‹ Grammaire générale des grammaires françaises, présentant la solution analytique, raisonnée et logique de toutes les questions grammaticales anciennes et modernesChapitre 66 sur 279 · DES MAJUSCULES OU LETTRES CAPITALES · texte numérisé non relu

DES MAJUSCULES OU LETTRES CAPITALES

Nous avons vu, page 19, qu'on distingue les lettres en majuscules et en minuscules.

Les distinctions nécessaires dans une orthographe raisonnée ont amené des variétés utiles dans la forme et dans la figure des lettres , sans aucun changement dans la valeur que l'usage leur a donnée.

On entend, par la forme des lettres, la situation perpendiculaire ou inclinée des traits qui les composent ; c'est ce qui donne lieu à la distinction des caractères romains et des caractères italiques.

Les lettres de caractère romain sont droites et posées perpendiculairement : A, a ; B , b ; G , c ; D , d ; É , e , etc. Ce sont les lettres de caractère romain qu'on emploie le plus ordinairement dans l'impression des livres.

Les lettres de caractère italique sont posées obliquement, de manière que la partie supérieure penche vers la droite : A, a; B , b; C,c; D, d; Ef e, etc. On s'en sert, comme nous l'avons déjà dit , pour distinguer du reste du discours un mot sur lequel on veut fixer plus particulièrement l'attention du lecteur , une phrase plus remarquable que le reste , etc.

On entend, par la figure des lettres, la détermination de chaque caractère, fondée sur le nombre, la proportion et l'assortiment des traits qui le composent ; ce qui donne lieu à la distinction des lettres majuscules et des lettres minuscules, soit romaines , soit italiques.

I romaines : A, E, I, etc., B, C, D, F, G, H, J, etc. Maioscules |

t italiques : A, E. I, etc., B, C. D, F, G, H, J, etc.

( romaibes : a, e, i, etc., b, c, d, f, g, h, j, etc. Minuscules |

( italiques: a, e, %, etc., h, c, i, f, g, h, j. etc.

L'imprimerie n'emploie pas que ces trois sortes de caractères. Chacun sait qu'elle se sert d'une infinité de figures de lettres inventées par le caprice ou par le goût. Il n'entre pas dans nos vues de nous en occuper ; seulement nous di-

DE L'ORTHOGRAPHE

rons que tout caractère d'imprimerie est bon du moment qu'il est lu et compris par tout le monde, et qu'il doit être impitoyablement rejeté dans le cas contraire. A force d'avoir voulu , dans quelques ouvrages, enjoliver, quelques-uns disent enrichir la typographie, on est parvenu à nous donner des majuscules qui ne sont véritablement que des énigmes en lettres.

On entend par majuscules, capitales ou grandes lettres, des caractères d'une forme plus grande que ceux dont on se sert dans le courant du discours écrit. ( Voir un peu plus haut te tableau que nous en donnons. )

On n'emploie point arbitrairement les majuscules.

Éviter de faire majuscules les lettres initiales dans le cas que nous allons étabhr , c'est , dit Girault-Duvivier, copiant Beauzée , par un extrait de son Encyclopédie niétliodique, une pratique contraire à un usage très-rcfléchi de la nation, pratique qui tend à bannir de notre écriture la netteté de l'expression, de laquelle dépend toujours la distinction précise des objets. Ajoutons que l'œil même est intéressé à la conservation des lettres majuscules; il s'égarerait, et se lasserait de l'uniformité d'une page où toutes les lettres seraient constamment égales. Les Grandes Lettres, répandues avec intelligence parmi les petites , sont des points de repos pour l'œil , auquel elles offrent en même temps le plaisir de la variété; ce sont, en outre, des avis muets sur des observations nécessaires ; c'est une heureuse invention de l'art pour augmenter ou pour fixer la lumière , et alors leur usage est d'un très-grand prix. Les règles que nous allons donner à cet égard méritent de fixer l'attention de nos lecteurs.

Afin donc de répandre p'us de clarté dans les discours écrits , en y introduisant des distinctions sensibles, l'orthographe exige que les lettres initiales de certains mots soient majuscules dans les cas suivants :

1° Le premier mot d'un discours quelconque, et de toute proposition nouvelle qui commence après un point ou un alinéa , doit être distingué des autres par une lettre initiale majuscule : Quel doigt a désigné à la mer la borne immobile quelle doit respecter dans la suite des siècles? — De quelques superbes disiinctions que se flattent les hommes, ils ont tous une même origine, et celte origine est petite.

Il en est de même d'un discours direct que l'on cite , quoiqu'il soit précédé d'une ponctuation plus faihie que le point, comme c'est l'ordinaire après l'annonce qu'on en fait :

Je ne suis pas de ceux qui disent : Ce n'est rien ,

C'est une femme qiii se noie.

Je dis que c'est beaucoup : et ce sexe vaut bien Que nous le regrettions , puisqu'il fait notre joie. (La Fontaine, fable SS.)

L'initiale majuscule sert, dans ce cas, à distinguer les sens indépendants les uns des autres , et facilite, par conséquent , l'intelligence de ce qu'on Ut.

Nous sommes tout à fait ici de l'avis de Girault- Duvivier; mais souffrirons-nous, sans nous plaindre, que les éditeurs de l'Académie se soient permis de mépriser la ponctuation et d'abuser de l'emploi des majuscules, au point d'écrire au mot religion: — Les guerres de religion, Les guerres occasionnées par la différence des religions , etc. Que signifie d'abord cette virgule? Et celte niajwscule après une virgule? Tout le Dictionnaire académique est ainsi orthographié. Il fallait rédiger ainsi : Guerres de nligion : Guerres occasionnées par la différence des religions , etc. Et puis que veut dire cet article les? L'emploi de l'article est ici une faute de français : le Dictionnaire de l'Académie pèche ainsi contre la règle derariicle et contre l'orthographe des majuscules et de la ponctuation , dans la rédaction de tous ses mots.

2" Les nom* propres d'ange, d'homme, de femme , de fausse divinité, d'animaux, de royaume, de province , de rivière , de montagne , de ville ou autres habitations, de constellation, de jour, de mois, de fleuve, de vaisseau, etc., etc., doivent avoir une initiale majuscule.

Le lendemain Thisbé sort et prévient Pyrame.

(La Fontaine , les Filles de Minée.)

Avant qu'un tel dessein m'entre dans la pensée , On pourra voir la Seine à la Saint-Jean glacée, Arnauld à Charenton devenir huguenot , Saint-Sorlin janséniste , et Saint-Pavin bigot. (BoiiEAU, Satire L)

Vénus, ainsi que Mars, demande la jeunesse.

(Delille, Géorgiques , liv. m.) Le Formidable a mis à la voile.

Plutus , la Forhme et V Amour Sont trois aveug!es-nés qui gouvernent le monde.

(Voltaire, Lettre à M*»* du BeffaM, 1764.)

Le médecin Tant-pis allait voir un malade , Que visitait aussi son confrère Tant-mieux.

(La Fontaine , les Médecins.)

La Grèce était enjeux pour le fils de Sémèle.

(Le même, les Filles de Minée.)

L'amour languit sans Bacchus et Cérès.

(Deshodlières.)

On doit aussi commencer par une majuscule tous les noms de peuples. Ainsi il faut écrire ; les Français, les Parisiens , les Lyonnais; et ceux de sectes : les Catholiques ^ les Protestants; les Juifs, etc.

On met une capitale à tout nom commun dérivé d'un nom propre de pays, et qui désigne directement un homme ou une femme; écrivez donc

un Français , une Anglaise , ccst un Picard , elle est Normande. Mais écrivez sans majuscule : le français est une langue européenne ; l'Académie française; le peuple anglais.

Certain renard gascon, d'autres disent normand.

(La Fontaine. )

Nota. On doit regarder comme de vrais noms propres les mots '.Champs Elysées, Mer Rouge, Mer Méditerranée; car c'est sous ces noms qu'on a généralement coutume de désigner ces lieux. Il faut donc les commencer par une majuscule. Il en faut aussi une au second mot Élysées, Rouge, Méditerranée, autrement on croirait que Champs et Mer forment seuls le nom propre. Par la même raison, il ne suffirait pas non plus de mettre une majuscule au second mot.

Toutefois , si tous ces mots étaient unis par un tiret, et que le second ne fût pas un nom propre, il ne faudrait pas de majuscule à ce second mot. Ainsi l'on écrira : Port-royal , les Pays-bas.

Les champs thessalicns, les monts idalie7is ne sont pas de vrais noms propres ; ce sont des tournures poétiques pour dire : la Thessalie, l'Idalie. ( Le- MARE , note 527, page 314 de son Cours, 4^ édition.)

Nous ne sommes pas de l'avis de Lemare pour l'orthographe de Port -Royal et de Pays -Ras; nous ne voyons aucune différence entre ces mots Champs Élysées , Mer Rouge et Mer Méditerranée. Nous pensons qu'on doit écrire avec les deux majuscules Port-Royalel Pays-Ras. Ces deux noms sont tout à fait de la même catégorie que Mer Rouge, etc.

L'emploi d'une lettre initiale majuscule est d'autant plus nécessaire dans tous ces cas, que les noms propres étant pour la plupart appellatifs dans leur origine, une initiale majuscule lèye tout d'un coup l'incertitude qu'il pourrait y avoir entre le sens appellatif et le sens individuel. Celte utilité de distinguer les différents sens est le fondement •des règles qui vont suivre.

3" Le nom Dieu, quand il désigne individuelle- .ment l'Ètre-Suprême, doit avoir uneinitiale majuscule , parce qu'il rentre dans la classe d'un nom propre : On doute de Dieu dans mie pleine santé; et quand l'hydropisie est formée , on croit en Dieu. — La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse. ( Beauzée, Encyclopédie méthodique. )

4P Les noms de sciences, d'arts, de métiers, s'ils sont pris dans un sens individuel qui distingue la science , l'art , le métier, de toute autre science, de tout autre art, de tout au-tre métier, doivent prendre une initiale majuscule : la Grammaire a des principes plus importants et plus solides qu'Une paraît d'abord, — Les poètes disent que la Musique est un présent des dieux. — // est honteux d'ignorer le fondement de /'Orthographe. — La Menuiserie emprunte le secours de la Géométrie et du

GRAMMAIRE FRANÇAISE

Dessin pour fournir des embellissements à /'Architecture.

fliais lorsque ces noms sont présentés comme sujets d'une quaUfîcaiion déterminative, on les écrit sans initiale majuscule : On a appliqué sans jugement la grammaire latine à toutes les langues, comme si chaque langue ne devait pas avoir sa grammaire propre. — Notre orthographe actuelle est loin de /'orthographe ancienne. (Beauzée.)

5° On fait usage d'une lettre initiale majuscule pour indiquer au lecteur tout nom abstrait personnifié :

Les Fertus devraient être sœurs , Ainsi que les Vices sont frères.

(La Fontaine, les deux Chiens et l'Ane mort, fable.)

Jadis trop caressé des mains de la Mollesse, Le Plaisir s'endormit au sein de la Paresse.

( Voltaire , Discours sur la Modération. )

Vouloir tromper le Ciel est folie à la Terre : Le dédale des cœurs en ses détours n'enserre Rien qui ne soit d'abord éclairé par les dieux.

(La Fontaine, l'Oracle et l'Impie. )

V Allégorie habite .im palais diaphane.

(Lemierre. )

La Mollesse oppressée Dans sa bouche à ces mois sent sa langue glacée; Et , lasse de parler, succombant sous l'effort , Soupire , étend les bras , ferme l'œil , et s'endort. ( BoiLEAu, le Lutrin , chant IIL)

Qui ne court après la Fortune?

(La Fontaine , l'Homme qui court après la Fortune. )

Sur les ailes du Temps la Tristesse s'envole.

( Le même, la Jeune Veuve )

Sévigné, de qui les attraits Servent aux Grâces de modèle.

( Le même, le Lion amoureux.)

Si l'on peint les Grâces nues , c'est pour montrer qu'elles n'empruntent rien de l'art, et qu'elles n'ont d'autres charmes que ceux de la nature. (Lemare , page 514, et Boiste, Dictionnaire,)

6° 11 faut donner des lettres majuscides pour initiales aux noms appellatifs des tribunaux, des compagnies, des corps, et à ceux qui sont déterminés par l'idée d'une profession ou d'une dignité , soit ecclésiastique, soit civile, lorsque ces noms sont employés sans complément déterminatif pour désigner individuellement leur objet : Oncomptait autrefois douze Parlements en France. — L'Église est la colonne et le soutien de la vérité. — L'Académie a été établie pour connaître principalement de l'ornement , de l'embellissement et de l'augmentation de la langue française. — L'Apôtre fait une belle peinture de la charité. — Le Roi des rois est le souverain créateur du ciel et de la terre.

Mais ces mêmes mots s'écrivent sans majuscule

DE L'ORTHOGRAPHE

iniiialef s'ils sont présentés dans le discours sans application individuelle, ou si l'application est désignée par un complément déierminaiif ; La fermeté des membres du parlement a souvent fait époque dans notre histoire. — Nous devons prier pour l'union des églises. — Ondoit de grandes lumières aux académies de L'Europe. — Un apôire doit surtout prêcher d'exeinple. — Le lion est le roi des animaux ; le phénix , le roi des oiseaux ; le basilic , le roi des serpents. (Beauzée , Encyclopédie méthodique, )

7° Les adjectifs saJMi, jfranrf, doivent prendre une initiale majuscule , lorsqu'ils entrent dans la. composition d'un nom propre , et en font partie : Saint Pierre, Saint Pau/ , Sainte Madeleine, le Saint rfes Saints, les litanies des Saints , Henri le Grand, Saint Grégoire le Grand , le Saint Père, la Sainte Trinité, le Saint Esprit, la Sainte Bible.

(BoiSTE.)

8° Quand on adresse la parole à une personne, ou à un être quelconque, le nom qui désigne cette personne ou cet être , fût-il appellaiif , doit avoir une initiale majuscule , parce qu'il est déterminé individuellement par l'idée de la seconde personne : // ny a plus qu'un seul prodige que j'annonce aujourd'hui au monde : ô Ciel ! d Terre ! étonnez-vous à ce prodige nouveau ! (Boiste.)

C'est par la même raison que l'on écrit avec une initiale majuscule les mots Roi, Reine, Monseigneur , Monsieur , Madame, Mademoiselle, Messieurs, Mesdames, en adressant la parole aux personnes.

Grand Roi, cesse de vaincre, on je cesse d'écrire.

(BOIIEAD.)

Cela arrive si souvent, qu'on a cru devoir écrire ces mots avec une majuscule, même hors le cas de l'apostrophe. On a senti depuis qu'il fal'ait donner à cet usage universel un principe également universel ; et l'on a imaginé que c'était une affaire de politesse, comme si l'orthographe devait peindre autre chose que la parole avec les accessoires relaiifs aux différents sens. Cette politesse déplacée a suggéré ensuite aux imprimeurs d'écrire avec des majuscules les pronoms il, elle , quand ils se rapportent aux noms Roi ou Majesté. Ce sont des fautes contre les vrais principes ; car les pronoms se rapportant aux noms jRot ou Majesté, doivent toujours, et dans tous les cas, s'écrire iavec une initiale minuscule, par cela seul que les pronoms il , elle , et en général les pronoms personnels , je, me, moi , tu, te, soi, il , vile, lui, leur, désignent trop clairement des inrlividus déterminés, pour qu'on puisse s'y tromper. (Boiste.)

Beauzée est même d'avis que l'on doit écrire ayec une initiale minuscule -.monsieur, madame, sa majesté, dans le^phrases suivantes : J'ai remis votre lettre à monsieur, à madame, ou à madame

la duchesse de... — 5a majesté, eic. , etc., le nomma à cet emploi, dès qu'elle fut instruite de ses éminentes qualités : mais comme l'usage est contraire , nous n'engagerons pas nos lecteurs à se ranger à l'avis de Beauzée. (Note de Girault-

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