‹ Grammaire générale des grammaires françaises, présentant la solution analytique, raisonnée et logique de toutes les questions grammaticales anciennes et modernesChapitre 71 sur 279 · DE L'APOSTROPHE ORTHOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

DE L'APOSTROPHE ORTHOGRAPHIQUE

h' apostrophe orthographique , en grec , en lafin et en français, ainsi que dans d'autres langues , marque le retranchement oul'élision d'une voyelle ou d'une consonne.

Les poètes latins marquaient souvenfrce retranchement, qui avait lieu, soit à la fin, soit au commencement d'un mot, par une apostrophe (1), pour la facihiéde la prononciation.

L'apostrophe est une petite virgule (') que l'on met au-dessus de la place qu'occuperait la lettre retranchée, s'il n'y avait point d'apostrophe.

Ainsi, quand les Latins supprimaient le de la particule inierrogative ne, jointe à un mot termine par une consonne , il fallait nécessairement qu'ils retranchassent ayssi cette consonne pour adoucir la prononciation. Ils écrivaient donc viden, taceri', dicifi', pergin, audin\ scin\ ain , potin , satin ? et quantité d'autres expressions semblables, pour: videsne,tacesne, dicisne, pergisne, audisne,scisne, aisne , potisne, salïsne?

Ils supprimaient encore la lettre i à la fin des mots terminés en es , en is et en us , devant ceux qui commencent par une consonne , soit pour conserver brève une syllabe qui serait devenue longue par position, soit encore pour adoucir la prononciation. On trouvedonc/)M(/noî^îmu',ommto', vivu, doctu, dignu, longiu, pour pugnavimus , omnibus, vivus , doctus , dignus , longius , etc.

Ainsi ceux qui ont àéïmW apostrophe, signuinrejectœvocalis (le signe d'une voyelle retranchée), n'en ont pas donné une définition exacte, puisque c'est le signe du retranchement, non-seulement d'une voyelle , mais encore d'une consonne , comme on vient de le voi-r , et quelquefois de deux lettres, comme dans acc'ipiendust , heru'st, profectu'st, tempust, etc., iponr accipiendum est, her us est, profectus est , tempusest, etc.

En français, Y apostrophe est le signe d'une voyelle retranchée, parce qu'on ne reiranche aucune consonne. L'usage veut qu'on écrive : grand'chambre , grand'chère, grand' chose , grand'croix, grand' faim , grand' fête, grand'mère , grand'messe, grand' peine , grand'peur , grand'pitié, grand'rue, grand' salle, grand' soif , grand' tanie, etc. Mais nous serons de l'avis de Boinvilliers,qui pense qu'il serait bien plus convenable de dire et d'écrire : voici la grande chambre ; j'ai fait grande cl^re (ou bonne chère);ïla faiiune grandechose; j'avais grande faim; j'ai grande peine àvous croire; j'ai eu une grande peur ; il me fait grande pitié ; prenez la granae rue ;

( I ) Maugard a tort de faire apostrophe du masculin. Il donne pour raisoa le mot latin apostrophiis , d'où il vienl. Sans doute il est miisculin en latin ; mais il vient aussi du grec «xoarpofr/i. qui est bien du féminin. L'Académie, d'ailleurs, et tuua les lexicographes , font ce mot du féiafbia.

venez dans ta grande salle ; nous avons grande soif. Les mots grand'croix , grand' fête, grand'mère , grand messe Ql grand' tante demeurent invariables, parce qu'il ne s'agit pas d'exprimer réellement la grandeur de ces cinq substantifs. On dit aussi, d'unf manière absolue : voilà grand' chose ! il n'a pas eu grand' chose (1).

La suppression des voyelles à la fin des mots est plus ordinaire quand le mot qui suit commence par une voyelle.

L'e muet est la seule voyelle qui s'élide toujours devant une autre voyelle dans la prononciation; mais, dans l'écriture, on ne le retranche et l'on ne marque ce retranchement par l'apostrophe , que dans les monosyllabes: ;e, me, te, se, ce, le, de, ne, que; dans puisque, lorsque el jusque, après avoir déjà retranché la lettre s de ce dernier mot. L'e final de jusque s'élide devant la préposition à , et devant l'adverbe ici. J'irai jusqu'à Lijon; leurs cris s'élevalent jusqu'au ciel; cet arbre s'élève jusqu'aux nues. Mais il est permis de dire, surtout en vers : jusques au ciel , jusques au temple , etc.

On fait aussi quelquefois ce retranchement , et on le marque par Y apostrophe jÛSlïis quoique, quelque , entre , presque et contre. Ailleurs on écrit l'e nmet quoiqu'on ne le prononce pas. Ainsi l'on écrit une armée en bataille, et l'on prononce un armé en bataille.

L'a ne doit être supprimé que dans rnrticle et

(I) C'est d'abord par négligence que nosbonsaïeux ont prononcé grand'cMre , grand'peur, grand' faim , etc. Usent voulu ensuite que l'orthographe de ces. mots fût d'accord avec la prononciation, et ils ont écrit jraJid'dière, grand'peur, grand' faim, etc.

Quand trois filles passant, l'une dit: C'est grand'honte Que , etc.

(La Fontaine.)

quoiqu'il s'agît cependant d'exprimer la grandeur de ta chtre, de la peur, de la faim, de la honte , et que les lois de la concordance exgeassent grande chtre , comme bonne chcre ; grande peur, comme peur cruelle ; grande faim, comme faim dévorante : grande honte , comme fausse honte. Mais, quand ils joignai^t l'article à ces divers substantifs, ils ne manquaient pas de faire accorder ladjectif grand avec chacun deux; or ils disaient : j'ai fait une bonne chère ;j'ai eu vne trcs-grande peur; je suis tourmenté de la plus grande faim, de la plus grande soif; nous avons demain une grande fête; ils ont fait là une grande chose ; j'ai eu une grande peine à vous convaincre, etc. Il s'ensuit que , si l'on ue veut pas tomber dans l'arbitraire, on doit écrire et prononcer : j'ai fait grande chère; n'a- V(Z-vouspas grande honte? J'ai toujours suivi la grande route; il a une grande démangeaison de parler ; je me logerai dans la grande chambre : il a choisi ta grande salle de la grande maison ; quelle grande peur nous avons eue ! j'ai grande faim aujourd'hui; quelle grande faute j' ai commise! Il ne faut exci^pler de cette règle que les mots chose, croix , fête, mère, messe et tante , parce <iue quand on dit : je n'ai pas grand' chose, on no veut pas énoncer que la chose «oit grande ou petite; et quand ou dit: c'est une grand'croix : c'est demain grand' fête ; ma grand'mère cstvenue ; allons à la grand'messe; ma grantCtante vient de mourir, on ne veut pas exprimer la grandeur de la croix, de la fête , de la mère, de la messe de la luntc. { Note de Boihvilliebs. )

DE L'OHTHOGRAPHE.

«laijs le pronom ia; comme l'âme pour /a âme; je l'entends pour je la entends. Les pronoms personnels le, la, et l'adverbe là ne souffrent pas d'ëlision li)rsqu'ils sont placés après un verbe. Amenez-le ici ; conduisez- la en ces lieux ; ira-t-H là avec

Le, ta, de, que, ne s'élidentpas non plusd-evant onze , onzième , oui, huit, huitième, huitaine; le onze du mois; la onzième heure du jour; de onze enfants, il en est viort neuf; de vingt , il n'en reste plus que onze ; le oui et le non ; le huit du mois ; il est le huitième ; f attendrai la huitaine.

L'i ne se perd que dans la conjonction si devant il et ils ; s'il vient , s'ils viennent; mais on dit si elle vient, si elles viennent.

. h'u ne s'élide point : il m'a paru étonné.

Il rife nous reste plus qu'à faire connaître les cas ,dans lesquels il faut retrancher l'e , et faire usage jde l'apostrophe dans quoique, quelque, entre, presque et contre.

Ve final de quoique s'élide seulement devant il , elle, et devant im, une, employé comme adjectif prépositif ; hors de ce cas, on ne retranche pas Ve devant un , non plus que devant les autres mots qui commencent par une voyelle. Le maître de la maison me paraît être tm homme généreux , quoique un peu fier. (Voltaire.)

On retranche Ve final de quelque devant un, autre. H, elle, comme quelqu'un, quelqu'une, quel qu'il soit, quelle qu'elle «oiï. Devant tout autre mot il ne se retranche point : quelqtie auteur a avancé cette absurdité.

J'avais de quelque espoir une faible élincelle.

( Mérope , acte ii , se. 2. )

On retranche Ve du mot entre, lorsqu'il sert à composer un autre mot qui commence par une voyelle , comme entracte (4) , s'entr'aider , etc. Hors ce cas, il faut Ve. Les véritables sages vivent entre eux retirés et tranquilles. L'e final de presque ne s'élide que dans presqu'île; hors de là on l'écrit sans élision : un ouvrage presque achevé; un habit presque usé.

On ne doit pas , en écrivant , élider l'e muet de la préposition contre; ainsi l'on écrit sans élision : contre-allée , contre-amiral, contre-enquête, contrehermine , contre-ordre f etc.

Oui , Lamoignon , je fuis les chagrins de la ville ; Et contre eux la campagne est mon unique asile,

{ BoiLEAD , hpitre VI. )

Cependant nous trouvons dans Voltaire : Ce ne sont point des édiis, ce sont des contr'édits dont on se moquait à Constantinople. Mais nous ne voyons pas pourquoi on ferait une exception pour ce mot ; n'écrit-on pas contre-épreuve?

{ \ ) Ce mot devrait s'écrire en(r' actes, car il signifie l'inter- Talle qui s'écoule entre deux actes d'une pièce de théâtre.

Malgré l'autorité des bons écrivains, plusieurs imprimeurs retranchent mal à propos Vedecontre et d'entre devant les voyelles, et quelques Grammairiens ont converti cet abus en principe.

On trouve même dans des livres : viendra-t'il? dira-t'il: mais ce n'est pas le cas de V apostrophe ; il n'y a point là de lettre retranchée; le t, en ces occasions, n'est qu'une lettre euphonique, qui sert à empêcher le bâillement produit par la rencontre de deux voyelles; c'est un traitd'vnion qu'il faut à la place; on doit écrire viendra-t-il? dira-t-il? Par un al us tout contraire, on imprime va-t-en au lieu de va-t'en; il y a là un e retranché, car t' est pour te.

Moi et toi, placés après un impératif, s'élident devant en, jamais devant y : donnez-m'en, va-l'en. Quoiqu'on écrive : si un homme se présente , si elle vient, etc., il ne faut pas écrire : sion travaille courageusement, mais si l'on travaille courageusement.

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