GRAHMAIRE GÉNÉRALE ET HISTORIQUE
On l'enoployait anciennemeat sous la forme proncnninale : Pour 8* apprivoiser à la mort, il n'y a qu'à s'en avoisiner. (Montaigne.)
Cette forme est aujourd'hui tout à fait inusitée.
Avoisiner^ employé transitivement, appartient au style poétique.
Voisiner^ son primitif, est hors d'usage; aucun des écrivains du siècle de Louis XIV ne s'en est servi, et on ne le trouve que dans les poètes antérieurs au dix-septième siècle :
Là, Torgueilleux sapin qui sert à lacigoigne
De séjour élevé pour voisiner les dieux. (Du Perron.)
Les pins et les sapins y voisinent les deux. ( Ronsard.)
Baigner (Se).
Dans quelques provinces on dit : Je vais baigner, ils sont allés BAIGNER, et dans Topinion de certaines personnes de la localité, ces formes sont des délicatesses de langage ; c'est là qu'on dit aussi : Al^ Ions promener; Ils mouchent souvent^ et l'on croit par la suppression du pronom personnel rendre ces phrases plus élégantes. Il faut détruire une pareille erreur, et bien établir une règle sans exception. En principe, aucun verbe transitif ne peut ni ne doit s'employer d'une manière absolue, quand le sens est réfléchi ; ainsi un jeune homme dit : Je vais me marier, et non Je vais marœr; et Ton doit dire de même : Je vais me baigner; Allons nous promener; Il SE MOUCHE souvent.
L'emploi du pronom personnel est ici de rigueur comme dans toutes les constructions analogues .
Balbutier, bégayer, bredouiller.
Balbutier^ c'est laisser tomber ses paroles en affaiblissant les articulations; bégayer^ c'est parler sans suite, en coupant et en remâchant les syllabes et les mots ; bredouiller^ c'est précipiter les paroles et les syllabes les unes sur les autres, de manière à les confondre toutes dans un mélange équivoque. L'âge, en émoussant les organes, fait balbutier; la suffocation fait bégayer; l'ivresse fait bre^ douiller.
Baller.
Baller^ dans le sens de Figurer dans un chœur de danseurs, était anciennement très-usité en prose et en vers :
Mais il te faut bien apprendre
A danser, à halleT, à friser tes cheveux. ( Ronsard.)
OBSERVATIONS GOBIPLÉHEin'AIRES. 349
Car il parle, on Tentend; il sait danser, baller,
Faire des tours de toute sorte. (La Fontaine.)
Aujourd'hui il ne s'emploie plus que dans cette phrase :
Le grand chantre ballera au premier psaume, (Académie.)
pour exprimer les salutations que fait au chœur le grand chantre, après s'être avancé d'un pas grave et mesuré semblable à ceux d'une danse antique.
Le sens primitif de ce mot se retrouve encore dans l'expression : Aller les bras ballants, c'est-à-dire, en laissant suivre à ses bras le mouvement régulier de son corps.
Bailli.
On a écrit d'abord haillif^ et longtemps on a fait sentir l'/'dans la prononciation; plus tard, pour rendre la finale de ce mot plus douce, on a prononcé 6ae7//, puis on a supprimé ly dans le mot écrit. Nous avons déjà signalé ce changement dans apprenti. Mais le féminin de bailli n'a pas, comme celui d'apprenti^ modifié sa première forme, et l'on a continué d'écrire bailUve comme nous l'écrivons encore. Cela tout d'abord peut sembler étrange ; mais cette anomalie peut facilement s'expliquer : le mot baillie^ terme de coutume qui signifie Juridiction, possession, etc., était depuis longtemps en usage ; or, si l'on eût donné à baillive la même forme, on se fût exposé à de très-fréquentes confusions; on l'a compris, et malgré le changement de baillif en bailli on a conservé le féminin baillive.
Banqueroute, faillite,
La banqueroute est la cessation du commerce par suite d'msolvabilité; la faillite est la chute du commerce par suite d'une suspen»sion de payements. Dans le premier sens, l'insolvabilité est absolue; dans le second, elle n'est que relative. Faire banqueroute^ c'est disparaître du commerce de gré ou de force ; faire faillite^ c'est manquer de payer aux échéances fixes et demander du temps. La banqueroute est toujours répréhensible à quelque degré ; la faillite n'est souvent que malheureuse, et par conséquent innocente.
Banquet, festin, repas.
Le banquet est la réunion à table de personnes qu'animent la même pensée religieuse ou politique, le même esprit de corps; le festin est une réunion de gens qui fêtent à table le même saint, la
950 GRÀMIUIIIË GÉNÉRALE ET HISTORIOUE.
même solennité, ou un événanent dont l'intérêt ne dépasse pas le cercle d'une famille. L'un et Tautre ont une cause plus ou moins solennelle qui manque au repas^ grand ou petit. Le rqms ne répond qu'au besoin matériel de réparer ses forces en mangeant; banquet et festin répondent au besoin de fraterniser ou de se réjouir en commun.
Battre, frapper.
Battre exprime la continuité d'actes violents ; frapper ne désigne par lui-même qu'un seul acte, celui de donner un coup. Il faudiait dire frapper à coups redoublés, pour avoir l'équivalent de battre. Battre exprime la violence, sans application à un endroit distinct; frapper implique le choix d'un endroit déterminé. On dit battre m homme, et le frapper au visage. Frapper n'implique pas l'intention, battre la comprend toujours.
Bec, becque.
On trouve dans Molière bec cormi et becque cornu :
Que maudit soit le bec cornu de notaire qui nia fait signer ma ruine!
Et sans doute il faut bien qu*à ce becque cornu Du trait qu'elle a joué quelque jour soit venu.
Becque^ dérivé de l'italien becco^ un bouc, est la forme la plus correcte; aujourd'hui cependant on écrit toujours bec cornu.
Cette locution familière, qui s'emploie très-souvent encore dans la langue comique comme terme de dénigrement, ne se trouve pas dans le Dictionnaire de l'Académie.
Béjaune.
Béjaune^ contraction de bec jaune ^ signifie Erreur grossière :
Cest fort bien fait d'apprendre à vivre aux gens, et de leur montrer leur bé- JAUifE. (Molière.) Monsieur, souffrent que je lui montre son béjaune, et le titre d'erreur.
(Le même.)
Les jeunes oiseaux ont le bec garni d'une sorte de frange jaune. Ainsi, figurément. Avoir le bec jaune, c'est manquer d'expérience, être dupe. Molière a écrit aussi becjaune^ conformément à l'étymotegie;
Oui, Mùthurine,je veux que Monsieur vous montre votre bec jaune. (Molière.)
OBSBRVATIOIfS COMI^UÊlIEIfTAllBS. 3âl
Dans l'origine , les consonnes finales étant muettes lorsqu'elles précédaient une consonne, on prononçait, pour 6ee, mer, fer : béy méy fé.
L'Académie écrit bec jaune et héjaune^ et donne des exemples de ces deux formes : Montrer à quelqu'un son bec jaune, son béjàune \ et elle ajoute très-justement qu'on prononce toujours béjaune.
Besace, bissac.
Par destination, la besace est plus longue que le bissac. La besace appartient au gueux ou au mendiant, ou au religieux qui va quêter. Le bissac appartient au campagnard ou à l'ouvrier, qui y met ses provisions, ses hardes, ses outils, etc. Figurément, 6i,s5ac marque la modestie de la condition, la pauvreté; besace^ la mendicité. Les ouvriers laborieux portent leur fortune dans leur bissac; beaucoup de gens, autrefois riches, ont été par leur inconduite réduits à la besace.
Bigarré, chamarré.
Bigarré indique \xa assemblage de couleurs qui tranchent et se heurtent, et, par analogie, la réunion- dans un même ouvrage de nuances et de tons opposés et désagréables ; chamarré éveille l'idée d'une profusion d'ornements mal distribués, d'une masse de choses riches qui déplaisent parce qu'elles sont entassées sans goût.
Chamarrer et bigarrer oui pour correspondants chamarrure et bigarrure.
M. Victor Hugo, que clmmarrure gênait, sans doute, pour la rime, a forgé le mot chamarre :
Fût-il tout harnaché d'ordres et de chamarres. Et marquis, et vicomte, et fils des anciens preux.
Blâmer, censurer, réprimander.
Blâmer exprime une désapprobation morale, tacite ou explicite, qui s'étend aux personnes, aux actions et même aux intentions; censurer est un acte extérieur qui porte le plus ordinairement sur la conduite ; réprimander est également un acte extérieur, mais qui ne porte que sur les personnes. On blâme avec ou sans publicité; la publicité est un des caractères essentiels de la censure et de la réprimande^ mais plus étendue dans la première, plus restreinte dans l'autre.
352 GRAMMAIRE GIÉWÉRALE ET HISTCmiOUE.
Cacophonie.
La cacophonie (1) est un vice d'élocution qui résulte de la répétition des mêmes lettres et des mêmes syllabes formant un concours de sons désagréable à Toreille.
On signale avec raison dans tous les traités de littérature ce vers de Voltaire :
Non, il n'est rien que Nanîne n'honore,
dans lequel l'accumulation des syllabes commençant par la consonne n produit le plus déplorable effet.
Boileau, pour montrer le ridicule du style de Chapelain, Ta imité dans ces vers :
Maudit soit Tauteur dur dont Tâpre et rude ^erve, Son cerveau tenaillant, rima malgré Minerve;
qui sont loin de briller par l'harmonie.
Voici des vers que nous empruntons à un poète contemporain :
Je préfère, à la scène.
Les vers creux et bruyants de feu monsieur Soumet Aux durs vers qu'à Cromwell en la bouche Hugo met.
Nous ne croyons pas qu'on puisse aller plus loin en fait de cacophonie.
Campagne (A la, en).
Accompagné de l'article , campagne est pris dans son acception propre ; aller à la campagne^ c'est aller aux champs, se rendre dans une maison située dans la campagne^ hors de là ville :
Je veux passer ma vie k la campagne. (Mpntesquieu.)
// est une foule de gens qui vont par ton s'ennuyer À la campagne. (Voltaire.)
Un fou rempli d'erreurs que le trouble accompagne
Est malade à la ville ainsi qu'à la campagne, (Boileau.)
Précédé de la préposition en^ il se prend pour exprimer qu'on est en mouvement et en course pour affaires :
Les troupes sont en campagne; il s'est mis en campagne; mettre ses amis en CAMPAGNE. (Académie.)
J'ai donné l'ordre en' bas qu'on se mette en campagne
Pour préparer le rhum, le rack et le Champagne. (C. Delavigne.)
(1) Koxdç, mauvais, ^viq, voix, son ; grec.
OBSERYATIOIHS GOMPLÉMËTO'AIRES. 353
Quelques écrivains ont écrltaller en campagne dans le sens d'Aller aux champs, et pour aller à la campagne :
Jeannin la menait en campagne,
Dans une maison de cocagne. (Bussy-Rabutin.)
Cette construction n'est pas française ; et après en avoir longtemps abusé, les bourgeois de Paris ont cessé eux-mêmes de s'en servir.
Capable, susceptible.
Capable de signifie Qui a Taptitude, la puissance, les qualités requises pour :
// est CAPABLE de grandes choses. (Académie.)
Où trouver un sujet plus fidèle et plus capable db cet emploi? (Fléchier.)
Quel homme parut d'abord plus capable des grandes affaires? (Bossuel.)
Dans le sens moral, il s'emploie en bonne et en mauvaise part :
Il y a peu de gens au monde capables de ces excès. (Pascal.)
De quoi n'est pas capable une amante insensée? (Piron.)
Susceptible cle^ en parlant des personnes et des choses, signifie Qui peut subir certaines modifications :
L'homme est susceptible du bien et du mal. La matière est susceptible de toutes sortes de formes. (Académie.)
// n'y a que les plantes qui viennent dans les lieux qui leur ont été particulière^ ment assignés par la nature» qui y acquièrent toute la perfection dont elles sont SDSCEPTiBLES. (Bcmardin de Saint-Pierre.)
De la foi d'un chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont pas susceptibles. ( Boileau. )
Les meilleurs écrivains du dix-septième siècle ont employé 5W*œptible pour capable^ dans Tacception que nous avons indiquée plus haut:
Les grands sont d'autant plus susceptibles de préjugés qu'ils aiment moins la peine de l'examen et l'embarras de la défiance. ( MassUion.)
Je parle d'une sagesse qui vient d*en haut, qui est sage, modeste, susceptible db tout bien. {FléchiQT.)
Louons sans crainte M. de Turenne, en un temps où nous ne pouvons être susceptibles de flalterie, ni lui susceptible de vanité. [ Le môme.)
Avec un rapport de personnes, cet adjectif est, dans ce sens, très-peu usité aujourd'hui, et nous nous étonnons de trouver dans l'Académie susceptible D'amour^ de Mine.
Pris absolument, capable, en parlant des personnes, signifie Intelligent, habile ; et susceptible^ Qui s'offense aisément :
Mélanchthon, le plus capable des disciples de Luther. (Boesnet.)
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à54 GRAMMAIRE GÉNÉRALE ET HISTORIQUE.
*Lëjahttiie éhigne ItstujeU capables. (MassUlon.)
Vous savez à quel point Oredte est msctpiïble. ( Palissot.)
Par suite d'une fausse idée de dérivation, quelques personnes emploient casuel pour fragile,
Casuel signifie Fortuit, accidentel, qui peut arriver ou ne pas arriver, et non Qui peut être brisé :
Je ne sais si cet homme vous tiendra ce qu'il vous a promis, cela est fort casuel.
On voit souvent écrit en grosses lettres sur des caisses confiées au roulage ce mot casuel; dans la langue du consignataire ce mot signifie fragile.
Cause.
Employé comme attribut et précédé du verbe êtrCy ce mot est toujours invariable :
Les affaires qui me sont survenues sont cause que je n^aipu aller vous voir,
(Académie.) Les hommes sont cause que les femmes ne s'aiment pas. ( La Brayère.) Tu crois que les arts amollissent les peuples, et par là sont cause de la chute des empires. (Montesquieu.)
Précédé de l'article, il s'emploie encore au singulier dans cette construction :
Ses folles dépenses sont la cause de nos malheurs.
Ce serait mal s'exprimer que de dire sont les causes; dans ces lo- -ibations, être ca/use^ être la cause^ le mot cœase^ qui détermine le sens de l'expression verbale, doit toujours être au singulier.
Cent
^ îtfot signifie proprement Dix fois dix ; mais très-souvent il est employé pour exprimer indéterminément un grand nombre :
Je vous l'ai dit cent fois, quand vous étiez petit :
Les envieux mourront, mais non Jamais Tenvie. (Molière.)
Sa robe étoit d'azùr où cent fameuses villes
£idevoient leurs dochers sur des plaines fertiles
Que Neptune arrosait de cent fleuves épars. ( Régnier.)
• Pcfcur lui donner plus de force, bien souvent on le répète :
J*ai i^rfs cent et cent fois la lanterne en la main,
Cherchant eaplein midy^ parmy le genre humain,
Un hbtoinô qui fust hoùmïe et Ôe faict et de riiine. ( Kègnièrl)
OBSERVATIONS GOHH^ÉMENTAIRES. 365
Centen, centime.
Ces deux termes n'ont pas la même étymologie; le premier vient du latin cento, vêtement rapiécé, et le second de centum^ qui signifie cent; appliqué à des ouvrages de poésie, centon désigne des pièces composées de vers empruntés à tel ou tel poète ; centurie se dit, au contraire, de livres divisés en cent parties ou chapitres , et des moralités rimées en quatrains ou en sixains rangés par groupes de ceat.
Changer.
Dans le sens de remplacer une chose par une autre, ce y&fy^ veut une des prépositions |?(w«r, contre:
R A CHANGÉ sa vieille vaisselle pour de la neuve.
Il k chaugé ses tableaux contre des meubles, (Académie.)
Dans l'acception de Convertir, changer la nature d'une chose, il régit la préposition en :
Il se vantait de changer tous lès métaux en or. Cela change mes soupçons en certitude. (Académie.)
Changer^ suivi de la préposition à, est condanmé aujourd'hui :
Peut^tra'ftTaat la'iMiitl1ie«raiise Bérénice
Change le nom de reine au nom d'impératrice. (Racine.)
Cette construction cependant était alors usitée même en prose :
Le prétexte de la réformitim^ Vfyffi ^ait^i^umi^kunâe^s^ fwi^P de perdre le cardinal. (La Rochefoucauld.)
Et nous disons encore :
Dans le sacrement de l'eucharistie, le pain est changé au corps de Notre^Se^ gneur.
Çkfituin-
Cet adjectif n'a pas de forme au fémimn; rAeadâfnie n'admet que le masculin, et dit qu'il n'est guère usité que dans ces looutions : Poil CHATAIN, cheveux ghatains*
Nous ne nous rendons pas compte du motif qui a interdit l'iemploi du féminin châtaine^ forme tout aussi régulière et tout aussi harmoaieiise qm^^ieriaim^ iqs^tamsijQintQfinej m4tropQHt0ifk0y(^tc.
H. De Balzac en a fait usage, et nous croyons qu'il a eu raison :
La'chevelurecBktAinE, rate,fitheet lisse, annonce un tempérament pauvre.
Châtain invariable, suivi de trois adjectifs féminins, eût été certes beaucoup plus choquant que châtaine, lequel n'est étrange que parce que Toreille n'y est pas habituée.
Coasser, croasser.
Ces mimologismes sont quelquefois confondus par les écrivains. Coasser et coassement expriment particulièrement le ai des grenouilles et des reptiles :
Les grenouilles coassent. (Académie.) Le COASSEMENT des reptiles. (Buffon.)
Croasser et croassement expriment le cri du corbeau :
Les corbeaux croassent. (Académie.)
Ils sont comme ces corbeaux
De qui la troupe affamée,
Toujours de rage animée.
Croasse autour des tombeaux. ( J.-B. Rousseau.)
IIç se disent par extension du cri désagréable que font entendre certains animaux :
Passé le mois de juin, U ne reste au rossignol qu'une sorte de croassement où Von ne reconnaît point du tout la mélodieuse Pkilomèle, (Buffon.)
Quelques-uns de nos bons écrivains ont employé croasser pour coasser; ainsi la Fontaine a dit :
Deux taureaux combattaient à qui posséderait Une génisse avec Tempire ; Une grenouille en soupirait.
— Qu'avez- vous? se met à lui dire Quelqu'un du peuple croassant.
Et Voltaire, dans une épître à d'Alembert :
n eut des ennemis, il les dissipa tous,
Et la troupe des miens dans la fange croasse.
Cette faute nous semble devoir être attribuée aux éditeurs, car partout ailleurs Voltaire emploie coassement pour le cri des grenouilles et croassement ipom celui des corbeaux.
C'est encore coasser que Ton aurait dû employer dans la phrase suivante :
La reine verte des marécages croassatt d'une façon monotone. (G. Sand.)
Colère, colérique.
Colère ne s'emploie qu'avec des noms de personne, et signifie Sujet à la colère, emporté par accès :
Cet homme est colère ; cette femme est colère. (Académie.) Il est impatient, présomptueux, colère. (La Bruyère.)
Colérique^ avec un nom de personne, signifie Enclin à la colère, emporté par nature :
Un rien Virrite; il est fort colérique. (Académie.)
Avec un nom de chose, il signifie Qui porte, qui dispose à la colère :
Il est d'une humeur colérique. (Académie.)
Une personne gâtée par une mauvaise éducation peut devenir colère sans être naturellement colérique; et une personne colériqve peut n'être pas colère^ si elle est parvenue à maîtriser son tempérament.
Colorer, colorier.
Colorer^ Donner de la couleur, s'emploie au propre et au figuré :
Le soleil coloke les fruits. Il a bien coloré sa faute. (Académie.)
De Tambre le plus pur la trdUe est colorée. ( Saint-Lambert)
Amitié, dont les soins font oublier Tenyie,
Arts, brillants séducteurs qui colorer la vie. ( J.-M. Chénier.)
Cette noble pudeur colorait son visage
Lorsque de notre Crète il traversa les flots. (Racine.)
Colorier^ qui signifie Employer les couleurs en les appliquant, ailes étendant sur une surface, ne s'emploie qu'en termes d'art et ne se prend jamais au figuré :
Colorier une estampe, un dessin. (Académie.)
Le son d^un tambour, la vue d'une image coloriée, font comprendre au peuple k gloire. (6. Sand.)
Des enlumineurs, entourés de pots de vert, de rouge et de bleu, colorient tes fond*. (T. Gautier.)
Quelques-unes des figures de ce tableau ont été, dit-'On, coloruKes par Jules Romain, (Kératry.)
958 GRAHMÂmE GÉNÉRAI^ ET HISTORIQUE.
Gomfort, confort.
Ces deux mots diffèrent non-seulement par l'orthographe, msûs par le sens : la première forme est tout anglaise , la seconde est d'origine française. Comforty qui signifie Collectivement toutes les aises de la vie, est un néologisme, comme le mot ôomfùftahlê^ son dérivé :
Le tour de ^on esprit le ramène toujours à la pratique et à l'usage qu'on peut tirer de la science pour la société et le gomfort de la vie. (Samte-Beuve.)
Confort^ vieux mot qui àgnifie Assistance, secours, est aujourd'hui très-peu usité :
Amour m'a fait oublier
L'apui qi lontans m'amort,
Et donne nouvel confort» (Chanson du Chastelain de Coud.)
Il a formé conforter^ réconforter^ réconfortant^ réconfortablCyUms ea usage.
Comparer.
Comparer à suppose analogie entre les objets que Ton compare, un rapport de ressemblance propre ou figuré :
// n'y a point é^ église qu'on puisse comparer à Saint'Pieire de Rome.
(Académie.) Comparons les œuvres de la nature aux ouvrages de l'homme. (Buffoii.)
Comparer avec suppose une opposition résultant de la nature même des deux objets :
Nous comparerons la traduction avec l'origin(U* (Académie.) On ne peut comparer le vice avec la vertu.
Compact j compacte.
Dans notre Dictionnaire de la langue écrite et parlée ^ nous avons suivi l'orthographe de l'Académie et écrit compacte pour les detix geflres; nous devions, dans un ouvrage classique, éviter toute discussion; ici Texamen nous est au moins permis. Que de doctm o!l ait fait docte et non pas doct^ nous le comprenons : Ve muet final est une concession faite à la prononciation, car le prolongement de la voix eût toujours, et forcément, produit ce son quand bien même on ne l'eût pas écrit. En le figurant, on a donc obtenu un dissyllabe harmonieux à la place d'un monosyllable dur et désagréable. Nous
OBSERYATiœ^S GOUPLÉMENTAUIES. 3^
ne nions pas que mettre d'accord la forme écrite avec le son produit ne soit une mesure fort sage; mais T Académie, en adoptant compacte^ forme contraire à Tétymologie, aurait dû compléter la réforme et tenir compte des analogies : ainsi, au lieu d'écrire comme elle le fait abrupt ^ correct^ exacte suspect^ pourquoi n'a-t-elle pas ajouté Ve muet au masculin de tous ces adjectifs? Ce n'est pas, sans doute, parce qu'on prononce suspec et non suspecte; car qui prononce exa^ et quineprononcepasa6nfp^eetcorrcc^e?En conformant d'ailleurs l'orthographe à la prononciation, on se mettrait en contradiction avec l'analogie. Or tous les adjectifs polysyllabiques français dérivés d'adjectifs latins, terminés par la syllabe tus^ précédée d'une consonne, ne prennent l'e muet qu'au féminin^ docte fait exception parce que l'euphonie ne pouvait admettre un monosyllabe terminé par deux consonnes fortes c, t; ainsi on doit écrire au masculin : direct^ abrupt^ compact j exact, circonspect ^ suspect et même Bénédict.
Conclusion, conséquence.
Quoique, dans la conversation, on confonde très-souvent ces deux mots, il y a une distinction importante à faire dans leur emploi quand on veut parler et écrire avec précision.
La conclusion est proprement la dernière des trois propositions dont se copipose le syllogisme ; la conséquence est la liaison de cette proposition avec les deux premières qu'en logique on appelle les prémisses :
n faut aimer ce qui nous rend heureux; Or la vertu nous rend heureux ; Donc il faut aimer la vertu.
Dans ce syllogisme, il faut aimer la vertu est la conclusion; le rapport qui existe entre cette conclusion et les propositions précédâtes, ordinairement exprimée par donc^ est la conséquence.
Connu.
Selon les granmiairiens, connu^ suivi d'un complément, veut la préposition de, et inconnu la préposition à; ces constructions sont, en effet, celles qu'on rencontre le plus fréquemment :
QtMnd on cherche de nouveaux amis, c^est qu'on est trop bien connu œs anciens.
(La Bruyère.)
Qu'est-ce que la célébrité? l'avantage d^être connu de ceux que vous ne connais^ 9i%pas. (Ghamfort.)
Le prix du temps est mieux connu des dames.
Et de nos jours on sait mieux l'employer. (Amaalt)
L'ennui qui dévore les autres hommes est inconnu à ceux qui savent s'occuper.
(Fénelon.)
Cependant Bossuet a dit :
Les planètes et les astres ne uiuR ont pas été moins connus.
Et Racine à son tour :
Par une porte au public moins connue.
Enfin Deiille :
L*hymen n*est pas connu de la pudique abeille.
D'où il faut induire que remploi de la préposition est plutôt soumis à rharmonie qu'au sens.
Consentir,
Ce verbe, aujourd'hui, n'est transitif que dans le sens d'Accorder par contrat, par vote : Consentir une hypothèque; Consentir la vente^ l'adjudication d'une terre :
■ La féodalité reconnaissait à tou ses membres le droit de consentir les impôtt.
(A. de Rémusat)
// faisait honneur à la Prusse du désistement çiifelle avait consenti.
(Villemain.)
Corneille a, dans quelques-uns de ses ouvrages, donné à consentir un complément direct :
Du moins César l'eût fait s'il l'avait consenti.
Puisque mon indulgence, au dernier point venue. Consentait à tes yeux l'hymen d'une inconnue.
Cette construction est tombée en désuétude; dans le sens d'Aquiescer à une chose, de faire une concession, de se rendre ao désir de quelqu'un, il veut toujours un complément indirect précédé de la préposition à :
Les parents ont consenti à ce mariage. Je consens à tout ce que vous voula. Je CONSENS À ce que vous le fassiez, (Académie.)
Censéquence.
On dit familièrement : Vn homme de conséquence, pour un homme important, considérable; Un homme sans conséquence» un homme sans importance, sans crédit .
Mais cette expression qualificative se joint le plus ordinairement aux noms de chose, comme complément, et dans un sens négatif : Cela n'est (^'aucune conséquence ; Cela est sans conséquence, cela n'a aucune importance, est sans importance.
On dit encore très-bien :
J*ai des choses de la dernière conséqubnce à vous dire. (Académie.)
Mais on ne dit plus aujourd'hui : Un^ charge^ un poste de conséquence.
Conséquent.
Quelques personnes emploient encore cet adjectif comme le synonyme d'important^ considérable^ et le joignent à un nom de chose ; tous les grammairiens ont signalé le vice de cette locution , on s'en est moqué au théâtre, et on ne l'entend plus que de loin en loin :
C*est itae affaire
Beaucoup trop conséquente, et vraiment je craindrais...
— Conséquente! ah! grand Dieu! cela n'est pas français.
Ma mère; dites donc une affaire importante. (C« Bonjour.)
GoUin d'Harleville, dans sa comédie des Moeurs dujour^ en avait déjà fait sentir le ridicule. Basset, agioteur ignorant, demande à M. Formont, campagnard instruit :
Votre domaine est-il conséquent? — Conséquent!
— Considérable. Eh! oui, c'est clair... — En l'expliquant.
Appliqué aux personnes, cet adjectif, signifie Qui raisonne et agit avec suite, d'une manière logique :
Il est CONSÉQUENT dans ses opinions.
Cet homme est conséquent dans ses discours et dans sa conduite.
Joint à un nom de chose, il signifie Qui est d'accord en toutes ses parties :
On pourrait employer une méthode plus conséquente. (J.-J. Rousseau.)
Consommer, consumer. .
Anciennement, consommer s'employait dans le sens d'User et dans celui de Détruire :
/( attisoit le feu d'une part et d* autre, pour le faire croistre en la force et grondeur que nous l'avons veu et voyons encore maintenant ardre e< consommer toute la France. (P. Pithou.)
.... Je m'apperceois que tranchant du preud'homme,
Mon temps en cent caquets sottement se consomme, (Régnier.)
Les pauvres étaient consomués par la faim ou emportés par la maladie.
(Fléchier.)
Celu>4à est riche qui reçoit plus qu'il ne consomme. (La Bruyère.)
« Une grosse garnison^ disait Furetière, consomme en peu de » temps bien des provisions. Hors de ces sortes d'exemples, où le w mauvais goût a prévalu sur le bon, il faut se servir de consumer » quand on veut signifier Détruire, anéantir, etc.; et c'est aussi la » décision de T Académie. »
Cette distinction s'est peu à peu établie, et aujourd'hui consommer et consumer ont une acception parfaitement distincte.
Consommer signifie Employer entièrement, user avec profit et dans un but utile :
Les bateaux à vapeur consommbmt beaucoup de charbon.
Les éléphants écrasent et détruisent dix fois plus de plantes avec leurs pieds qu'ils n'en consomment pour leur nourriture, (Buffon.)
Dans le Nord, les hommes consomment beaucoup sur un sol ingrat; dans U Midi, Us consomment peu sur un sol fertile. ( J.-J. Rousseau.)
Consumer signifie Détruire sans but et sans profit, anéantir :
Le feu prit pendant la nuit dans notre château et consuma presque la moitié de nos effets. (Lesage.)
Sur un autel sanglant ra£freux bûcher s'allume ;
La foudre dévorante aussitôt le consume. ( J.-B. Rousseau.)
La rouille consume le fer. Sa maladie l'a consumé.
GoNSUBŒR de grandes sommes en équipages, (La Bruyère.)
Au figuré, la même distinction doit nécessairement être feite :
On a remarqué que, dans soixante années, l'empire romain avait consommé pZus de souverains que la monarchie française en dou%e cents ans. (De Salvandy.) L'avarice consume l'âme par des efforts laborieux et vains. (Bossuet.)
En des jeux fatigants ih consument leurs nuits,
Et leur triste bonheur est de changer d'ennuis« ( E. le Brun.)
Sans cesse feuilletant les lois et les coutumes
Pour consumer autrui, le monstre se consume. (Boileau.)
Nous autres hommes, c'est souvent par vanité, souvent par intérêt, quenous consumons notre vie dans la culture des arts. (Voltaire.) Le temps, qui consume tout, détruira vos erreurs mêmes. (Montesquieu.)
Dans l'exemple.qui suit, c'est consumer et non consommer que devait employer l'auteur :
Il y a des riches qui consomment dans l'oisiveté et la débauche leur jeunesse, leur santé et leur fortune. (Thiers.)
Convenu,
Nous lisons dans les Remarques sur la langue française, de M. Francis Wey :
« Les faiseurs d'opéras et de vaudevilles ne se font pas faute de
n dire : C'est convenu^ — la chose est convenue ^ — tout est bien n cowvenu^ etc. Cependant on ne doit pas donner aux participes des » verbes neutres un sens qui n'appartient qu'à ceux des verbes ac- » tifs. De même qu'on ne peut dire : Convenir une chose^ de même » aussi Ton ne devrait pas dire : Une chose convenue. Molière est » tombé dans cette faute en intitulant une pièce : le Mariage forcé, » Absolument cela est vrai, mais l'usage en a décidé autrement; et aujourd'hui l'Académie, ne se fait pas plus faute que les faiseurs d'opéras et de vaudevilles de dire :
Entre nous c'est chose convenue.
C'est chose convenue entre toutes les parties intéressées.
Voilà qui est convenu.
Il est bon de rappeler les principes, mais il est maladroit de condamner les exceptions qu'un fréquent usage a sanctionnées et que les meilleurs écrivains ont admises. (V. Accoutumé,)
Corpulence, corpulent.
Le peuple dit corporence et corporéy faisant dériver ces deux mots de corps ^ comme corporel,, corporation^ incorporer; et, pour lui, corporence signifie seulement Force de corps, et corporéy Robuste; l'un et l'autre n'expriment aucune idée dépréciative , tandis que corpulence et corpulent, qui seuls sont français, s'emploient le.plus ordinairement pour exprimer un embonpoint extraordinaire, un corps gros, massif et mal proportionné.
CoU'dC'pied, coude^ied.
Il y a eu longtemps doute, incertitude, quant à l'orthographe de cette expression, et aujourd'hui encore, grammairiens, écrivains et typographes ne sont pas d'accord.
Voici d'abord sur ce point l'opinion de l'auteur du Dictionnaire national; nous citons textuellement, pour ne rien enlever à la valeur du fond et à Furbanité de la forme :
« L'orthographe de ce mot n'a pas peu embarrassé nos lexicc^a- » phes. On avait reproché à l'Académie de 1762 d'avoir écrit coude^ ïipied au lieu de cou-de-pied, que l'on trouve dans les anciens die* j» ti<Hinaires. Dans son édition de 1778, elle s'est tirée d'embarras » en supprimant tout à fait ce mot. C'était fort commode; mais les » réclamations qui se sont élevées de toutes parts l'ont obligée de » le réintégrer dans l'édition de 1 835, où on le trouve écrit cou-de- » pied. Sur quels motifs s'appuie-t-elle? C'est ce que nous ignorons.
564 GRAMMAIRB GÉNÉBALE ET HISTORIQUE.
» Toujours est-il que les uns récrivent cou-de-pied^ parce que, di- » sent-ils, il vient du latin collum^ cou; et de|?es, pedis^ pied; en » italien collo di piede. Mais quelle signification attachent-ils à. ce » mot cou? Les uns prétendent que ce mot, qui est ici pour co/, si- » gnifie Elévation, pente; les autres n'y voient que le sens vulgaire » du mot cou^ en disant que cette partie du pied a pour fonction » de joindre le pied à la jambe, tout comme le cou joint la tête aux » épaules. Mais quel rapport y a-t-il entre un cou et cette partie su- » périeure du pied? Il suffit, au contraire, de voir le tracé d'un pied » pour reconnaître que la partie supérieure forme positivement un n angle obtus, une courbure, ce que de tout temps dans notre langue n on a appelé cowc^e. C'est ainsi que l'écrivent, du reste, tous les ana- » tomistes et tous les médecins. M. N. Landais, qui fait une longue » dissertation pour prouver qu'il y a des raisons puissantes d'écrire » en trois mots cou-de-pied^ tel qu'il le donne en commençant son » article, termine en disant qu'au pluriel on doit écrire des coude»' » pieds. C'est une inadvertance, sans doute; car i^ est impossible » qu'un mot composé s'écrive en trois mots au singulier, et qu'il » n'en ait plus que deux au pluriel. Du reste, nous ne pensons pas » qu'on ait jamais occasion d'employer ce mot au pluriel. »
Il ne nous semble pas possible de faire une critique plus mal raisonnée et plus irréfléchie. M. Bescherelle, s'attaquant d'abord à l'Académie, à laquelle il ne pardonnera jamais d'avoir publié, en 1835, un Dictionnaire dans lequel il a trouvé cependant commode, en 1840, de puiser les trois quarts du sien, signale avec aigreur ses premières incertitudes et condamne enfin sans appel la forme qu'elle a adoptée dans sa dernière édition ; puis , passant à M. N. Landais, coupable lui-même d'un Dictionnaire antérieur au Dictionnaire national ^ il lui donne une très-aigre leçon.
Nous avons dit ailleurs ce que nous pensons des doctrines de M. Bescherelle ; cependant tant de gens s'autorisent encore des opinions granmiaticales de cet éditeur que parfois nous sommes forcé de les reproduire afin d'en démontrer et d'en prouver Tabsurdité : c'est à cette double nécessité que nous cédons en cette circonstance.
Coude j anciennement coubde^ est un mot dérivé de cubitus^ formé lui-même de cubare^ cubitum^ être couché, être étendu; le cotidi est donc proprement la partie du bras sur laquelle les anciens s'appuyai^t en mangeant ; d'où les expressions : Cubito presso rentes nere^ Ne pas se déranger à table; Cubitum ponere apud aliquem^ Manger chez quelqu'un, ou littéralement Poser le coude chez quelqu'un.
Métaphoriquement, et par analogie au creux que forme la partie intérieure du bras correspondante au coude ^ nous employons ce mol,
OBSERVATIONS COMPLÉMENTAIKES. 3^
comme les Latins, pour exprimer un enfoncement, cubitus orœ^ le
point ou un rivage s'enfonce et forme un angle : La rivière forme un coude en cet endroit. (Académie.) Cette hranche a un coude à la moitié de sa longueur. (La même.) Le pont du Gard se cache dans le coude de deux montagnes. (Nisard.)
Maintenant, cherchons ce qu'on entend par covrde-pied ou coudepied. Est-ce le point antérieur où la jambe et le pied s'articulent et forment un coude? Incontestablement non; le cou-de-pied est la saillie formée par la face supérieure et dorsale du tarse correspondant à la face dorsale du carpe ou poignet, laquelle n'a pas reçu le nom de cou-^de-main^ parce qu'elle ne présente aucune saillie.
Il est donc clair que nous devons écrire courde-pied^ si nous voulons conformer Torthographe au sens du mot, comme le font trèsbien les Italiens, qui disent ilcollodel piede^ et non il gomito del piede : c'est la seule forme qu'on puisse raisonnablement donner à cette expression, et c'est d'ailleurs celle qu'au seizième siècle lui donnait Nicot, qui, dans son Thrésor de la langue françoise^ traduit plancus^ qui a les pieds plats, par Qui a le col du pied bien bas.
Coutume (Avoir).
Voltaire dit qu'on doit employer avoir coutume quand on veut parler d'une chose ordinaire et qui se fait souvent, et qu'on doit dire avoir la coutume lorsqu'on veut parler d'un fait singulier, d'une coutume extraordinaire. Ainsi il a écrit :
Les Anglais ont la coutume de finir presque tous leurs actes par une comparaison,
pour exprimer un usage particulier aux poètes anglais.
Aujourd'hui, non-seulement cette distinction n'est pas observée, car on ne dit plus même avoir la coutume^ mais avoir l'habitude., l'usage. Joint au verbe avoir ^ le mot coutume se prend toujours dans un sens indéterminé :
Nous sommes asse% portés à regarder comme juste et raisonnable ce que nous AfONS coutume de faire. (Duclos.)
C'est une politesse que notre nation A coutume d'avoir pour les étrangers.
( Bossuet.)
Avoir coutume a remplacé l'ancienne forme avoir accoutumé.
Croire.
Croire quelqu'un^ c'est ajouter foi à ce qu'il dit : Ctit un menteur, on ne lb cboit plus, (Grammaire des grammairea.)
36d GRAMMÂlftB GÉNÉRALE ET HISTORIQUE.
Croire quelque chose^ c'eat estimer une chose vraie : Impie, tu né croyais pas la religion. (Fénelon.)
Croire à quelqu'un^ c'est croire à son existence : Ne CROUzjNU À tout etprit. (Pascal.)
Croire à qitelquê chose^ c'est y ajouter foi :
Ils ne CRURENT pas À sa parole. (Bossuet.)
Origine, Eusèhe, Bossuet, Pascal, Fénelon, Bacon, Leibnit%, ont cru à la vérité de Vhistoire de Moïse. (Chateaubriand.)
O ciel! qu'on doit peu croire
Aux dehors imposants des humaines vertus. (Gresset.)
Quand Bossuet a dit : Il n'y a point de différence entre croire l'Eglise catholique et croire a l'Eglise catholique^ il a voulu dire que lorsqu'on croit qu'il existe une Eglise catholique, on doit croire nécessairement ce qu'elle enseigne.
Cvidtre.
Les écrivains, et particulièrement les poètes, employaient trèssouvent autrefois ce verbe transitivement, dans le sens d'Augmenter; et, quoique vieillie, cette expression a cependant encore une sorte de noblesse :
A des cœurs bien touchés tard^ la jouissance.
C'est infailliblement leur croître les désirs . ( Malherbe. )
Ma mort était ma gloire, et le destin m'en prive
Pour croître mes malheurs et me voir ta captive. (Corneille.)
Les valets qui se plaignent de leurs gages peuvent-ils d'eux-mêmes les CROtrRE en se garnissant les poàies? (PascaL)
Je ne prends point plaisir à croître ma misère. { Racine.)
Que ce nouvel honneur va croître son audace ! ( Le même.)
L'Académie dit qu'on l'emploie encore en poésie, et donne pour exemple une partie du vers d'Esther que nous avons cité : Cet honr neur va croître son audace.
Mais en prose, aujourd'hui, on dit en ce sens accroître ou f(x4re croître.
Danger, péril.
Danger est relatif à un mal qui peut arriver; péril à un bien qu'on peut perdre. Danger se dit de toute espèce de malheurs à craindre ; péril ^ d'une épreuve décisive dans laquelle on peut périr. Le danger JOii présent ou éloigné; le péril est toujousstpv^ept :
asaB^rvATioNs €0iEPï«ÉaiŒm<AiMS. 367
aussi dit-on qu'on est exposé à un danger et qu'on est en péril^ en exprimant dans le premier cas la possibilité d'un malheur, et dans le second son imminence.
Dans, en., à.
Les deux premiers de ces termes sont des synonymes dont nous avons expliqué plus haut (page 64) l'emploi particulier; le troisième n'en est qu'un simple équivalent :
Eh ! qui peut pénétrer dans le coôUr des humains'? ( Saurin.] Tout VÉtat est en lui ; la volonté de tout ie peuple ^t r^ermée dans la sienne.
(Bossuet.) Je si^s quel est le peuple ; on le change en un jour. (Voltaire.) Il meurt comblé de gh^re au sein de l'infamie. ( M.-J. Chénier.)
Anciennement, è s^employait toujours pour dcms et en devant un
monosyllabe :
Beaucoup de yens pensent amasser À un coup plus de choses ensemble qu'ils n'en peuvent contenir et serrer entre leurs bras. (Nicot.)
Nous dirions aujourd'hui en un seul coup^ d'ww seul coup.
Dans^ en^ à, employés pour exprimer un rapport de temps, ont une signification plus déterminée; en marque alors la durée d'une période :
Dieu créa le monde en me jours.
fl aura fini son travail m un an.
Dans marque le terme :
Il aura fini son travail dans six heures.
il, l'époque précise :
n doit livrer son ouvrage À six heures.
Datif.
On donne ce nom au troisième cas des noms, des adjectifs et des pronoms latins. On le nomme cas d'attribution, et comme il marque te terme où aboutit une action, il se joint aux compléments indirects des verbes transitife. Ce rapport s'exprime en français par la proposition à suivie d'un nom ou d'un pronom.
Voici quelquA»4NMBB|de6 du i»pport>exprâné par le datif:
Rendest À Cûsab ce qui appartient À César.
En sacrifiant tout À son devoir on est sûr (^arriver au bonheur. (Florian.)| Il 9auï mieux s'exposer àx'ingrAtitudb que de manquer aux misérables.
(La Bruyère.)
368 GRAMMAIIUS GÉNÉRALE ET HISTORK^.
De, en.
Tout complément détenninatif exprimant la matière dont une chose est faite doit être précédé de la prépositioù de; ce complément équivaut à un qualificatif :
Une porte de bois. Unpont de pierre. Une tabatièreD'or, Un balai hE plumes. Un collier Duperies. (Académie.)
Au temps passé, en l*&ge d'or,
Crosse de boys, évesque d'or.
En ce temps sont aultres les loys : ^
Grosse d'or, évesque de bois. ( J. du Ghalard.)
Mais quand le complément exprime la manière, la disposition particulière, il veut alors la préposition en:
Des arbres taillés en buisson. Dés perles en poires. Une fenêtre en ogive.
(Académie.) Dans ce temps-là, on se coiffait en cheveux. ( Marivaux.)
Débat, contestation.
L'un et l'autre se disent d'une dispute entre plusieurs personnes, mais il existe entre ces deux mots une sorte de gradation de sens. La contestation est la simple discussion que fait naître un désaccord; le débat est une discussion changée en dispute tumultueuse. Une contestation sur le sens d'une clause, d'un testament, aboutit souvent à un \iï débat devant les tribunaux. Un article de traité sujet à contestation peut être l'objet de longs débats.^
Débile, faible.
Débile eufTime im excès de faiblesse; faible un degré inférieur de force; le premier a un sens absolu, le second un sens relatif. Débile est d'un usage très-restreint; faible^ au contraire, a un emploi très-étendu. Quand on emploie les deux mots pour qualifier l'esprit ou les facultés intellectuelles , faible se dit de ce qui a trop peu de force pour résister, et débile de ce qui s'abandonne faute d'une force quelconque.
Décence, bienséance, convenance.
La décence est le caractère général de ce qui est honnête; la bienséance est le mérite accidentel de ce qui sied bien ; la convC' fiance est Taccord moral d'un objet avec un autre ou de plusieurs
objets entre eux. Décence se dit de ce qui est coïïfottïie à llioimèteté morale ; bienséance ne regarde que les mœurs et les usages de la société; convenance s'applique indifféremment à toutes les dioses qui vont bien ensemble. La décence est une et n'admet pas de variations.
Décréditer, discréditer.
L'Académie n'établit aucune différence entre ces deux mots ; l'un et l'autre s'^nploient, en effet, dans le sens de Faire perdf© le crédit, la considération , la faveur ; mais décréditer a un sens bien plus absolu; il signifie Priver de tout crédit, de toute considération, et discréditer signifie seulement Enlever une partie du crédit : cette différence des ignification tient à la valeur propre de la particule initiale, laquelle est négative dans le premier terme, et simplement disjonctive dans le second.
Dédain, fierté.
Le dédain est la marque du mépris qu'on a pour autrui ; la fierté est le signe de la haute estime qu'on a de soi. La fierté engendre le dédain; celui qui est fier de sa valeur personnelle se montre souvent dédaigneux à l'égard de ceux qu'il juge ses inféri^rs par le mérite ou la position.
Il y a dans la ville la grande et la petite robe; la première se venge sur l'autre des DÉDAINS de la cour et des humiliations qu'elle y essuie. ( J.-J. Rousseaa.) La FIERTÉ dans l'âme est de la grandeur, (Voltaire.)
Défaut, manque.
Le défaut est l'absence de la chose qu'il fendrait avoir ; le manque est l'absence de ce qui est nécessaire pour que la chose soit complète. Le défaut est une privation absolue; le manque est une privation relative, un déficit. On accuse son mangue de mémoire lorsqu'on se souvient imparfeitement d'une chose, et son défaut de mémoire lorsqu'on ne s'en souvient pas du tout.
Défaut (A, au).
A défait de signifie proprement Faute de ;
A DiâFAtrr DE vin nous boirons de Veau, (Académie.)
ÈiHéààVT DE compère on fait ses affaires sou-même. (Viennet.)
On %' entendra peut^trepas sans quelque intérêt la voix d'un solitaife qui ap-
porte de la bonne foi À défaut de bon goût, de la conviction k défaut de talent, des
études À DÉFAUT de science. (V. Hugo.)
A défaut de ton bras, prète-moi ton épée. (Corneille.)
IL n
370 GRAnaiRE GÉNITALE ET HISTORIQITE.
Au défaut de signifie A la place :
Au DÉFAUT DE h fortUM, les qualités de Vesprit pourraient nou$ distinguer du reste des hommes. (Bossaet.)
Le style de Fénelont qui n'est jamais impétueux ni chaud, est du moins tot^ours élégant; au défaut db la force, il a la correction et la grâce. (Thomas.)
L'Académie et la plupart des écrivains ne font aucune distinction entre ces deux expressions :
Nous avons été souvent forcé, au défaut du vrai, de nous contenter du vraisemblable. CBaffon.)
Défaveur, discrédit.
Défaveur ne suppose aucun avantage antérieur dont on soit déchu; disgrâce implique une faveur, une influence perdue. On dira donc très-bien qu'un livre a été accueilli avec défaveur^ et qu'un courtisan est tombé en disgrâce. La défaveur peut être encourue sans raison ; la disgrâce est généralement amenée par quelque faute.
Défendre.
Ce verbe ne doit jamais s'employer sous la forme intransitive. On trouve dans Corneille :
• • • Au lieu d'attaquer, il a peine à défendre.
Et dans le Mérite des femmes de Legouvé :
Chacun savait mourir, nul ne sayait défendre.
Cette construction est tout à fait vicieuse; on doit toujours exprimer le complément quand le sens du verbe est réfléchi ; il fallait dire se défendre dans les deux cas.
11 en est de même de tous les verbes transitifs ; aucun d'eux ne s'emploie absolument quand le sens est réfléchi : ainsi Ton ne dirait pas il cache pour il se cache^ ni il accuse pour il s'accuse^ etc.
Défier, méfier (Se).
Se méfier., c'est manquer de confiance; se dé fier ^ c'est craindre d'être trompé; l'homme qui par nature est peu confiant «e méfU de tout le monde; celui qui a déjà éprouvé le peu de bonne foi des hommes se défie d'eux; on est méfiant malgré soi et défiant par la faute des autres : la méfiance tient au caractère; la défiance à l'fixpérience et à la réflexion.
OBOERTATIOIiS GOia^.ÉiaS!fTAIllBB. 37 1
Définitif, définitive (En).
On a dit e?i défi^nitif^ dans le sens de Définitivement, en dernier résultat:
En définitif, après des années entières d^amertume, de douleurs, de tourments de toute espèce , vous vous trouva avec voire innocence, qui ne sert à rien, et la réputation d'un tracassier, qui éloigne de tout, (Ldnguet)
Souvent on se donne bien de lapeinepour n'être, en dâfootif, queridieule.
(Malesherbes.)
Dans les délibérations les plus sages, l'intérêt peut se laisser distraire, ébranler, mais EN DÉFDOTiF il donne son vote, (Boiste.)
Mais cette locution adverbiide, formée par ellipse du mot arrêt j est propre au palais; rAcadànie Ta aujourd'hui rayée de son Dieticmnaire , et n'admet pl^us que en définitive.
Dégrader, avilir.
Dégrader^ c'est faire déchoir, rendre moins estimable ; avilir j c'est r^dre méprisable au dernier point; ce qui dégrade ne touche en quelque sorte qu'à l'extérieur, ce qui avilit altère Tessence même, le fonds moral : dégrader se dit d'une déchéance dans l'opinion des autres; avilir suppose un abaissement réel, une honte méritée:
Ne DÉGRADEZ jamaû l'homme, vous êtes de son espèce, et il est l'ouvrage de Dieu.
(La Bruyère.) Vous ne le verrez point recourir aux dissimulations, aux bassesses, à tous les petits moyens qni âvujssent les âmes, (Barthélémy.)
Degré, marche.
Ces deux mots désignent les pas ou divisions de l'escalier : dans le degrés on ne considère que la hauteur; dans la marche^ on considère surtout l'étendue superficielle. On dit monter les degrés^ et se tenir EUT les marches. Au figuré, degré est d'un grand usage; marche ne s'emploie guère que dans des phrases comme celle-ci : Les princes du sang sont sur les marches du trône.
Déhonté, éhonté.
L'Académie donne ces deux mots, et les fait suivre d*une môme définition ; anciennement, en eflet, ces expressions ont toujours été employées l'une pour Tautre, et l'on ne voyait aucune différence entre ces deux formes d'un même terme négatif.
873 GRi^aïAiiiE cActaAu: et nunouQDE.
Déhontéy selon Marmontel, devra se dire aussi longtemps que honte:
Les Parthes étaient eulx-mesmes bien deshontez de blâmer ces livres des délices mlésiennest etc. ( Amyot)
On a dit aussi dékonter dans le sens de Déshonorer :
CkŒUXient, dans un ch&teaa dont Tantiquité brille.
Venir de guet-apens déshonter une fille ? (Th. OomeiUe.)
Éhonté a formé Tadverbe inudté éhontément^ sans honte, sans pudeur :
Vit-on jamais tant d'incestes éhont^ient déb&rdesk? (B» Pasqider.)
Aujourd'hui, le veiiie déshonter lui-même est hoors d^usage, mais dihonté et éhonté sont très-souvent employés conmie adjectif :
J'ai le droit d'accabler, d'écraser sous l'injure,
L'imposteur déhonté qui te pousse au paijure. (G. Delayigne.)
Tu devrais devant moi te traîner à genoux.
Imposteur éhonté! (V. Hugo.)
Éhonté^ quoiqifê moins énergique, paraît jouir de plus de faveur :
Courtisans éhontés de tant de maîtres différents, ils n'inspirent plus que du mépris. (Mérimée. ) L'amour rend honnêtes le$ femmes les plus éhontées. ( M"* de Girardin.) Les chansons frivoles d'une jeunesse éhontée. (J. Janin.)
Déjeuner, dîner, souper.
Avec un complément de chose, ces verbes prennent la préposition de :
Nous avons déjeuné n'huitres; il a Dliti D'an seul plat de mmde; Us sounnr DE laitage» (Académie.)
L'oiseau n'est plus, vous en 4we% dSnéé ( La Fontai&e.)
Voltaire a dit figurément :
Le matin catholique et le soir idolâtre. Déjeunant de l'autel et soupdnt du thé&tre.
Chateaubriand devait donc employer la préposition de dans la phrase suivante :
Nous DéJEUNÂMBS AVEC Hos galcltes de maïs.
Suivis d'un nom de personne, ils veulent la préposition avec :
Chaque jour je déjeuiuis avec men amis et je dIrais avig ma familU.
(»USERTAtlONS GOMPLÉMENTAIRBS. 37$
Délateur, dénonciatewr.
Le délateur est mû par son intérêt ou par sa méchanceté ; il épie ceux qu'il veut perdre et les dénonce sourdement : c'est rai être partofut odieux et méprisable ; le dénonciateur a pour mobile Fiiitérét bien ou mal entendu de la loi, du gouvernement, et souvent la crainte d'être traité comme complice des crimes qui sont venus à sa connaissane^.
Demande, question.
On dît dans le même sens : // m'a fait une demande et il m* a fliit une OOESTION ; mais ces deux termes diffèrent en ceci : Demande est d'un usage plus général, et s'applique à toutes les matières sur lesquelles on interroge, il a pour correspondant réponse; question s'emploie plus spécialement en matière de doctrine, il a pour relatif solution.
Démêler, discerner.
On démêle les choses qui se trouvent mêlées naturellement ou qui ont été embrouillées à dessein; on discerne celles qui sont ou peuvent être confondues avec d'autres. D^me/er suppose un assez grand nombre.d'objets ; il suflSt qu'il y en ait deux pour donner lieti de disœrner. On a besoin de jugement pour discerner; il ne feut que de la pati^Qice pour démêler.
Demeurer, habiter, loger.
C'est l'idée de résidence, commune à ces trois verbes, qui constitue leur synonymie. Demeurer implique la plus longue résidence; habiter^ une résidence temporaire; loger ^ un rimple séjour. Un employé est forcé de demeurer dans le lieu où il a sa place ; les ^em riches habitent tantôt la ville, tantôt la campagne; ceux qui ne vienn^it à Paris que pour quelques jours logent dans des hôtels garnis.
Démontrer, prouver,
La synonymie de ces mots consiste en ce que tous deux ont im rapport aux moyens d'établir la vérité ; mais il y a entre eux des différences importantes. Prouver est d'une application générale ; démontrer est spécialement consacré à certains sujets. On preuve
374 GRÂMiaiAB GÉNÉRALE ET HISTORIQUE.
tout ce que ron démontre; mais on ne démontre pas tout ce qu'on prouve. On prouve des propositions et des faits ; on ne démontre que des propositions. Les vérités géométriques se démxmtrent ou se prouvent; les phénomènes physiques se prouvent^ mais ne se démontrent pas. Après cette différence dans les objets, il faut en remarquer une dans les moyens, implicitement indiqués par chaque verbe, pour établir la vérité. On prouve par des raisonnements, par des témoignagnes et par des faits; on ne démontre que par des raisonnements.
Dense, épais.
Épais est d'un usage général ; dense n'a qu'un emploi spécial à la physique ; mais épais indique le resserrement avec moins de rigueur que dense. On dit qu'une forêt est épaisse, que l'argent est plus^ dense que le plomb, que les corps liquides sont plus denses que les. corps gazeux. Enfin épais s'emploie seul au figuré; on qualifie d'épais certains esprits , par opposition aux esprits déliés.
Désapprouver, improuver, réprouver.
Désapprouver signifie Ne pas approuver ; improuver signifie Penser le contraire, et, de plus, blâmer; réprouver, c'est s'élever avec force contre, et condamner. Il sufiit qu'une chose ne paraisse pas convenable pour qu'on la désapprouve; il faut qu'elle soit mauvaise pour qu'on Vimprouve; mais on ne réprouve que ce qui est odieux. Il appartient à la liberté de désapprouver, à la raison AHmprouver^ et à l'autorité de réprouver.
Désert, solitaire.
Désert signifie abandonné, vide; solitaire^ seul. Désert s'applique à de grandes éteiuiues ; solitaire^ aux petites comme aux grandes; mais plus particulièrement aux espaces limités. Ce qui est désert manque surtout de culture; ce qui est solitaire manque surtout de bruit. Quelques tribus nomades habitent les lieux les plus déserts; les gens studieux recherchent dans les grandes villes les quartiers les plus solitaires.
Déshonnête, malhonnête.
Déshonnéte se dit des choses contraires aux mœurs; malhonnête, des choses contraires à la bienséance, à la probité. Une pensée, un jNTopos qui blesse la pudeur, la chasteté, est déshonnéte; une action,
OBSERTÀTIONS CQMPLÉIIE^AIRES. 375
une maniée de se conduire qui choque l'équité, les usages reçus, est malhonnête. Le premier ne se dit que des choses; malhonnête, des personnes et des choses.
Désir, souhait.
Désir exprime une aspiration qui vient de la passion ; souhait , un désir qui vient de Timagination. Souhait s'applique à des choses plus ou moins éloignées ; désir ne s'applique qu'à des choses prochaines. Les désirs n'ont qu'un objet personnel à ceux qui les éprouvent; les souhaits peuvent avoir pour objet le bonheur d'autrui.
Désirer.
Désirer veut la préposition de avant l'infinitif qu'il régit, quand la phrase exprime quelque chose d'incertain :
Elu DÉSIRAIT avee ardeur de eontudlre la vérité. (Bossuet.)
Il y a longtemps que je désirais de vous rencontrer. (Académie.)
Mais quand il est probable que ce qu'on désire arrivera , et qu'il dépend de la volonté de voir réalisée l'espérance qu'on a, le verbe alors s'emploie sans préposition :
Je DÉSIRE la voir, l'entendre ; amene^la moi. (Académie.)
Je DESIRERAIS Seulement savoir quelle forme vous préfère*. ( J.-J. Rousseau.)
Despotique, absolu.
Un pouvoir absolu, quoique affranchi de tout contrôle, se renferme toutefois dans Xîertaines bornes ; un pouvoir despotique ne donne aucunes bornes à son action. Le pouvoir absolu pousse son principe aux dernières conséquences ; le pouvoir despotique n'a pas de principe et n'agit que d'après sa volonté. L'autorité des anciens rois de France était absolue, celle des rois d'Asie est despotique.
Destin, destinée.
Destin s'étend aux causes et à leurs effets; destinée ne s'applique qu'aux effets ; l'idée de fatalité est donc plus absolue dans le premier que dans le second. Destin a un sens plus général; destinée ^ une signification plus individuelle. Destin, par l'idée païenne qu'il rappelle, n'appartient qu'au style élevé ; destinée est de la langue commune, et peut se conciUer avec les idées morales et religieuses.
376 GiuMiEiiBJs caiȃiAUs mr wstork^.
Détruit.
Ce participe s'emploie toujours absolument , qu'il soit pris au propre ou au figuré :
Une vUle détruite. Un palais détruit. (Académie.)
Vous-même n'allez pas de contrée en contrée Montrer aux nations Mithridate détruit (Racine.)
11 n'est donc pas permis d'en modifier le sens au moyen d'un adverbe de quantité :
Ce conseil est fort bon, mais les excellents fruits
Par YOtre propre exemple en sont un peu détruits. (Ponsard.)
Une chose, en effet, ne peut être plus ou moins détruite^ et detruit n'admet aucune modification ni en plus ni en moins.
Deux {TouSj tous les).
Tous defux^ comme tous trois^ tous quatre^ etc. , exprime la simultanéité d'action et la réciprocité :
Ils sont venus tous deux; ils habitent tous deux. (Académie.) Je vous félicite de vivre souvent ensemble^ et de vous consoler tous deux des sottises de ce monde par les agréments délicieux de votre commerce. (Voltaire.)
Tous trois vers ce palais ont pris un vol rapide,
Et tous trois dans les airs, en fuyant loin de moi.
M'ont laissé pour adieu ces mots : Tu seras roi ! ( Ducis. )
Tous les deuoc^ comme tous les trois ^ tous les quatre^ etc., exprime la pluralité :
Tous LES deux sont morts depuis longtemps. (Académie.)
Charron fait beaucoup moins de plaisir que Montaigne, quoiqu'ils aient trcâté TOUS LES DEUX les mêmes matières et à peu près de même style. (Lamotte.)
M"* de Maintenons qui avait aimé Fénelon comme elle aima Racine, les abanr donna tous les deux. (La Harpe.)
L'honmie, de deux pouvoirs suit la force contraire.
L'amour-propre qui meut, la raison qui modère :
Utiles tous les deux, s'ils remplissent leurs lois ;
Nuisibles tous les deux, s'ils confondent leurs droits. (Fontanes.)
Deuxième, second.
peuxième éveille la double idée d'ordre et de série; second éveille simplement l'idée d'ordre; si donc, dans la pensée qu'on veut
OBSBRYÀTIOHS C(»EPtÉMENTÂlIUSS. ^77
eiq[ffimer, l'idée de rang est subordcmnée à l'idée de nombre, on doit employer deuxième :
H iuii le muuÈMEsur la liste. (Académie.)
Si, au contraire, Tidée de rang se présente à Tesprit indépendamment de ridée de nombre, c'est de second qu'on doit se servir :
Cette tragédie n'ejt qu'un ouvrage du second ordre. Il occupe tout le second étage.
Devancer, précéder.
Devancer implique une idée d'activité , de progrès ; précéder désigne une priorité de temps, d'ordre, de position. Celui qui devance prend les devants; celui qui précède prend la tête. Il y a toujours du mouvement dans l'acte de devancer; il peut y avoir une inaction complète dans le fait de précéder; Va précède les autres lettres dans presque tous les alphabets ; on ne dirait pas qu'il les devance.
Devant, avant.
Devant se dit en parlant de la place, et avant en parlant du temps :
PoÊtrvu que nous arrivions avaht Pheure où Von nous attend, nous pouvons laisser les plus pressés passer devant nous.
Avant Diogène, qui dit à Alexandre : « Retire-toi de devant mon soleil, » au^ cun philosophe n'avait osé parler si librement à un roi.
En grammaire, devant exprime seulement la place : // faut placer cet adjectif j)Ewx^^ ce nom. Avant marque la priorité d'ordre : Cet adjectif est avant le nom.
Dialecte, patois.
Un dialecte est une langue qui a des règles ; un patois est un langage informe parlé dans des localités éloignées, privées de tout contact avec une société civilisée. La langue grecque avait difTérents dialectes^ et le dialecte attique était la langue des poètes et des orateurs; en France, la langue est une, et aujourd'hui les idiomes de Provence ou de Gascogne ne sont pas des dialectes^ mais des patois.
Diaphane, transparent.
Un corps diaphane est celui à travers lequel on voit le jour, la lumière ; un corps transparent est celui à travers lequel on voit d'autres corps. La lumière rendant visibles les objets qu'elle enveloppe, il s'ensuit qu'un corps diaphane est nécessairement transpa-
378 GRAMMAIRE G^fÉRALE ET HIStORI(gJE.
rent; mais un corps transparent n'est pas nécessairement diaphane. Ce dernier ne se dit que des corps qui ont une égale densité dans toutes leurs parties, tels que les eaux, les verres, les glaces ; transparent se dit de toutes les matières dont les parties sont espacées et pour ainsi dire entr'ouvertes, comme les tissus clairs, les gazes, etc. En poésie cependant ces mots s'emploient fréquemment Tun pour l'autre :
L'allégorie habite un palais diaphane, ( Lemercier.)
Telle en voit du soleil la lumière éclatante
Briser des traits de feu dans Tonde traMparenle. (Voltaire.)
Dictionnaire, vocabulaire, glossaire.
Le dictionnaire explique ou traduit généralement les mots qu'il donne ; le vocabulaire ne les traduit jamais et ne les explique pas toujours; le glossaire explique, commente, mais ne donne que des mots peu connus, surannés ou appartenant à Tépoque barbare d'une langue. Par extension de sens , ou par analogie , on applique bien quelquefois le terme de dictionnaire à des recueils particuliers de mots sans traduction ni explication , conmie le Dictionnaire des rimes, par Richelet ; ces sortes d'ouvrages seraient plus proprement appelés tables ou répertoires. Enfin, dictionnaire ne signifie pas seulement un recueil d^ mots, il comprend toute espèce de matières divisées en articles rangés dans un ordre alphabétique ou méthodique.
Différend, démêlé.
Une contradiction , une opposition entre deux personnes sur un point clair, précis et bien déterminé, voilà le différend; une contention à propos d'une afiaire embrouillée, douteuse, voilà le démêlé. La compétition pour une place , la concurrence pour un commerce ou une industrie, produisent les différends; un partage de biens, une liquidation de succession, amènent des démêlés entre les ayantsdroit.
Ces distinctions ne sont pas toujours très-nettement marquées, cependant les bons écrivains tiennent généralement compte de la différence de sens de ces deux termes :
. . . Noyons dans Tonbli ces petits différends
Qui de SI bons guerriers font de mauvais parents. (Corneille*)
Etes-Yous fou d'ayoir un pareil démêlé? ^
— N*as-tu pas entendu comme eUe m'a parlé. (Molière.)
Diffus, prolixe.
L'un et Tautre marquent un défaut contraire à la brièveté. Suivant rétymologie, diffus est ce qui va çà et là, et s'étend en large ; prolixe est ce qui s'étire péniblement et s'étend en long. Diffus est proprement contraire à ferme; prolixe^ à précis. Diffus est relatif à la pensée, ainsi qu'au style ; prolixe est relatif au style seulement. On est diffus par les disgressions inutiles, par les accessoires superflus; on n^eisX prolixe que par les comparaisons, les paraphrases, les circonlocutions.
Digne, indigne.
Digne se prend en bonne et mauvaise part : R est DIGNE cI'ESTiME, de BÉcovpENSE, de MépRis, de PUKinoN. (Académie.)
DignCy accompagné d'une négation, et indigne^ ne se disent que du bien, et se prennent toujours en mauvaise part :
// est INDIGNE (f un tel honneur ; U fCest pas digne de votre amitié. (Académie.)
On ne peut donc pas dire : // est indigne de reproches, il Ji'est PAS DIGNE de CHATIMENT; mais : // ne mérite j^as de reproches, de