DES SUBSTANTIFS OU NOMS
La plupart des Grammairiens ont défini le nom ou substantif, un mot qui signifie une substance. Cette définition vient de l'étymologie du mot substantif, mot barbare qui ne présente aucune idée dans notre langue, ou qui n'en présente qu'une fausse ; mot introduit par des Grammairiens étrangers ; mot que nous sommes pourtant forcés d'admettre en le condamnant , parce que le préjugé et l'usage semblent l'avoir consacré. La considération que toutes les idées de *u6sfances s'expriment en effet par des substantifs, n'aura point permis de douter que la définition dont nous venons de parler ne fût exacte. Les difficultés seront venues ensuite ; mais le parti étant pris , on aura eu recours aux vaines subtilités.
Une très-grande partie des substantifs ne représente nullement des choses subsistantes par elles» mêmes. La couleur est un substantif; mais l'idée qui est attachée à ce mot ne peut qu'être accidentelle à une idée principale; car en physique la
couleur ne peut exister, s'il n'existe en même temps une substance colorée. Mille autres exemples arrêtent a chaque pas les partisans de la définition étymologique.
Quelques-uns ont voulu substituer à cette notion peu exacte, une autre notion encore moins juste. Le sufesianti/", disent-ils, est un mol susceptible de cas et de nombres, mais qui ne peut varier quant à son genre : définition purement mécanique, qui; au lieu de l'essence même de la chose, ne présente que des idées purement accessoires et des qualités arbitraires. On voit dans toutes les langues des substantifs qui n'admettent que le singulier; il en est même qui n'ont que le pluriel. D'autres enfin se prélent également aux genres masculin et féminin.
Certains auteurs prétendent que les substantifs ne sont que des noms faits pour exprimer les idées annoncées par l'article : ceci peut être vrai pour une langue, mais absurde chez les peuples qui
DU SUBSTANTIF
n'ont aucun article; et c'est d'ailleurs un ^rand défaut d'expliquer une chose par ce qu'elle est quelquefois, et non par ce qu'elle est essentiellement.
Qu'est-ce donc qu'un nom substantif? C'est un mot qui exprime un objet considéré en lui-même, et indépendamment des qualités qu'il peut avoir. Homme est un substantif, parce qu'il rappelle l'idée d'un objet dont on ne voit que l'essence , sans faire aucune attention aux attributs dont il est susceptible, sans comprendre ni examiner s'il est jeune ou vieux , grand ou petit , vertueux ou vicieux , etc. Ce n'est pas que dans le corps de la phrase ces qualités ne puissent lui être ajoutées ; mais le substantif seul ne les présente ni ne les exclut jamais : il reste donc toujours substantif.
Bonté n'exprime pas une chose qui puisse exister seule; il n'y aura point de bonté, s'il n'y a quelque qualité qui soit bonne; mais cette expression bonté ne désigne en aucyne manière ce rapport à un autre objet ; si l'esprit le voit , c'est par une opération de l'entendement qui va plus loin que l'idée qu'on lui a présentée; le mot bonté n'offre en lui-même qu'une qualité isolée, pour ainsi dire , et séparée de tout autre être : ce mot n'en dit pas davantage; c'est un substantif. Il suffit que son existence indépendante soit supposée réelle dans le discours ; et cette supposition est ici nécessaire ; elle se fait même pour le rien , pour le néant , dès qu'on en parle.
Notre avis est que le mot nom conviendrait mieux que le mot substantif pour désigner l'appellation d'une personne ou d'une chose.
Beauzée ne divise les substantifs qu'en noms appellatifs ou communs, et en noms propres. Développons toute son opinion ; elle nous parait basée sur la saine raison.
Les noms appellatifs ou communs sont ceux qui désignent les êtres par l'idée générale d'une nature commune à plusieurs. Tels sont les noms : homme , brute , animal , dont le premier convient également à chacun des individus de l'espèce humaine; le second, à chacun des individus de l'espèce des brutes , et le troisième à chacun des individus de ces delix espèces.
Les noms propres sont ceux qui désignent les êtres par l'idée singulière d'une nature individuelle. Tels sont les noms : Louis , Paris, Meuse, dont le premier désigne la nature individuelle d'un seul homme déterminé ; le second , celle d'une seule ville; et le troisième , celle d'une seule rivière.
H est essentiel de remarquer deux choses dans les noms : la compréhension de l'idée, et l'étendue de la signification.
Par la compréhension de l'idée , il faut entendre la totalité des idées partielles qui constituent l'idée
totale de la nature commune exprimée par les noms. Par exemple, l'idée totale de la nature humaine, qui est exprimée par le nom apptllat'ij homme, comprend les idées partielles de corps vivant et d'ame raisonnable : celles-ci en renferment d'autres quileur sont subordonnées ; par exemple, l'idée d'ame raisonnable suppose les idées de substance, d'unité, d'intelligence y de volonté, etc. La totalité de ces idées partielles , parallèles ou subordonnées les unes aux autres , est la compréhension de ridée de la nature commune exprimée par le num appellaiif homme.
lar \'éte7idue de lu signification , on entend la quantité des individus auxquels on ap|>li({ue actuellement l'idée de la nature commune énoncée par les noms. Pour bien entendre ceci, il faut observer qu'il n'existe réellement dans l'univeis que des individus; que chaque individu a sa nature propre et incommunicable; et que nulle part la native commune n'existe seule, telle qu'elle est énoncée par le nom appellatif : c'est Une idée factice, que l'tsprit humain compose en quelque sorte de toutes les idées des attributs semblables qu'il distingue par abstraction dans les individus ; et elle demeure ainsi abstraite dans les nums appellatifs pris en eux-mêmes, de manière qu'ils n'énoncent rien autre chose que l'idée générale qui en constitue la signification , à moinsque , pai le secours de quelque autre mot ou au moyen des circonstances de la phrase , ils ne soient déterminément apphqués aux individus dont ils font par eux-mêmes abstraction.
Le nom appellatif homme, par exemple, ne montre , pour ainsi dire , que la compréhension de l'idée générale dont il est le signe ; quand on dit agir en homme , cela signifie agir conformément à la nature humaine, et il n'est absolument question d'aucun individu ; l'abstraction est générale , et le nom homme est ici sans étendue. C'est tout autre chose , si l'on dit ; l'avis d'un homme ; la mort de cet homme ; la vigilance de mon homme , le témoignage de trois hommes ; une garde de plusieurs hommes; les caprices des hommes, etc. Dans les trois premiers exemples , le nom appellatif homme est appliqué à un seul individu , diversement désigné par les mots un, cet, mon; dans le quatrième, le nom est appUquéà trois individus, sans autre déterminauon que la précision numérique; dans le cinquième, il est appli |Ué a un nombre vague d'individus; et dans le sixième , à la totalité des individus auxquels peut convenir l'idée générale du nom appellatif homme. Ainsi la signification du même nom appellatif peut en effet recevoir différents degrés d'étendue , selon la différence des moyens qui la déterminent.
Moins il entre d'idées partielles dans celle de la nature générale énoncée par le nom appellatif, plus il y a d'individus auxquels elle peut couve-
nir; et plus au contraire il y entre d'idées partielles, moins il y a d'individus auxquels la totalité puisse convenir. Par exemple y l'idée de figure est applicable à un plus grand nombre d'individus que celle de triangle, de quadrilatère , etc. ; parce que cette idée ne renferme que les idées partielles d'espace, de bornes, de côtés et d'angles, qui se retrouvent dans toutes les espèces subalternes; au lieu que l'idée de triangle, qui renferme les mêmes idées partielles, comprend encore l'idée précise de trois côtés et de trois angles ; l'idée de quadrilatère, outre les mêmes idées partielles, renferme de plus celle de quatre côtés et de quatre angles, etc.
D'où il suit que : 1" tous les noms appellatifs n'étant pas applicables à des quantités égales d'individus, on peut dire qu'ils n'ont pas la même latitude d'étendue : et nous qualifions ainsi la quantité plus ou moins grande des individus auxquels peut convenir chaque nom appellatif. a^'Si l'on compare des noms qui expriment des idées subordonnées les unes aux autres, comme onima/ et homme, ou figure ei triangle , la compréhension de ces noms et la latitude de leur étendue sont en raison inverse l'une de l'autre ; parce que, comme nous venons de le remarquer, moins il entre d'idées partielles dans la compréhension, plus il y a d'individus auxquels on peut appliquer l'idée générale ; et qu'au contraire plus la compréhension renferme d'idées partielles, moins il y a d'individus aux(]uels on puisse l'appliquer. 3° Tout changement fait à la compréhension d'un nom appellatif, suppose et entraîne un changement contraire dans la latitude de l'étendue ; par exemple , l'idée d'homme est applicable à plus d'individus que celle (ï homme savant, par la raison que celle-ci comprend plus d'idées partielles que la première. 4° La latitude des noms propres, si l'on peut dire qu'ils en aient une , est la plus restreinte qu'il soit possible, puisqu'ils désignent les êtres par l'idée d'une nature individuelle : par conséquent la conipiéhension de ces noms est au contraire la plus complexe et la plus grande , et il n'est pas possible d'y ajouter aucune autre idée partielle , sans cesser de regarder comme nom propre celui dont on augmenterait ainsi la compréhension.
Comme il n'existe en effet que des êtres individuels et singuliers, et que les noms n'expriment detenninément les êtres qu'en les désignant par l'idéede leur nature, ilsemble qu'il ne devrait y avoir dans les langues que des noms propres , pour désigner chaque être par l'idée de sa nature individuelle ; et nous voyons cependant qu'il y a au contraire plus de noms appellatifs que de noms propres. D'oîi vient cela ?
1° S'il fallait un nom propre à chacun des individus , réels ou abstraits , qui composent le monde physique ou intellectuel , aucune intelligence créée
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ne serait capable , nous ne dirons pas d'imaginer , mais seulement de retenir la totalité de cette pro» digieuse nomenclature. D'ailleurs l'organe de ia parole ne peut fournir qu'un nombre assez borné de sons élémentaires simples ; et il ne pourrait subvenir à l'infinie nomenclature des individus, qu'en multipliant à l'infini les conjbinaisons de ces éléments simples : or , sans entrer fort avant dans les profondeurs de l'infini , imaginons seulement quelques milliers de noms propres composés de cent mille syllabes ; et voyons ce qu'il faut penser d'un langage qui de quinze ou vingt de ces noms remplirait un volume in-folio.
2° L'usage des noms propres suppose déjà une connaissance des individus, sinon détaillée et approfondie, du moins très-précise, très-positive, et à la portée de ceux qui parlent et de ceux à qui l'on parle. Aussi les individus que la société a in-* térêt de connaître, et qu'elle connaît plusparticu- Uèrement, y sont communément désignés par des noms propres, comme les empires, les royaumes, les provinces, les régions, certaines montagnes, les rivières, les hommes, etc. Si la distinction précise des individus est indifférente, on se contante de les désigner par le nom appellatif; ainsi chaque grain de sable est un grain de sable, chaque perdrix est une perdrix, chaque étoile est une étoile, chaque cheval est un cheval, etc. Voilà l'usage de toute société nationale, parce que son intérêt ne va pas plus loin.
Mais aussi toute société particulière, comprise dans la société nationale, a ses intérêts plus marqués et plus détaillés. La connaissance des individus d'une certaine espèce y est- elle plus nécessaire ? Ils ont leurs noms propres dans le langage de cette société particulière. Montez à l'Observatoire ; chaque étoile n'y est plus simplement une étoile ; c'est l'étoile jS du Capricorne, c'est le y du Centaure, c'est le ç de la grande Ourse, etc. Entrez dans un manège ; chaque cheval y a son nom propre : le Brillant, le Fougueux, le Lutin, etc. Chaque particulier établit de même dans son écurie une nomenclature propre; mais il ne s'en sert que dans son intérieur, parce que l'intérêt et le moyen de connaître individuellement n'existent plus hors de cette sphère.
Si l'on ne voulait donc reconnaîtiie dans les langues que des noms propres, il faudrait admettre autant de langues différentes que de sociétés particuUères ; chacune de ces langues serait bien pauvre, parce que la somme des connaissances individuelles de chaque petite société n'est qu'une portion presque imperceptible de la somme des connaissances individuelles possibles, et une partie très-petite de la somme des connaissances individuelles répandues dans la société universelle; d'ailleurs une langue n'aurait avec une autre aucun moyen de commiyiication, parce que les indi-
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vidus connus d'une part ne seraient pas connus de l'autre.
Si l'on excepte donc certains individus dont la connaissance est plus importante à la société, il est bien plus commode et plus avantageux de désigner les êtres par des idées générales, telles que Celles des noms appellahfs, parce que, les êtres individuels ne différant entre eux que par les différentes combinaisons de ces idées communes, on vient aisément à bout de les déterminer avec précision, par les différentes combinaisons des mots appellatifs et généraux : par là on est toujours à la portée de toute la nation qui parle la même langue; et la communication qui lie les hommes n'est point arrêtée.
Cette préférence, due aux noms appellatifs sur les noms propres, se fait remarquer jusque dans l'étymologie de ceux-ci. Dans toutes les langues, ce n'est qu'en vertu d'un usage postérieur que les nomx propres acquièrent une signification individuelle; et l'on peut regarder comme un principe naturel qu'ils descendent tous de quelque racine quia un sens général et appellasif. Peut-être en trouverait-on plusieurs sur lesi]uelson ne pourrait vérifier ce principe, parce qu'il serait impossible d'assigner la première origine de ces mots; mais, pour la même raison, on ne pourrait pas prouver le contraire : tandis qu'il n'y a pas un seul nom propre dont on puisse assigner l'origine, dans quelque langue que ce soit, auquel on ne retrouve une signification appellative et générale.
Tout le monde sait, par rapport à l'hébreu, que tous les noms propres de l'ancien Testament sont dans ce cas; on peut en voir la preuve dans une table qui se trouve à la fin de toutes les éditions delà Bible vulgate: Phaieg (divisio); ce fut du temps de Phaieg que se fit la division des langues; Adam [terresiris), fils de la terre ; Cham [ardor) ; il habita l'Egypte et peupla l'Afrique, pays trèschaud, etc.
C'était la même chose en grec : Alexandre, A^cçavfJpoç (forlis auxUiator), du verbe a/gçoj, auxi- /ior, et de av(?oo;, génitif d'av7;p, vir fortis; Aristote, Apia-zozelrii (opiimus finis), d'aptjToç, opiimus, et de xekoç, finis; Nicolas, N£zo).aoç [viclor populi), de viitaw, vinco, et de '/ao;, populns ; Platon, iiXaTwv, de Tzl'xz-jç , laïus, parce que ce philosophe avait les épaules larges ; Philippe , 4>t>.t7r7roî {amator equorum), dctàîw, amo, et de tT^roç, equus; Achéron, fleuve d'Enfer {fluviusdoloris), de a/oi;, dolor, et de poo^^fluvius ; Afrique {sine frigore), d'à privatif, et de fûv/.r,^ frigiiSj etc.
Les noms propres des Latins étaient dans le même cas : Lucius voulait dire cum luce naïus, né au point du jour; Tiberius, né près du Tibre; Servius, né dans l'esclavage; Quiniiis, Sextus, Septimus et Septimius, Octavius, Nonnius, Decimus, soïiî,évidemment des adjecfifs ordinaux employés
originairement à caractériser les individus d'une même famille par l'ordre de leur naissance. Cicero était l'homme aux pois chiches, de cicer; Piso, l'homme aux pois, de Pisum; Fabius, l'homme aux fèves, de Faba; Brutus, le stupide, avait reçu ce nom par allusion sans doute à la stupidité simulée du premier Brutus; Catulle était formé de Catulus, petit chien ; Scipion, de scipio, bùloÏÏ, etc. Chez nos voisins, c'est la même chose. On trouve des Allemands qui s'appellent Wolf, le loup; Schwartz, le noir ; Meier, le maire ; Feind, l'ennemi; Bar y l'ours; Hofmann, homme decour, etc. Combien leur langue ne nous a-t-elle pas fourni de notns propres d'une signification appellative! Bernard, homme courageux, de Bern, homme dans le sens du vir latin, et de hari, courageux; Léonard, courageux comme un lion; Gérard, courageux en guerre, de ger, guerre ; Sigebert, illustre par la victoire, de sieg, victoire, et de bert, illustre; Dagobert, guerrier illustre, de degen, épée ; Albert, très-illustre, à cause de ail, particule ampliative; Léopold, hardi comme un lion, de bald, hardi ; Baudouin, en latin Balduinus, hardi au combat, de bald, hardi, et de winnen, vaincre, etc.
Il n'y a guère de noms propres dans notre langue auxquels on ne puisse assigner une signification appellative : voyez: Lenoir et Leblanc, Lerouge et Lemallre, Chrétien, Coutelier, Désormeaux , Marchand, Maréckal, Mor eau, Potier, Sauvag e,etc. Ferlé, syncope de fermeté, signifiait anciennement/brce ou citadelle ; de la les noms de la Fer<csous-Jouarre, de la Ferlé-lmbaut, de la Ferté- Milon, etc.
En un mot, il est si général, en tous les temps et dans tous les idiomes, de ne faire des noms propres qu'avec des mots et des racines d'une signification appellative, que l'on ne peut douter que ce ne soit une suggestion de la nature, accommodée aux vues de l'andyse et des procèdes constants de l'esprit humain ; mais cette généralité de la signification primitive des noms propres pouvait quelquefois faire obstacle à la distinction individuelle qui était l'objet de cette nomenclature; et l'on a cherché partout à y remédier, surtout a légard des noms d'hommes, parce que la (juantité prodigieuse des individus met souvent dans la nécessité d'en désigner plusieurs par le même nom. Les Grecs individualisaient le nom propre par le génitif de celui du père : A'kï^xvâpo; o «i>i"At7777ov, en sous-entendant le nom appellutifmoç, annoncé par l'article 'o ; Alexander Philippi,suppkez filius; Alexandre (fils) de Philippe.
Nos ancêtres produisaient le même effet par l'addition du nom de lieu de la naissance, ou de l'habitation , ou de l'illustration du sujet: Saint Antoine de Padoue, saint Thomas d'Aquin, Ives de Chartres, Grégoire de Tours, Jérôme de Pra-
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gue, etc.; ou par un adjectif qui désignait la province : Lyonnais, Picard, le Normand, le Lorrain, etc.; ou par leno?Jta;j;)e//aà/'de la profession : Ladvocat, Drapier, Ferrant, Mercier, Teinturier, Bouteiller, etc.; ou par un sobriquet qui désignait quelque chose de remarquable dans l'individu : le Bossu, Camus, le Doux, le Fort, le Grand, le Grasflte Gros, le Nain, Petit, le Roux, Ronfleur, Voisin, etc. C'est l'origine la plus probable de la meilleure partie des noms qui distinguent aujourd'hui les familles dans toute l'Europe.
C'est dans le même esprit que les Romains accumulaient jusqu'à trois ou quatre dénominations, qu'ils distinguaient en nomen, prœnomen, cognomen et agnomen.
Le nom (nomen) était commun à tous les descendants d'une même maison {gentis) et à toutes ses branches : Julii, Antonii, etc. C'était probablement le nom propre et individuel du premier auteur de la maison, et il demeurait exclusivement propre à cette maison ; ainsi voyons-nous que les Jules descendaient, ou prétendaient descendre d'Iûlus, fils d'Enée.
Le surnom était destiné à caractériser une branche particulière d'une maison {familia) ; ainsi les Sapions, les Lentulus, les Dolabella, les Cinna, les Sijlla, étaient autant de branches de la maison des Cornéliens (Comc/ii). On distinguait deux sortes de surnoms, le cognomen et V agnomen. Par le mot dit cognomen on entendait une branche principale d'une autre branche parallèle de la même maison. L'ajfnomencaractérisaitune subdivision d'unebranche; l'un et l'autre étaient fondés communément sur quelque goût particulier, sur quelque phénomène remarquable, ou sur quelque événement propre à distinguer le chef de la division ou de la subdivision. Scipio était un surnom [cognomen] d'une branche cornélienne ; Africanus fut un surnom (agnomen) d\i Scipion vainqueur deCarthage, et serait devenu Y agnomen de sa descendance, qui aurait été distinguée par là de celle de son frère, qui aurait porté Vagnomen û'Asiaticus.
Pour ce qui est du prénom (prœnomen), c'était le nom individuel de chaque enfant d'une même famille. Ainsi les deux frères Scipion, dont nous venons de parler, étaient distingués dans leur famille par les prénoms de Publias et de Lucius. La dénomination de prœnomen\ieni de ce qu'Use mettait à la têie des autres, immédiatement avant le non\en, qui était suivi du cognomen, et ensuite de Vagnomen : Publius Cornélius Scipio Africanus, Lucius Cornélius Scipio Asiaticus.
Les prénoms chez nous sont les noms de baptême.
Cette division en noms appellatifs et noms propres a cependant paru trop restreinte à presque tous les Grammairiens. C'est ainsi que nous pensons, avec Demandre, que les objets réels, ou supposés réels, qui sont représentés par des sub"
stantifs, ont pu s'offrir aux instituteurs de» langues de deux manières différentes, ou en groupe ou en détail. Ces hommes auront examiné les êtres qui sont dans la nature, ou qu'ils imaginaient chacun en particulier; ou bien, ils en auront aperçu d'un seul coup d'œil une foule de semblables. Dans le premier cas, chacun de ces êtres aura reçu- une dénomination qui l'aura distingué de tout le reste ; dans le second cas, le nom donné aura été commun à tous ces objets semblables que l'esprit considérait en même temps; de là sont venus les substantifs individuels et les substantifs génériques.
Je vois un homme seul; je veux parler de lui, et je me détermine à le désigner par le mot Pierre; voilà un substantif individuel qui distingue cet homme que je vois de tout autre homme et de tout autre être. Il peut se faire que plusieurs portent ensuite le même nom ; mais alors il cessera' d'être individuel, et s'approchera de la classe des noms génériques; il y faudra joindre un autre mot pour désigner personnellement cet homme, cet individu dont je voulais parler. Si je vois, ou si je considère un grand nombred'êtres qui se ressemblent assez pour faire dans mon esprit une classe à part et différente des autres espèces d'êtres, je chercherai à leur donner un nom qui convienne à chacun d'eux, et qui u'exprime que ce qu'ils ont de commun. Pierre, que je voyais séparément tout à l'heure, fait partie de l'espèce ou du genre que je veux dénommer ; il sera compris dans la dénomination comme les autres, et je les appellerai hommes : voilà un substantif générique.
Il y a de ces noms génériques plus étendus, plus génériques que les autres. Le mot homme exprime une espèce d'êtres comprise et renfermée dans celle que nous rappelle le mot animal; mais cela ne fait rien ici. Il peut encore arriver, par la disette de la langue, ou par d'autres causes, qu'un n^ot établi pour signifier un genre ou une espèce de choses se trouve, dans d'autres cas, n'offrir que l'unité et l'individualité d'une seule chose ; alors il sera individuel ici, sans être moins ^énéri^uedans la première destination.
Esiarac distingue six espèces de substantifs : les substantifs physiques, les substantifs artificiels, les substantifs abstraits oumélaphysiques, les subslantifs personnels, que nous continuerons d'appeler pronoms avec tout le monde, contre son avis, et les substantifs elliptiques.
Après avoir admis que les substantifs sont les noms des substances, ou les mots adoptés pour désigner une substance, il ajoute que si cette substance est un être existant dans la nature et par la nature, comme lune, Buffon , planète, astre, homme, animal, rivière, etc., le mot qui la désigne, ou le nom qu'on lui a donné, est un substantif pkysique. • .
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V autres suhstantifs sont destinés à désigner les difFérenls produits de nos ans et de noire industrie; produits dont la nature fournit la niaiière, mais qui reçoivent différentes formes des mains de l'homme, tels que éjjée, hague, vaisseau, Durandal, l'anneau de Oygèt, A) go; et l'on peut les nommer substantifs arlt^ciels pour les distinguer des autres.
Quelquefois, par un effet de nos abstractions, nous considérons un attribut, ou une qualité, sans faire attention a la substance qui est modifiée ; nous considérons, par exemple, la faculté de voler en elU^méme, al>siraction faite de tels ou tels oiseaux qui nous en ont donné l'idée; la propriété d'être blanc, sans songer au papier, à la neige, au linge sur lesquels nous avons remarqué la blancheur; nous séparons de l'ame la qualité d'être modérée; et, envisageant ces diverses modifications abslractivenient, en elles-mêmes, et sans faire attention aux substances que nous en avons vues modifiées, nous les classons dans notre entendement comme des eues susceptibles eux-mcmesde modifications, consequemment comme des substances abstraites, et nous formons de cette manière les substantifs : vol, blancheur, modération. Ceux-ci ne désignent ni des êtres physiques existant autour de nous dans la nature, ni des produits matériels de nos arts et de notre industrie, mais des êtres qui n'ont qu'une existence intellectuelle dans notre entendement, et dont nous n'avons pu nous former une idée que par abstraction ; car il n'y a rien dans la nature qui s'appelle ou vol, ou blancheur, ou modération; il y a seulement des êtres qui volent, qui sont blancs ou modérés. C'est pour cela que nous faisons de ces substantifs une classe à part, et que nous les appelons substantifs abstraits, afin que leur nom fasse toujours facilement reconnaître leur origine.
Dans chacune de ces trois espèces de substantifs, il y a des noms propres et des noms communs. Les noms propres sont ceux qui ne conviennent qu'à un seul individu, qui ne reveillent l'idée que d'un seul ; les noms communs ou appellatifs conviennent à plusieurs individus de la même espèce, expriment les propriétés communes à plusieurs, réveillent l'idée générale ou particulière que nous nous sommes formée, en observant successivement les mêmes propriétés dans plusieurs individus. Ainsi, parmi les substantifs physiques : lune, JBuffon, Gave, sont des noms propres, puisqu'ils désignent exclusivement, au propre, le satellite qui tourne autour de la terre, l'homme immortel qui a rendu l'étude de l'histoire naturelle si intéressante, et la rivière qui coule à Pau ; et planète, homme, animal, rivière, sont des noms communs ou appellatifs, puisqu^le premier sert à nommer tous les globes opaques qui tournent dans l'espace autour du soleil ; le second, tous les individus
de l'espèce humaine indistinctement ; le troisième, tous les êtres vivants et organisés ayant la faculté de se mouvoir et de se reproduire; et le quatrième, toutes les rivières quelconques.
Parmi \ts, substantifs artificiels , Durandal, l'anneau de Gygès , Argo, sont des noms jn-opres ; le premier ne pouvant désigner que l'epée individuelle d'un ancien chevalier; le second qu'un seul anneau particulier; le troisième, que le vaisseau construit par les Argonautes : épée , bague , vaisseau sont des noms communs , puisque chacun de ces mots désigne indifféremment tous les individus d'une même es|)èce.
£nfin , parmi les substantifs abstraits, la blancheur du papier que j'ai sous les yeux est un nom d'individu , blancheur en général est un nom d'espèce , couletir est un nom de genre , et ainsi des autres.
11 faut se rappeler ici ce que nous avons développé ailleurs , que les noms communs sont des noms de genres et d'espèces 5 la manière dont nous nous sommes formé les idées de classes , d'ordres , d'espèces , d'individus , et dont nous avons appris à les nommer ; comment le nom d'une classe est commun à toutes les espèces inférieures , tandis que le nom propre ne convient qu'à un individu ; pourquoi la plupart des substantifs sont des noms communs et non pas des noms propres; et comment, maigre cela, on vient à bout d'exprimer des idées particuhères , et même de désigner des individus par le moyen d'un petit nombre de modificatifs convenablement apphques aux noms communs.
Les mots je , moi, nous; tu, te, toi, vous; il, elle, la, lui] ils , eux, elles; les, leur; se, soi, sont aussi des substantifs. (Ceci est vrai : mais nous ne leur ôterons point la qualification de pronoms, afin de ne point jeter de trouble dans l'esprit de nos lecteurs.) Ce sont des noms de substance, puisqu'ils désignent ou la personne qui parle en son nom ou au nom de plusieurs autres, ou celles à qui l'on adresse la parole, ou les per< sonnes ou les choses de qui l'on parle ; et comme leur emploi principal est d'exprimer l'idée précise de la relation de chaque individu à l'acte de la f arole , nous en formons une quatrième espèce, sous le nom de substantifs personnels , pour les distinguer de ceux des trois autres espèces. ♦
Les noms de nombres partitifs, \a moitié, le tiers , le centième , etc. , le tout et sa partie ; les noms collectifs couple, dizaine, vingtaine, centaine, etc., et les noms des chiffres «éro, un, deux, etc., sont de véritables sM^s/aw/i/"*, Comnje ils sont relatifs aux nombres , on peut les appeler substantifs numéraux.
Enfin il y a dans notre langue des substantifs que nous nommerons elliptiques, parce qu'ils expriment tout à la fois l'idée d'une s^ibstance, comma
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tous les substantifs, et une autre idée accessoire , mais implicite,qui détermine certaine vue de l'esprit. Tels sont :
l». On, qui n'est que l'abréviation, la syncope du mot homme, et que l'on emploie ou pour désigner en général l'espèce humaine, ou pour indiquer des individus de cette espèce sans aucune précision numérique.^ On naît , on meurt , sans avoir songé à mettre le temps à profit : on chante, on rit , on se déchire, et voilà tout.
2° Autrui, qui renferme manifestement, quoique implicitement, l'idée d'homme, avec l'idée accessoire d'un autre. Si l'on savait se mettre à la place d' autrui, on serait plus indulgent et plus compatissant; c'est-à-dire, à la place de tel autre homme, ou des autres hommes. Autrui exprime donc Vidée d' homme substantif , et celle d 'autre ^ modificatif : c'est donc un substantif elliptique.
5" Ce , lorsqu'il ne précède pas un substantif avec lequel il puisse s'accorder en genre et en nombre ; car alors ce mot désigne une substance vague, ou physique, ou abstraite, souvent connue par les circonstances du discours, ou par d'autres moyens. Ce qui console le plus les infortunés^ c'est de n'avoir rien à se reprocher : phrase qui équivaut à ceci : ce , la satisfaction de n'avoir rien à se reprocher, est la chose qui console le plus, etc. L'idée exprimée par les mots n avoir rien à se reprocher est donc considérée comme un être unique , comme une substance qui est désignée par le mot ce ; ce mol est donc un substantif.
4° Ceci , qui désigne une substance antérieurement connue , ou que l'on indique du geste , et qui est rapprochée; cela, qui en désigne une semblable , mais plus éloignée. Ceci (c'est-à-dire, ce que nous venons de dire ) s'accorde avec les principes; cela ( c'est-à-dire , cette chose qu'on a dite précédemment, ou qu'on indique ) ne peut cadrer.
5° Personne, qui, avec l'idée principale d'homme, exprime l'idée implicite de tous les individus , ou de plusieurs individus pris distributivement. Personne ne chérit plus que moi sa patrie , c'est-à-dire , ni Pierre, ni Jacques, ni André, ni, etc.
6° Quiconque , qui signifie tout homme qui; ainsi ce mot exprime principalement une substance ( homme ) , et deux idées accessoires exprimées par les mots tout, qui. Quiconque a l'habitude d'observer sait que , pour vivre en paix avec soi-même , il faut ne jamais perdre le droit de s'estimer.
7* Quoi, qui équivaut à quelle ctwse, ou à laquelle chose; il renferme donc l'idée de chose , qui est une substance indéterminée , et une modification ( quelle ou laquelle ) : C'est à quoi je conclus.
8° Rien , qui est, relativement aux choses, ce que personne est par rapport aux hommes, un nom distributif qui signifie aucune chose, ni celle-là, ni celle-ci, ni cette autre, etc. : il exprime donc principalement l'idée de chose; c'est donc un sub-
stantif. Rien ne sied mieux que l'indulgence, lasimpliciié et la modestie.
9° Qui, lequel, etc.y qui expriment principalement l'idée du sujot qui précède, celle de l'aj^écédent, et par conséquent d'une substance, avec une idée accessoire de conjonction , de liaison entre deux phrases , ou deux parties de phrase : ces mots réveillent donc l'i^iée d'un substantif dé'yà exprimé, qu'ils remplacent, et ils* ont déplus la propriété d'une conjonction.
Heureux qui vit chez soi , De régler ses désirs faisant son seul emploi !
Pour heureux l'homme qui , ou lequel vit , etc.
10° Chacun, chacune, sont aussi des substantifs, puisqu'ils ne peuvent pas se lier avec un substantif sans le secours d'une préposition, ou de tout autre moyen nécessaire pour construire deux substantifs ensemble. On ne peut pas dire : chacun homme , chacune femme ; il a exhorté chacun soldat de la troupe; il a marqué chacune brebis au troupeau, etc.; au lieu qu'on dit chaque homme , chaque femme, etc. Chaqiie est donc d'une espèce différente , il est adjectif; et chacun, chacune sont des substantifs.
L'étude de notre langue n'est déjà que trop compliquée ; il faut la simplifier , s'il est possible ; et l'un des moyens d'y parvenir, c'est de classer exactement les mots. Nous croyons qu'on pourrait établir pour règle de ne reconnaître pour adjectifs que les mots qui font un sens en les joignant avec le mot chose , ou personne.
Chacun, chacune désignent tous les individus d'une collection , pris distributivement et dans un sens affirmatif , au lieu que aucun, aucune (qui sont des adjectifs ) expriment la même distribution dans un sens négatif. Chacun se plaint de son sort ; c'est-à-dire , chaque individu de l'espèce humaine, ce qui signifie tous, l'un après l'autre; aucun ne se plaint de son esprit.
Chacun a son défaut , où toujours il revient: Honte ni peur n'y remédie.
( La Fontaine, livre 3 . fable 7. )
Chacun se dit ami ; mais fou qui s'y repose. Rien n'est plus commun que le nom; Rien n'est plus rare que la chose.
( La Fontaine, livre 4, fable '17. )
11° Y est évidemment substantif dans les vers précédents , ainsi que dans toutes les phrases sem blables, puisqu'il signifie à cela, à cette chose-là.
12° Tout est souvent substantif, comme dans
les vers suivants :
L'accoutumance ainsi nous rend tout familier. Ce qui nous paraissait terrible et singulier
S'apprivoise avec nflre vue ,
Quand ce vient à la continue.
(La Fontaine , livre 4., fable 10. )
DU SUBSTAINTIF.
Telles sont les espèces de substantifs qu'admet Estarac ; nous en avons averti , nous ne partageons point absolument ses opinions sur les dénominaiions un peu extraordmaires qu'il donne à quelques mots ; cependant nous ne pouvons que souhaiter qu'elles soient admises à cause de la justesse du raisonnement qui les fait proposer.
Il y a deux choses à considérer dans les substantifs, le genrf et le nombre.