‹ Grammaire générale des grammaires françaises, présentant la solution analytique, raisonnée et logique de toutes les questions grammaticales anciennes et modernesChapitre 86 sur 279 · DE LA LECTURE · texte numérisé non relu

DE LA LECTURE

La lecture est l'art d'être correct dans l'émission des mots et des phrases de l'écriture. On doit supposer à ctlui qui s'occupe de Grammaire les connaissances bien acquises qui appartiennent au lecteur; car on n'entend pas par lire, bégayer des mots, mais se faire entendre, écouter et comprendre, parce qu'on s'exprime avec précision et avec goût; mais faire ressortir les beautés d'un ouvrage; mais intéresser et attacher l'esprit des personnes qui nous écoutent.

La prononciation delà /ecfure doit être bien moins marquée que celle de la déclamation ; cependant elle doit l'être d'une manière sensible, parce que celte prononciation étant lente donne le temps à la réflexion d'apercevoir les fautes qu'on y pourrait faire. On ne ht bien qu'en donnant à chaque syllabe sa véritable valeur, à chaque sentiment sa juste intonation. Peu de gens savent hre.

Quoique tout ce que nous avons dit sur la déclamation doive s'observer dans la lecture, il ne s'ensuit pas qu'on doive lire comme on déclame. Dans la déclamation on est hors de soi ; on est tout au mouvement qu'on éprouve et qu'on veut faire passer dans l'ame des autres. Mais en lisant on est ordinairement de sang-froid; et quoiqu'on éprouve des émotions, ces émotions ne vont pas jusqu'à nous le faire perdre. Déclamer en liêant, c'est donc mai

lire, même en Usant une scène tragique. On doit toujours se rappeler qu'on ne la joue pas, mais qu'on la lit. Un homme qui en Usant les fureurs d'Oreste paraîtrait agité de furies, n'exciterait que le rire ou la pitié des auditeurs : il n'est ni ne doit être Oreste. La décomposition dans les traits , et les contorsions dans les membres , seraient aussi hors de saison que ridicules. Cependant il pourrait arriver que le lecleur eût absolument besoin de faire comprendre la passion d'un morceau par le moyen du geste et même de la déclamation, mais ce cas est rare ; un tel rôle à remplir convient tout au plus à un maître enseignant ses élèves.

Le ton de la lecture doit en général être soutenu. 11 ne doit avoir d'autre variation que celle que nécessite l'intonation propre à chaque figure, ni d'autre inflexion que celle que produit Yaccenl oratoire. Il faut que le passage du grave à l'aigu, ou de l'aigu au grave, ne soit marqué que par des semi-tons, et très-souvent même par des quarts de ton. Rien ne choque comme d'entendre parcourir trois ou quatre tons de l'octave de la voix dans une même phrase; et c'est néanmoins très-ordinaire, trop ordinaire.

La prononciation de la conversation diffère des deux autres, en ce que la plupart des syllabes y paraissent brèves; mais si l'on y fait attention, il est aisé de s'apercevoir que la quantité est observée par les personnes qui parlent bien. Cette prononciation n'a d'autres règles que le bon usage. On ne la saisira jamais, dans les pays étrangers, que par l'habitude de vivre avec des personnes bien élevées, ou par les soins d'un maître qui a vécu dans la bonne compagnie, et qui y a cultivé son esprit et son langage. Mais, comme nous l'avons déjà dit, il faut éviter toute espèce d'affectation et de gêne.

DE LA PRONONCIATION dite FIGUREE.

Voici un sujet éminemment intéressant pour nos lecteurs ; d'abord , parce que la matière n'a encore été traitée par aucun Grammairien, et puis parce que nous allons donner la clef de tout le système de prononciation explicative de notre Dictionnaire. Nous ne nous adresserons cependant qu'aux esprits attentifs, réfléchis et dociles, qu'aux esprits bien intentionnés surtout; ceux-là, nous sommes certains de les persuader; nous les convaincrons que rien n'est plus facile à peindre que la figure de la prononciation. Quant à ces esprits rebelles, qui s'échauffent à la moindre velléité d'une innovation même la mieux raisonnée, la plus modérée et la plus sage ; laissons-les en proie aux agitations de leur fièvre railleuse ; tout ce que nous pourrions leur dire ne saurait rien leur prouver ; il n'y a pas de conversion à espérer là où il n'y 9 pas un peu de froide raison.

GRAMMAIRE FRANÇAISE

Rappelons, toutefois, que cette prononciation figurée n'est pas toujours afjréable à la première vue. L'œil est souvent choqué devant la représentation physique d'un mot peint en lettres inusitées, en lettres qui ne paraissent pas avoir d'analogie; et cela parce qu'on n'est pas accoutumé à les rencontrer ainsi liées ensemble. Pour apprécier une prononciation figurée, il faut toujours avoir les yeux de l'intelligence ouverts; il faut s'aider soi-même, et ne jamais douter du livre que l'on a besoin de consulter. Pense-t-on qiie si nous doutions nous-mêmes de la bienveillance du lecteur , nous aurions entrepris une tâche aussi pénible, aussi ingrate? non, certes; mais nous nous sommes laissé entraîner à l'idée de cette confiance réciproque qui fait plus encore que tous les efforts.

Boiste etGattel sont les seuls grands lexicographes qui aient traité avant nous de la prononciation figurée. Le premier ne l'a appliquée qu'à un fort petit nombre de mots, et encore il l'a rejetée à la fin de l'article , quand il la donne. Nous sommes certains que bien fies partisans même de Boiste ne se doutent pas qu'il se soit occupé de prononciation.

Gattel lui est préférable. Mais si les mots dont il a figuré la prononciation sont plus nombreux , il a laissé de côté toutes les grandes difficultés. Quand on n'ose pas résoudre entièrement une question , il ne faut pas l'aborder. Dire comme lui , que dans règne, le gn est mouillé , et , avec lui encore , que les / mouillés se prononcent à la manière du gli des Itahens ; c'est ne rien dire; c'est ne rien expliquer. Il vaudrait mieux, à l'instar de Boiste, avouer franchement que la prononciation figurée est impossible. C'est ià aussi sans doute l'opinion de notre Académie, qui repousse la prononciation; mais elle a bien rejeté l'étymologie! il fallait qu'elle fût conséquente; elle l'a été.

Peut-être nous avançons-nous trop en déclarant qu'il est facile de donner la prononciation précise d'un mot. Expliquons notre pensée. Nous n'admettons point, comme Boiste, qu'il y ait des mots infigurables; c'est l'épithète dont il se sert : mais nous sommes forcés de convenir qu'on ne s'entend pas encore en France, en 1843! sur la prononciation exacte et positive de certains mots , de certaines lettres. Qu'y faire? Est-ce notice faute ? nous poitons bien assez de coups de marteau pour notre compte; mais seuls, nous ne pourrons jamais parvenir à saper ce vieil édifice de routine, qui cependant menace ruine depuis si long-temps. Entrons dans les détails.

L'Académie n'aurait-elle pas, par exemple, rendu un service digne d'elle en décrétant la manière de prononcer / dit mouillé ? suffisait-il pour elle d'écrire que : cette lettre, quand elle est double et qu'elle est précédée de ai, ei, oui, se

prononce mouillée, comme dans ces mots : travailler, maille, bâiller, veiller, recueillir, fouiller, grenouille; et qu'e//e se prononce de même dans quelques mots où elle n'est précédée que d'un i, comme dans ceux-ci ; fille, quille, briller, et dans plusieurs autres qui seront indiqués en leur lieu ? La même prononciation est suivie dans les autres mots qui finissent par il, comme péril et mil, lorsque ce dernier signifie millet. Il est vrai que l'article se termine par cet avertissement, que dans quelques mots, comme vil, subtil, puéril, etc., on fait sonner Yl (car l'Académie permet encore , contre l'opinion bien raisonnée de tout le monde, de dire un le et une elle) ; mais qu'on ne la prononce point dans quelques autres, tels que sourcil, outil, baril. Il paraîtrait, d'après l'Académie, qu'il n'y a pas d'autres mots où / ne se fasse point sentir; car elle ne fait pas suivre son énumération d'un et cœtera. Cela nous donnerait le droit de lui demander si le mot fusil se prononce fuzi, ou fuzile, ou fuziie, ou même fuzileie; mais nous lisons au mot fusil, qu'on ne prononce point l'L Quant au mot gentil, nous n'y trouvons pas la même annotation. Ainsi, dans : faire le gentil, exemple de l'Académie, prononcez ^enïi/, a votre fantaisie, suivant le bon ou le mauvais usage que vous posséderez.

Du reste, Y Académie inouille, comme autrefois, / à la fin de péril et dans avril. Nous en appelons pour ces deux mots auprès de tous ceux qui croient bien savoir parler leur langue.

Legn nousdonneles mêmes errements. V Académie dit que g avec n forme une prononciation mouiliée, comme dans les mots digne, signal, agneau, et qu'il faut seulement en excepter quelques dérivés du grec ou du latin, où la prononciation est plus dure et plus sèche , comme gnomonique,gnostique, Progné,agnation, stagnant, igné, igniiion. Nous ferions bien remarquer à l'Académie que c'est là reconnaître un principe étymologique, que d'avancer qu'un mot se prononce d'une manière contraire au génie de la langue, parce qu'il vient du grec et du latin ; à quoi bon ?

Un de nos souscripteurs nous demandait dernièrement, dans une lettre fort judicieuse, ce que nous entendions par l'adjectif ou participe mouille? Nous entendons par ce mot, lui répondions-nous, ce que tous les Grammairiens ont entendu , sans qu'ils aient pu jamais tomber dlaccord entre eux pour en expliquer le sens. C'est un /, toujours immédiatement précédé d'un i, et qui ne sonne pas le; mais comme s'il y avait après i un second i, suivi d'un e muet, et seulement dans le cas où cet e muet n'existerait pas déjà après l, et où la voyelle qui viendrait après le dernier l, s'il y en a deux, ne serait pas une voyelle retentissante ; car nous écrivons le mot mouillé comme s'il y avait «wuié; nous écrivons fille, fiie, et bataille, batàie, etc.

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