NOTIONS
La Gramjftaire, qui a pour objet l'éuonciutioîî de i la pensée par le secours de la parole prononcée ou | écrite, admet deux tories de pi iiici pes. Les uns sont 1 d'une vérité immuable et d'un usage universel : ils | tielm^'nt à la nalure de la pensée même ; ils en sui- j vent l'analyse; ils n'en sont que le résultat : lesj autres n'ont qu'une vériié hypothétique, et dépendante des conventions l'ortuiies, ;irbitrairpset | muables, qui ont donné naissanct; aux différents idiomes. i
Les premiers coniiennenl la Grammaire générale; les autres sont i'objel desdiverses Grammaires particulières,
LA GUAUMAIRE GÉNÉRALE est donc la science raisonnee des prin(-ipes imumables et généraux du langajfe prononce ou écrit dans quelque langue que ce soit. I
Une GRAMMAIRE PARTICULIÈRE est l'art!
de rapporter aux principes immuables et généraux du langage prononcé ou écrit les institutions arbitraires ou usuelles d'une iangur particulière.
La Grammaire générale est une science, parce qu'elle n'a poui- obj' i que la spéculation raisonnee des principes immuables et généraux du langage.
Une Grummaire particulière est un art, parce qu'elle envisage le rapport pratique des instiiuli >ns arbitraires et usueles d'une langue particulière aux principes géiiér.iux du langage : telle est la «léFinition que donne Beauzée «lela Grammaire générale, et que Giiauli Duvivier a donnée au>si d'aprè- lui. En d'autres termes : une Grammaire qui donnerait des règUs et des piincipes communs à toutes les langues, et d'ailleurs suffisants pour l'aaaljse , serait uoq Grammaire fjén^rnle;
celle qui ne donne de principes et de règles que pour une langue particulière , n'est que la Grammaire de cette langue ; et telle est celle dont nous traitons particulièrement dans cet ouvrage , qui n'a f)0Ur olje? cjuf l'ëloculion française. Nous s >inHies cependant obligés de loucher à bien des principes généraux. La conformation des organes est la même chez les hommes de tous les pays et de tous les temps ; ce ont ces organes qui décident des langues , puisque de sont eux qui exécutent les sons : d'ailleui s les homiiK s ont tous une même nature , des facultés et des besoins semblables ; ainsi il est aisé d.^ sentir combien de traits de ressemblance on doit II ou ver entre toutes les langues. Une Grammaire particulière dont les principes ne seraient applicables quà une seule langue, serait donc nécessairement une Grammaire défectueuse.
Passons en revue, dans un rapide examen, les plus importants principes de la Grammaire générale.
L'objet de la parole est d'exprimer nos pensées; mais pour analyser la parole, il faut savoir analyst r la pensée, opération de l'esprit qui se fiait le plus souvent sans qu'on s'en aperçoive. Cette analyse de la pensée est le principe fondamental, commun à toutes les langues, à tous les hommes. Cependant tous les hommes ne parlent pas la même langue; cela s'explique naturellement. La formation des langues, influencée par la diversité d' s climats, par l'organisation de la parole, par l'état des art> , des scifnces, du commerce, par mille causes enfin, a donné naissance aux différents idiomes.
Ain^i !«$ Orieuiau.\ onl appelé le suled ùal ou
baal, parce qu'il est haut; et les Latins sol, parce qu'il est unique dans notre système planétaire ; d'autres ont tiré son nom de sa forme, et d'autreb delà chaleur qu'il répand.
Il est facile de concevoir pourquoi divers peuples expriment une même idée, un même objet, par d» s mots divers : aucun mot n'est réellement le sijjne d'une idée; il n'en est le signe que par une pure convention de l'usage. Ce sont les besoiiis qui ont fait créer les mois.
Mais ces mots ne sont, dans aucune langue, le signe d'une idée, que par un effet de convention : et quoiqu'il faille se soumettre à l'usage une fois établi et adopté, rien n'empêche que l'autorité qui l'a établi ne puisse y déroger dans la suite , pour substituer un mot à un autre mot ou pb'S expressif, ou plus conforme aux lois de l'analogie, ou plus harmonieux, ou plus simple. C'est sur cette faculté incontestable, sur les progrès de U civilisation , et sur le mouvement successif des idées développées par l'accroissement des besoins, qu'est fondé le perfectionnement des langues.
Examinons maintenant les principes qui tiennent à la nature même de la pensée.
Le mot pensée comprend tout ce que nous entendons par les opérations de l'ame. Toutes les impressions que produisent sur nous lesobjets extérieurs, se nomment sensations: qui dh sensation , dit sentiment de plaisir ou de douleur. Cinq organes que nous appelons sens, constituent diverses manières d'éprouver les sensations, par rapport à notre corps ; ce sont : la vue, l'ouïe, t odorat , le goût et le tact. Mais l'ame a aussi ses sensations; ce sont les impressions qu'elle reçoit des si ns internes. Ces impressions lui donnent ['entendement qui profile de toutes nos ptrcepiions. Point de douie que toutes nos appréciations ne vieniieni des sens. Un homme aveugle-né ne saurait avoirla connaissance des couleurs; un sourd de naissance n'aurait pas plus d'idée des sons. Au contraire la perfection de ces organes augmente et étend la variété de toutes nos connaissances.
Lorsque nous avons éprouvé une perception vive, assez vive pour qu'il nous semble n'en avoir pas d'autre au même moment, c'est l'attention qui se manifeste : son effet est de nous faire souvenir long-tempsdel'avoir ressentie; ceiteopérationestre que nous appelons réminiscence, laquelleréminiscence devient la source de la mémoire, quiellti-mémeesi le moyen de se rappeler les objets absents ; d^* là l'imagination, qui ajoute à l'idée d'aune perception reçue autrefois. Chacune de ces facultés demanderait de longs détails, une plus ample définition ; mais ce travail est du ressort esti^ntiel delà Grammaire générale proprement dite ; nous ne pouvons leur donner ici plus de développement.
V attention f si elle porte sur deux objets à la l'ui.s,
NOTIOJNS DE GUAMMAIKE GÉISÉRALE.
nous conduit naturellement à la comparaison de ces deux objets ; en effet cette dernière n'est qu'une double attention. De la comparaison découlent le jugement, le raisonnement, la réflexion.
On appelle jugement l'acte par lequel, après avoir comparé exactement deux choses, on se pro nonce sur la convenance ou sur la disconvenance, sur ïidentité, en un mol, de ces deux choses.
Le raisonnement compai e deux jugements pour en tirer un troisième. Il déduit un jugement d'au très jugements déjà connus. Donnons un exemple de raisonnement : toutes les vertus sont louables ; or la pudeur est une vertu; donc la pudeur est louable.
Avec du jugement et du raisonnement, nous sommes amenés à pouvoir apprécier sainement les choses que nous désirons connaître; (Cite opération n'est autre que celle de la réflexion, par laquelle ïattention est dirigée sur l'objet ou sur les objets que nous observons et que nous nous efforçons de comparer. La réflexion ne saurait avoir lieu, si notre mémoire n'était pas formée, ti nous ne. pouvions maîtriser notre imagination; or la mémoire, l'imagination et la ré/ïeacion concourent à former les langues ; et si les signes ont une in fluence positive sur la mémo'ire et sarV imagination, ils i'ont également sur la réflexion,
Pailons de l'abstraction.
Le mot abstraction, en latin abslractio, qui signifie séparation, est foi mé du verbe abstrahere , en français séparer de. Nous définirons l'abstraction, le pouvoir de considérer les objets séparément, c'est-à-dire en dehors d'autres objets. On distingue deux sortes d'abstractions : l'une pliysi' que, et l'autre métaphysique. Un corps peut être à la fois noir, carré, froid, sans saveur, et être en repos; nous recevrons à la fois , en le considérant, la sensation de la couleur noire, de sa forme, de sa froideur, de sa non-saveur et de son immobilité ; en séparant chacune de ces sensations les unes des autres, nous faisons une abstraction physique. Mais si nous considérons dans le mot blanc la sensation qu'il exprime , cette perception a été excitée par du papier , du lait, de la neige : nous nous arrêtons à cette unique perception , l'isolant de ce qui l'accompagne, ei nous nous en faisons une idée à part, l'idée de la blancheur, que nous reconnaîtrons dans tous les objets par lesque's elle sera excitée, c'est V abstraction métaphysique.
Que nomme-t-on substantif abstrait? qu'est-ce que le mot blancheur? Ce mol n'existe réellement nulle part dans la nature ; ce mol n'est point, comme tous les autres objets existants, un substantif physique; mais nous l'avons formé par abstraction, par analogie, comme devant représenter celte qualité de blancheur, partout où se rencontrera un objet qui puisse nous donner celle perception. Rienn'inlliie plus sur la richesse des langues en généial
NOTIOWS 1)E GKAMMAIUE GÉNÉUALE.
que celle abstraction physique qui donne des idées si distinctes des choses.
Définissons maintenant certains termes généraux dont la connaissance est de la plus absolue nécessité en matière de langues.
Nous apercevons dans les corps des qualités , ou uie manière d'être , enfin certaines modifications. On entend par qualités les choses par lesquelles les corps sont qualifiés, sont distingués les uns des autres; la manière d'être est la manière dont ils existent; les modifications ne sont qu'une gua/i/é en plus ou en moins dans un corps, laquelle produit quelque changement dans sa manière d'être habiluelle. On nomme propriétés, des qualités tellement propres à un objet qu'elles ne sauraient convenir à d'autres : par exemple, la propriété d'un triangle est d'être détemiiné par trois côtés; il ne saurait l'être par quatre.
Nous ne terminerons pas sans parler des idiotismes; c'est un avertissement que l'on doil à ses lecteurs, et dont on ne peut faire mention qu'en traitant des principes généraux. Nous avons prévenu que nous dépouillions tout amour-propre malentendu ; on ne sera donc pas surpris que nous donnions tout ce que nous avons reconnu de mieux sur cette matière; et ce mieux, nous le trouvons dans Estarac, l'auteur profond et simple par excellence tout à la fois :
On appelle idiotisme une façon de parler éloignée des usages ordinaires ou des lois générales du langap,e, et adaptée au génie propre d'une langue particulière. C'est un effet marqué du génie caractéristique d'une langue; il en est une véritable émanation. Lorsqu'on fait passer un idiotisme d'une langue dans une langue différente , ou par le moyen de la traduction ou par imitation , cette locution peut bien quelquefois conserver un air étranger, mais elle n'est pas toujours contraire aux principes fondamentaux de la Grammoire , ni aux principes particuliers de la langue dans laquelle elle est introduite.
On peut distinguer deux sortes d'idiotismes ; les idiotismes réguliers et les idiotismes irréguliers.
Les irfïofismesrégfu/iers, sans être contraires aux principes fondamentaux de la Grammaire, sans violer les règles immuables de la parole , s'écartent seulement des usages ordinaires ou des institutions arbitraires. Tel est entre autres ce laiinisuie ; videre erat, v'idtre est, videre erit, mot à mot, voir était ,' voir est , voir sera, pour dire : il fallait voir, il faut voir, il faudra vo'ir. Tel est le germanisme : ces hommes sont savamment , locution qui n'est pas contraire aux lois immuables de la parole , mais seulement à l'usage adopté par les autres idiomes, qui, en pareil cas, emploient le modificatif particulier, et non pas l'adverbe pour former l'attribut de la proposition.
Les idiotismes irrégntierSf au contraire, sont op-
posés aux principes immuables de la parole. Tel est noire gallicisme : mon opinion, ton épée, son amie , etc., au lieu de ma opinion, eic, qu'exigeraient les lois de la concordance fondées sur le rapport d'identité. Ce gallicisme n'est fondé que sur l'euphonie. Nos anciens auteurs, pour éviter tout à la fois et celle contradiction manifeste avec les principes, et \ hiatus désagréable que forment ma amie, ta amie, sa amie, élidaient la voyelle a du modificalîf possessif, et ils écrivaient m'amie, t'amie, s'amie. De là est venu notre mot familier mie pour dire amie; parce que, par corruption, on sépare ces mots en deux syllabes, et l'on dit ma mie, ta mie, sa mie.
Chaque langue peut donc avoir ses idiotismes particuliers, soit réguliers, so'it irrégulieis. Ceux dei'hébreu s'appellent Aé6raïsmes; ceux du grec, héllénismes , ou yrécismes] ceux de l'arabe, arabismes; ceux du latin, latinismes; ceux du celte, celtic'ismes; ceux du français, gallicismes; ceux de l'allemand, germanismes; ceux de I anglais, anglicismes; ceux des autres langues n'ont pas de nom particulier, et l'on est obligé de dire un idiotisme espagnol, portugais, turc , etc., parce que l'usage n'a pas adopté les mots hispanisme ou espagnoiisme, turquisme, etc.
Le mot idiotisme expr'ime donc le genre; les autres noms expriment des espèces subordonnées.
Les idiotismes , transportés d'une langue dans une autre , sont une preuve de l'affinité qu'il y a entre ces deux langues, ou des relations qui ont existé entre les peuples qni ont parlé ou qui parlent ces deux langues. Ainsi le long séjour des Arabes en Espagne a fait passer beaucoup d'arabismes dans la langue espagnole ; ainsi les meilleurs auteurs latins sont pleins d'héllénismes ; et comme le génie de notre langue approche plus de celui de la langue grecque que de celui de la latine, notre langage est presque un hellénisyne continuel.
Le gallicisme est donc un idiotisme, ou un écart du langage, exclusivement propre à la langue française. En voici des exemples :
« Il est incroyable le nombre de soldats qui péri- » rent dans cette fatale journée. » Le gallicisme est fondé sur une inversion. La construction directe serait : Le nombre de soldats qui périrent dans cette fatale journée est incroyable.
t Nous venons d'arriver; ils vont partir, » est une manière propre à la langue française de rormer un prétérit relaiif à une époque peu éloignée, et un futur très-prochain.
« Il ne laisse pas de se bien porter; on ne laisse » pas de s'abandonne)' au vice, tout en louant la » vertu, t Ces gallicismes, et autres semblables, ne sont peut-être que des constructions elliptiques, que l'on préfère à une loci tion pleine. 11 semble que le sens est celui-ci : Il ne laisse pas l'avantage de se bien porter ; on ne laisse pas la coupable fai-