SANS PAREIL
... L'auteur de vos jours m'a promis A demain Le bonheur sons pareil de vous donner la main. (Corneille.)
* A demain est trop du style de la comédie. G'é- I tait un des vices du temps. La Sophonisbe de » Mairetest tout entière dans ce style; et Corneille
scrivit toutes ces expressions communes de sans » pareil, sans seconde, à nul autre pareil, à nulle » autre seconde. » (Voltaire.)
DE Votre part pour de votre èôté.
Allez de votre part assembler vos amis.
(P. Corneille, lièraclius, acte m, se. A.]\
t De votre part est une faute ; on peut ordonner
> de sa part , mais on n'exécute point de sa part.
> Il fallait : vous, de voire côté, rassemblez vos » amis. » (Voltaire.)
pas et point exprimés dans les constructions où nous les supprimons.
Ah ! vous avez plus faim que vous ne pensez pas.
(Molière, VEtourdi, acte iv , se. 5.)
« Pas est de trop dans ce vers, et ne sert qu'à la » rime. Molière était bien loin de retomber dans » celte faute, lorsqu'il fait dire à Martine, des
> Femmes savantes :
« De pas mis avec ne tu fais la récidive , » Et c'estjcomme on t'a dit , trop d'une négative. »
(Bret.)
Ce critique ne fait pas attention que c'est un valet qui parle. C'est aussi une servante à qui l'on reproche de mettre pas avec ne , et celle qui par le à Martine est une fem-me savante. (Maugard.)
Martine.
Quand on se fait entendre on parle toujours bien , Et tous vos beaux discours ne servent pas de rien.
Bëlise.
0 cervelle indocile !
Faut-il qu'avec les soins qu'on prend incessamment , On ne te puisse apprendre à parler congrûment I De pas mis avec ne tu fais la récidive, etc.
Je jure»les rayons du jour qui nous éclaire, Que lu ne mourras point que de la main d'un père. (P. Corneille, le Menteur, acte v, se. 5.)
Vous n'avez point ici d'ennemi que vous-même.
(P. Corneille, Polyeucte, acteiv , se. 5.)
11 faudrait dire aujourd'hui : vous n'avez ici d'ennemi que vous-même.
qui... QUI pour l'on l'adtbb.
Ils sont allés quicihi , qui là, pour apaiser la sédition. (NicoT , Trésor de la langue française. )
Les médecins ont raisonné là dessus comme il faut, et. ils n'ont pas manqué oe dire que cela procédait, </ui du cerveau, qui des entrailles, qui de la rate, gui du foie. (Molière, le Médecin malgré lui, acte II, se. 9.)
Tous les peuples des villages courent au-devant d'elle avec la flûte et le tambour; qui lui présente
des {jâleaux , qui des châiaigiies , qui des noisettes. {?dad. DE CouLANGEs à Mad. be Grignan.)
Celte façon de parler, qui n est plus en usage dans notre langue, est fort usitée dans la langue italienne, d'où peut-être elle avait passé dans la nôtre; on l'emploirait encore dans le style familier.
QDE... QUE ;)OWr TANT QUE.
Que bien que mal , et selon leur pouvoir.
(La Fontaine.)
Cela se dirait aujourd'hui tout au plus dans ie style plaisant.
SOUCIER sans proii. réfl.
Ah ! je crois que cela faiblement vous soucie.
(Molière , le Dé^it amoureux , acte iv , se. 5. )
Expression surannée. Soucier n'est pas un verbe actif.
ne vaut pas conslruii avec un infinitif.
La vie est peu de chose, et le peu qui t'en reste Ne vaut pas l'acheter par un prix si funeste.
(P. Corneille , Cinna: acte iv, se. S.)
Ma mort n'est qu'un malheur quinevauf pasle craindre. (T. Corneille , Ariane y acte v, se. i""*.)
« Cette expression n'est pas française; c'est un » reste des mauvaises façons de l'ancien temps , » que Thomas Corneille se permettait rarement. > ( Voltaire.)
inversion qui n'est plus en usage.
Il passe pour tyran , quiconque s'y fait maître.
(P. Corneille , Cinna, acte ii , se. 4". )
c L'usage a aboli cette inversion , qui était au- » trefois un tour heureux. // est un tijran, celui qui » asservit son pays : il est un perfide^ celui qui man- » que à sa parole. Cependant on a encore conservé » ce tour : ils so7it dangereux, ces ennemis du théâ- > tre, ces rigoristes outrés. » (Voltaire.)
Nous trouvons dans la préface de la sixième édition de l'Académie (page xxix ) , une phrase qui a au premier coup d'oeil quelque rapport avec cette sorte d'inversion; la voici : Cette influence de soixante années de verve et de gloire , celle parole toujours naturelle et vive, quoi qu'elle dît, ce goût moqueur, toiijorwrs armé contre l'affectation et l'enflure, n'empêchèrent pas cependant le cours inévitable des choses. Cet imparfait du subjonctif </Moi qu'elle dit, se rappotte à toujours naturelle et vive: c'est donc à tort qu^on a cru qu'il n'existait que par le dernier membre de phrase n empêchèrent \>as, et qu'on a condamné cette toiîmure comme .peu naturelle.
j faire état pour faire cas.
Avez-vous su Vèlat qu'on fait de Ciirïace , Ma sœur ? (P. Corneille, les Horaces, acte ii, s<^ 4.)
«. L'état ne se dit plus, et je voudrais qu'on le
DE L'AUCliAlSME. 13.1
> dît. Notre langue n'est pas assez riche pour
> bannir tant de termes dont Corneille s'est servi
> heureusement.» (Voltaire.)
pour GRAND QUE SOIT, etC.
Pour grands que soient les rois , ils sont ce que nous sommes ; Ils pearent se tromper comme les autres hommes.
(P. CoBSEiLLE, le Cid, acte l", se. 6.)
« Pour grands , etc. ; cette phrase a vieilli ; elle » était fort bonne alors ; il est honteux pour l'es- » prit humain que la même expression soit bonne » en un temps et mauvaise en un autre. On dirait » aujourd'hui : tout grands que sont les rois; qutl- » que grands que soient les rois. » (Voltaire. )
Ma crainte toutefois n'est pas trop dissipée ;
Pt doua; que $oil le mal , je crains d'être trompée.
(Molière , Sganarelle, 22.)
On dirait aujourd'hui : quelque doux que soitj etc.
n'en POUVOm MAIS.
N'en blâmez point les autres qui n'en peuvent mais.... Hélas! la ipnuvre Me n'en peut mais... La jouvencelle est innocente, la jouvencelle ne peut mais de ce dont on la charge. (Amyot.)
Sur la tentation ai-je quelque crédit?
Et puis- je mais y si le cœur leur en dit? ( Molière , le Dépit amoureux, acte y , se. 5. )
€ Il y a une remarque de Scaliger sur ce mot » de mais, dans cette signification : il n'en peut » mais. Les Latins l'exprimaient par non poiesi » magis. » (Bret. )
MAL propre pour PEU PROPRE.
Vous me trouvez mal propre à cette confidence.
(P. Corneille, Rodogune , acte i*"^, se. 6.)
< Mal propre ne doit pas entrer dans le style » noble. » (Voltaire.)
Mal propre ne doit entrer dans aucun style , à cause de l'équivoque. On dit aujourd'hui peu propre; mais Corneille et Molière ont toujours dit mal propre dans ce sens ; ce serait aujourd'hui un contre-sens.
SI j'étais que de vous.
Vieille expression tout à fait hors d'usage.
Vous ferez ce qu'il vous plaira , mais si j'étais que de vous, je fuirais les procès. (Molière, les Fourberies de Scapin, acte ii , se. 8.)
Si j'étais que des médecins, je me vengerais de son impertinence, et quand il serait malade, je le laisserais mourir sans secours. (Molière, le Malade imaginaire, act. m, se. 5.)
< Si j'étais que de.... Les remarques gramma- » ticales n'ont point parlé du que de celte locu- > tion. C'est un vieux gallicisme pour dire sij'é- 1 tais à votre place. L'abbé d'Olivet le cite dans » ses remarques sur Racine ; il dit qu'au moyen
» (Je l'ellipse , celte phrase rentrerait dans les rè-
> gles de la syntaxe ordinaire ; mais il n'est pas » aisé d'imaginer quels mots il faudrait rétablir » pour lai donner la régularité qui lui manque. » ( Bret.)
La difficulté, et même l'impossibilité de suppléer les mots supprimés, ne détruirait point l'assertion de l'abbé d'Olivet; car il est bien certain que la construction n'est pas pleine , et que matériellement elle ne présente pas à l'esprit le sens de : si j'étais à votre place. Quoiqu'il soit difficile de remplir cette ellipse, nous essaierons cependant de le faire. D'abord le que suppose nécessairement l'ellipse de ce, son antécédent, ellipse familière à ► nos anciens écrivains. Voilà, nous pensons, la plus grande difficulté levée. La construction pleine est : si j'étais ce qu'il est de vous , ce quon dit, ce qu'on pense , ce qu'on peut ou doit dire , penser de vous , c'est-à-dire, si j'avais votre capacité ^ votre talent, votre autorité, votre pouvoir, etc. , je ferais telle chose; d'où est venu enfin : si j'étais en votre place, qui ne signifie pas autre chose. (Maugard. )
€ Je liens que l'ajustement est la chose qui réjouit le plus les filles ; et si j'étais que de vous , je lui achetterais dès aujourd'hui uae belle garniture de diamantSjOu de rubis, ou d'émeraudes. — Et moi, si j'étais en votre place, j'achetterais une belle tenture de tapisserie de verdure , ou à personnages, que je ferais mettre dans sa chambre, pour lui réjouir l'esprit et la vue. (Molière, l'Amour médecin, acte l^r , se. l''^ .)
« On trouve dans les Opuscules sur la langue t française, page 256, le trait suivant : Il faut, » messieurs, a dit M. le président Rose,que je » vous fasse à ce propos une petite historiette. Au j voyage de la paix des Pyrénées , un jour le ma- » réchal de Clérembault, le, duc de Gréquy et » M. de Lyonne causaient , moi présent , dans la ■ chambre du cardinal Mazarin. Le duc de Gréf quy, en parlant au maréchal de Glérembault , . lui dit dans la chaleur de la conversation : Mon-
* sieur le maréchal, si j'étais que de vous, je m'irais » pendre tout à l'heure. — Hé 6ien/ répliqua le ma-
* réchal, soyez que de moi. Le petit conte futap-
> plaudi; et puis on décida que, dans le discours » familier, on pouvait dire : si j'étais que de vous. » Quelqu'un dit qu'il aimerait mieux si j'étais de » vous. Un autre ajouta que celte phrase était d'un » familier très et ti op familier. » ( Bret. )
Sur quoi Maugard remarque sans l'expliquer que si j'étais de vous serait bien plus difficile à ramener au langage ordinaire que si j'étais que de vous.
Ce qu'il y a de certain , c'est que nous trouvons danà Molière :
Mais enfin , si fêtais de mon fds , son époux, Je vous prîrais bien fort de n'entrer point chez nous. (MouËUE, Tartuffe , acte i**, se. <■"«.)
Et dans La Fontaine :
A coups de pied , si j'étais que de vowi , .le l'envoyerais (') ainsi qu'elie.est venue,
Goncluons : Si j'étais à votre place est la seule manière noble de s'exprimer.
TENIR A CRiMB , A GLOIRE , elc. (Latinisme.)
Mais je tiendrais à crime une telle pensée.
( P. Corneille , Héraclius, acte ii , se. 7. )
€ Tenir à crime n'est pas français. » (Voltaire.) Il fallait écrire ne se dit plus. Garon disait même : Je tiendrai à fait et à dit ce que tu auras fait. (Traduction de cette phrase de Gicéron : actum habebo quod egeris. (1606, NicoT,rrésor de la langue française.)
Tenir à crime est le ducere crimîni, honori, laudi , etc. , des Latins.
voici venir. .
Voici venir Ascagne; il aura l'avantage Devons faire changer bien vite de langage.
(Molière , le Dépit anwureux.)
« Le Dictionnaire de l'Académie française, au » mot Voici, dit qu'il est quelquefois suivi d'un » que , comme dans cette phrase : voici qu'il vient.
» Mais il ne peut être suivi d'un infinitif. Il était « si naturel de dire je vois venir Ascagne , qu'il est » aisé de sentir que cette négligence était familière » au dialogue dramatique de ce temps-là. »
Voltaire ne dit point que voici venir soit une négligence , mais que voici venir ne se dit plus ; d'où il faut conclure qu'il se disait autrefois. En effet, si l'on peut d+re aujourd'hui à l'indicatif je vojs venir, on pouvait bien, quand on écrivait «oy ci , comme qui dirait : vide hic, dit Nicot, on pouvait bien dire à l'impératif ; voy ci venir ma sœur, voy ci venir Ascagne. On dit très-bien voici venir dans le langage familier.
Voici venir ma sœur pour se plaindre de vous.
( P. Corneille , les Horaces, acte ii , se. 3. )
ne sous-entendu dans les constructions oii nous l'crprimons.
La suppression de ne dans les propositions interrogatives se trouve rarement en prose. Dans le Grant Thérence en français, tant en rime que en prose, imprimé à Paris en io59 , on lit : « Non te » hœc pudent! n'as-tu pas de vergongne (honte) » de dire ces choses ? » et dans la traduction en rime :
Mon frère , as-tu point de vergongne
De dire une telle hes'ongne ? (Adelph.s acte iv, se 7. ]-
Besongne était le negotium latin , chose.
Sommes-nous pas d'accord? (T. Corneille.)
(«) AujourdTiai on dit enverrais.
I>K L'AHCHAISME.
F'oudrais-iu point encore Me nier un mépris que lu crois que j'ignore? Ne préteudrais-tu point , par de fausses couleurs , Déguiser un amour qui te retient ailleurs?
(Racine , Bajazet , acte v , se. 4. )
Sais-je pas que mon sang , par ses mains répandu , Eût souillé ce rempart contre lui défendu ?
(Racine, Mithridate , acte i»"", se. ^'■•. )
Dans la confusion que nous venons d'entendre , Les yeux peuvent-Us pas aisément se méprendre?
( Raci>'e , Mithridate, acte v , se. i""®. )
Savais-je pas qu'enfin ce n'était que grimace ?
( Molière , l'Étourdi , acte ii , se. 6. )
Fais plus languir, viens prendre ta victime , Monstre qui doit me déchirer.
(P. Corneille, Psyché. )
Dois-tu pas à son sort unir ta destinée ?
( LoNGEPiERRE , Médèe, acte v, se. 4. )
Savez-vous point...?— Tenez, monsieur, je suis le plus ignorant homme du monde, je ne sais rien de ce que vous pourrez me demander. (Molière, Impromptu de VersaiUes.)
Vous avais -je pas commandé de les recevoir comme des personnes que je voulais vous donner pour maris? [Molière, les Précieuses ridicules.)
Sommes-nous pas pétris D'un seul limon, de lait comme eux nourris ? ( Voltaire , le Droit du Seigneur, acte i*', se. <■■*.)
Celte suppression se rencontre presque à chaque page de cette pièce.
Esi-il pas vrai que Nanineest charmante ?
(Voltaire, iVauijic, acte i», se. 5.)
Serics-Dous point quelque ange ou quelque sainte, Qui des hauts deux abandonne l'enceinte ? ( Voltaire. )
A MOINS QOE sans négation.
La maîtresse ne peut abuser votre foi , A moins que la suivante en fasse autant pour moi. (Molière , le Dépit amoureux, acte i", se. -!«•■.)
« L'exactitude demande ncn fasse autant pour * moi; mais, du temps de Molière, les poèlts sup- » primaient à leui- gré les particules négatives. »
(Bret.) SI CE sous-enicndu.
Je ne trouverais pas nos rois à dédaigner, N'était qu'ils savent mieux obéir que régner.
(P. Corneille, Sertorius, acteii, se. 2. )
Au sort de Bajazet ai-je si peu de part? A me chercher lui-même attendrait-il si tard , N'était que de son cœur le trop juste reproche Lui fait peut-être , hélas ! éviter cette approche.
( Racine , Bajazet^ acte m , se. 3. )
Ces sortes d'ellipses ne seraient plus reçues aujourd'hui dans le haut style.
Ellipses qui ne sont plus en usage.
articles et adjectifs prépositifs.
Voltaire , dans ses commentaires sur Corneille , traite partout de solécisme la suppression de l'article, et il a raison, puisque déjà de son temps tous les bons écrivains le supprimaient.
Il vint hier de Poitiers , et, sans faire aucun bruit, Chez lui paisiblement a dormi toute nuit.
(P. Corneille, fe Menteur, acte m , se. 2. )
« On disait alors toute nuit , au lieu de toute la » nuit; mais comme on ne peut pas dire tout jour, » à cause de l'équivoque de toujours, on adh toute » la nuit, comme on disait tout le jour. » (Voltaire.) On ne supporterait pas cette locution.
Cependant il est des cas où cette suppression n'est pas absolument choquante. Voir les citations suivantes.
Prince, vous ne savez Si je vous dois respect ou si vous m'en devez.
(P.Corneille , Niçomède, acte i*"^, se. 2. )
La vertu trouve appui contre la tyrannie.
{Ibid., acte m, se. 5.)
Et peut-on voir mensonge assez tôt avorté Pour rendre à la vertu toute sa pureté?
(f6jd.,acte iv, se. V^.)
Seigneur, se peut-il voir rien de mieux concerté ? Il vous assure et rie et gloire et liberté.
(Ibid., acte v , se. .■>. )
On parle encore de cette manière quand il y a énumération.
Et j'ose dire ici que votre majesté
Aura peine elle-même à trouver sûreté. (Ibid.)
Il faut prendre parti, l'on m'attend
(Racine , Bajazet, acte iv , se. 4. )
Autre n'a mieux que toi soutenu cette guerre , Autre de plus de morts n'a couvert notre terre. (P. Corneille, les Horaces, acte ii , se. 5.
€ Ces aufre ne seraient plus soufferts, même » dans le style comique; telleest la tyrannie de l'u- > sage ; nul autre donne peut-être moins de rapi- » dite au discours. » (Voltaire.)
Nous nous sommes un peu étendus sur cet article, et cela n'entrait pas dans nos intentions ; mais nous tenions à ne pas laisser confondre l'arc/iaîsme avec l'usage , dont nous allons bientôt traiter. Il y avait beaucoup plus à dire , mais ce travail devrait être l'objet d'un ouvrage spécial.