitraires, sont une partie au'^si essentielle qu'intéressante de l'analyse d'une langue, c'est-à-dire, de la connaissance du système complet de cette langue, de ses racines^ de ses éléments, des combinaisons variées qu'ils ont subies , et de celles dont ils sont susceptibles, et enfin des différentes acceptions, soit primitives, soit figurées, qu'ils ont reçues, etc. Paria, on acquiert la facilité de comparer les langues entre elles sous toute sorte de rapports.

Si le mot dont on cherche X éiymologîe est un dérivé, il faut le dépouiller des terminaisons et des inflexions grammaticales qui le déguisent. Ainsi il est facile de voir que le substantif changement est dérivé du verbe changer; que l'adjectif graduel, graduelle, qui exprime ce qui se fait ou qui vient par degrés successifs*, est dérivé du mot latin gradus , qui signifie degré; que l'adverbe graduellement a la même racine, etc., etc.

Si c'est un mot composé dont on cherche Vétymologle, ilfautle dériver dans ses différentes parties; chercher ensuite le sens de chaque partie, et l'on aura ainsi celui du mot composé, i^e mot vraisemblablcy par exemple, est évidemment composé des deux mots vrai et semblable; ce mot signifie donc ce qui est semblable au vrai, qui ressemble à la vérité; de cet adjectif dérive l'adverbe vraisemblablement. Circonsmnce est composé de deux mots latins , de circum (autour), et de stare ( être, être placé); circonstance, d'après son élymologie, signifie donc ce qui est autour, et l'on n'emploie ce mot qu'au figuré : les circonstances d'un fait; c'est-àdire ce qui l'a accompagné , ce qui a été autour de ce fait.

Chaque langue lient plus ou moins de celles qui ont concouru à sa formation. Pendant que la nôtre et les autres langues modernes se formaient , tous les actes s'écrivaient en latin; et dans ceux qui se sont conservés, le mot latin indique souvent l'origine du mot français correspondant , que nous aurions eu de la peine à reconnaître sans cela, à cause des altérations successives de la prononciation : c'est ainsi qu'on a appris que métier vient de ministerium;marguillier, de matricularius , etc. On trouve une foule d'étymologies de ce genre dans le Glossaire de Du Canp'e.

Chaque langue emprunte tous les jours des mots nouveaux à celles des peup'es avec lesquels on a des relations. Nous avons pris des Anglais c/u&, jockey , budget, etc., etc.; des Italiens, le nom et l'usage de la boussole^ svelte, etc., etc. ; des Espa-

gnols, mcrfia noche , etc. C'est surtout lorsqu'une nation reçoit d'une autre quelque art nouveau, qu'elle en adopte aussi les termes. L'art delà verrerie nous est venu de Venise, et les termes de cot art, en grand nombre, sont italiens. La plupart des moîs techniques de la minéralogie sont allemands ; et comme les Grecs sont ceux qui ont le plus anciennement écrit sur les sciences et sur les arts , les objets scientifiques ont des noms grecs , dans toute l'Europe. Plusieurs mots de la langue espagnole sont arabes.

Un ouvrage extrêmement précieux pour la lanp,ue française vient de paraître. Il est dû à notre savant académicien M. Tissot. Cet ouvrage peut faciliter beaucoup l'étude de Vétymologie ; il est intitulé : Leçons et Modèles de Littérature française, et donne par ordre chronologique et par fragments choisis tous les morceaux principaux de notre langue. Nos souscripteurs, présents et futurs, n'auraient pas manqué de nous reprocher plus tard d'avoir forfait à nos engagements envers eux , si nous ne leur disions pas qu'ils peuvent y puiser d'excellents documents étymologiques, relatifs au vieux langage français. Rien de plus curieux que ce brillant recueil. Ce n'est pas malheureusement l'éloge de l'orthographe actuelle que nous venons faire ; car si nous suivions le rapport de nos convictions, nous établirions que le travail étjjmologique de notre langue est trop souvent un travail en pure perte ; et cependant presque tous nos mots sont étymologiques. Étymologiques ! et comment? nous avons tout défiguré. El pourquoi avons-nous tout défiguré? par l'incurie des régulateurs suprêmes, qui devaient veiller à la conservation sacrée des éléments créateurs de notre langage français. On a voulu franciser, nous répond-on. Alors repoussez, avec l'Académie, toute étymologie; ne nous parlez plus de raison orthographique; écrivez comme bon vous semblera , à la manière de l'Académie , qui écrivait 0ccasioner venant d'occasio , occasionis, et raisonner, de ratio, rationîs. Pourquoi occasioner par un seul n, et raisonner par deux n? répondez, pourquoi ? On nous dira: Tous les mots français en oner sont écrits par deux n; c'est vrai , académiquement parlant ; les mots français prennent deux n; mais , messieurs, soyez conséquents, nous le serons , nous ; écrivez votre fameux mot occasioner par deux n aussi ; autrement, nous vous taxerons d'inconséquence. En français, et c'est une règle de principe , les consonnes /, n , t, ne se doublent que devant la lettre muette e : j'appelle, nous appelons ; je jette , nous jetons ; nous discuterons sur ce sujet en temps et lieu.

Au moment où nous allions mettre sous presse, le Dictionnaire de l'Académie a enfin paru. Nous avons promis de le faire connaître ; nous n'y manquerons pas. Nous le ferons avec conscience, jus-

tice et raisonnement. Et pour le prouver, relevons déjà le mol occasioner précité, qui, dans la sixième édition de l'Académie, est écrit par deux n comme tous les mois enonner. Nous pensions que l'orihographedece mot aurait été écrite aulMment. Mais pourquoi, en réformantle mot occasioner, n'at-elle pas écrit cantonnai le mot qu'elle écrit cantonal, conformément à l'oriliojïraphe du verbe cantonner, dérivé de canton? Doit-il y avoir deux manières d'oitliographier les mots? raisonnablement parlant , nous ne le pensons point. Il n'est pas logique d'écrire cantonner avec deux 7i, et canota/avec un seul. Dans l'un et l'autre mol, la lelre n est suivie d'une voyelle retentissante. Cependant nous voilà rigoureusement condamnés à suivre l'orthographe académique, sous peine d'être accusés d'obstination ou frappés d'anaihème. Nou-ï n'avons pas , en effet, le droit d'aller contre ses décisions ; mais, à côlé de l'orthographe de l'Académie, nous donnerons la nôlre , ou plutôt nous indiquerons la réforme raisonnable (parce qu'elle sera toujours raisonné^O que nous osons appeler de tous nos vœux. Nous aurons bientôt l'occasion de discuter tout cela dans notre article Orthographe, que l'événement de celle imporlante publication nous force de refondre entièrement. Mais faisons connaître i' étymologie d'après le bel ouvrage de M. Tissot.

N'oublions pas que nous ne nous occupons ni de grec ni de latin , mais de vieux français ; et, selon nous, ce vieux français valait bien le nôtre, toujours étymologiquement parlant, tout épuré, mais mal épuré qu'il est.

(Page 15, x^ siècle, extrait du Symbole). Kikumkes représente notre mot quiconque. Rappelons ce que nous avons été obliges de dire à l'article K (Voir aux Comonnes , pageSo) , que la lettre k n'est pas française ; et pourquoi? puisque ce mol a été dans le temps écrit par trois k , où nous sommes contraints de mettre aujourd'hui qu, c et qu. La lettre k est étymologique; c'est le xai^rî des Grecs. Ce son ne paraît nullement être de notre invention. Noussavons bien que, dans le même extrait de M. Tissot, on va nous citer le mot laque le , qui se rapporte à /bi; mais les gens qui raisonnent, ceux surtout qui ont l'autorité et le droit du raisonnement, auraient dû rectifier, et décréter que dans le mot laquele on doit écrire lakèle. Autre objection ; laquele, nous rétorquera-t-on , vient du mot latin illa quœ, car on a pu dire anciennement en latin illa quœ, ou mieux illaqualis; mais le son des Latins ^u ne leur venait quedes Grecs; c'estcelui du k ou du cdur. 1! y a tant de raisons pour ce que nous avançons , qu'au troisième mot du paragraphe que nous commentons, nous retrouvons la lettre k dans le mot caskun (chacun). Et encore ici une nouvelle objection ne peut manquer de nous ôlre opposée, par

rapport à la lettre c. Mais n'aurail-on pas pu et dti régulariser, simplifier ces sons qui vibrenlsemblablement à l'oreille? C'eût éié rendre un inimense service , non-seulement à la langue française, mais aux langues de lous les peuples , que d'aplanir les difficultés dont elles sont hérissées. Et pour revenir à la raison de l'orthographe du mot occasioner , que nous trouvons, du reste, mieux écrit que raisonner, et que les autres mots qui ont cette terminaison, citons le mot comune, qui ne prenait également, au x^ siècle, qu'un m. Cela ne rentre-t-il pas tout naturellement dans la règle de principe que nous posions tout à l'heure? Serait-ce donc aller trop loin en matière de logique grammaticale que de venir dire : La consonne ne sera jamais redoublée, lorsqu'elle ne se prononce pas dans le corps des mots , devant toute voyelle qui ne sera pas muette; devant toute voyelle muette, au contraire, on la doublera. Une règle aussi simple, aussi claire que celle-ci, serait d'un avantage inou'i pour l'orthographe; mais il fautquelqu'un de courageux ici pour mettre la main à l'œuvre. Tout le monde convient bien qu'il y a de graves réformes à établir, mais tout le monde continue de suivre la routine, malgré l'absurdité et la niaiserie de la routine. Le livre de M. Tissot, qui a fait naître en nous ces réflexions, est une œuvre qui peut être considérée comme le monument étymologique de notre langue. En rapprochant du langage actuel les mots du vieux langage, on voit les variations diverses que ces mots ont dû subii' et ont subies avant d'arriver jusqu'à nous; et la conséquence naturelle de cet examen serait, que troj) souvent l'expression défigurée n'est pas celle du vieux français , mais bien celle de noire jargon moderne.

Il ne faut pas conclure de ces raisonnements que nous voudrions voir refondre entièrement la langue ; nous avons proclamé nous-mêmes que les langues ne sauraient exister sans les bizarreries qui les ont créées.

Pour revenir à V étymologie , si la recherche peui souvent en être favorable à l'orthographe ou à la prononciation , il faut bien se prémunir contrôles faussetés dontceriains écrivains ontimbu celte matière ; nous l'avouerons, en général, rien de moins certain qu'uneei///noio</ie; mais lorsque son origine n'est pas aussi claire que la vérité la plus positive, il faut impitoyablement la rejeter; car toute supposition, dit Estarac, qui renfermerait le moindre degré d'incerliiude doit détruire indubitablement toute assurance raisonnable. C'est pour avoir négligé ce principe, que Ménage a donné quelqu<v fois des étymologies ridicules, comme celle d'c- 'quus, qu'il fait venir à'Aljana ; et c'est à ce propos qu'un poète a fait cette épigramme plaisante;

Equus vient ù'alfana , sans douie :

IMaij il faut avouer aussi

DE L'ÈTYMOLOGIE.

Qu'en venant de là jusqu'ici,

Il a bien changé sur la route. (De Cailly.)

C'est par le secours de l'ëtymologie qu'on dislingue les racines et lears dérivés , les simples et les composés, «

On appelle, en général, racine ou mot radical tout mot dont un ou plusieurs mots sont formés, soit par dérivation , soit par composition ; néanmoins , pour éviter la confusion, il vaut mieux appeler racims génératrices les mots primitifs à l'égard de leurs dérivés ; et racines élémentaires, les mots simples à l'égard de leurs composés.

Un mot est racine génératrice ou mot primitif relativement à tous ceux qui en sont formés, et qui diffèrent de celui-là par la diversité de leurs inflexions , quant au matériel ; comme l'idée qu'ils expriment chacun diffère, par quelque idée accessoire, de l'idée originelle exprimée par le mot primitif.

Ainsi le mot ami est le primitif des mots amitié, amical f amicalement. Tous ces dérivés renferment dans leur matériel le primitif ami, et ils ont de plus quelques syllabes qui différencient leurs inflexions respectives, et par où leurs terminaisons sont distinguées, et entre elles, et d'avec celle de leur racine commune. Quant au sens, ils expriment aussi tous l'idée fondamentale d'une bienveillance fondée sur l'estime et sur la vertu; mais à cette idée primitive les dérivés ajoutent chacun une autre idée accessoire. En effet,aïm exprime le sujet qui éprouve ce sentiment, ou celui qui en est l'objet ; c'est un nom substantif : amitié exprime ce sentiment de bienveillance d'une manière abstraite , et comme un être réel ; c'est un substantif abstrait : amical, amicale servent à qualifier les témoignages de cette bienveillance ; c'est un adjectif : amicalement sert à modifier la signification d'un autre mot par l'idée de ce sentiment de bienveillance ; c'est un adverbe.

lien est demêmedes mots amant, amour, amoureux, amoureuse , amoureusement.

Tous les mots dont nous venons de parler ont pour syllabe génératrice la syllabe am , qui se retrouve pareillement dans les mots correspondants de la langue latine , et dans ceux de quelques langues modernes ; et cette syllabe vient probablement d'un mot grec qui signifie ensemble, racine qui exprime bien l'affinité de deux cœurs réunis par une bienveillance commune.

Quoique les mots ennemi, inimitié, ne soient pas simplement dérivés , mais composés, nous en parlerons ici pour les rapprocher d'une de leurs racines élémentaires. Cette racine est évidemment ami, amitié; et l'autre est la syllaDe in, ou en, qui marque souvent le contraire ou l'opposé dans la composition des mots. Ainsi ennemi signifie le contraire ou l'opposé d'ami; inimitié exprime le sentiment contraire à l'amitié.

Les mêmes observations peuvent se faire sur les mots patrie, patriote, patriotique, patriotiquement, patriotisme, et sur toutes les autres racines génératrices comparées à leurs dérivés respectifs.

Compatriote est évidemment composé de la préposition latine cum, qui signifie avec, et du mot patriote; en sorte que compatriote signifie, d'après ses deux racines élémentaires , patriote avec, c'està-dire, qui a la même patrie.

Sans multiplier davantage les exemples, que l'on peut trouver facilement dans tous les ouvrages sur ïétymologie , nous pouvons conclure que la dérivation est la manière de faire prendre à un mot, au moyen de ces diverses inflexions, les formes éta-^ blies par l'usage pour exprimer les idées accessoires , propres à modifier l'idée fondamentale dont ce mot primitif est l'expression.

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