GRAMMAIRE GÉNÉRALE ET HISTORIQITE
Vous voulez qu'uD roi meure, et pour son chÂtiment
Vous ne donnez qu'un jour, qu'ttne heure^ qu*un moment. { Racine.)
Une gradation est vicieuse quand les différents termes dont elle
se compose ne sont pas groupés logiquement , comme dans ces
vers :
Je devins parricide, assassin, sacrilège, ( Racine.)
La victoire entre nous fut longtemps suspendue ;
Mais enfin dans nos rangs il s'ouvrit une issue,
y porta le désordre, et la mort et l'effroi. (Viennet.)
Grand, grande.
1. 11 a, selon la place qu'il occupe, une signification différente : un HOMME GRAND est un hommc d'une taille élevée, un grand homme est un homme éminent par son mérite; on a l'air grand quand on a dans sa physionomie un caractère de noblesse qui révèle une ânae douée de grandes qualités ; on se donne de grands airs quand on affecte les manières d'un grand personnage :
Un grand homme, crois-moi (si l'homme est jamais grand), Plus il est éclairé, plus il voit son néant. (Racine.)
On cheminait, lorsque tout à coup sortit de derrière un arbre, au bord de la route, un grand homme, la tète et les pieds nus, vêtu d'une misérable souquenillle. (Barante.)
C'est un homme grand ou d*une grande taille qu'il fallait écrire. Anciennement, les poètes supprimaient Ve final chaque fois que la mesure Texigeait :
Les oyselets par grand' joye et déduict.
De leurs gosiers respondent à tel bruict. (Marot.)
Sa grand'bontè me feict aller grand' erre. (Le môme.)
Toutefois la signification que nous indiquons ici comme celle de homme grand et grand homme change, si le premier est suivi d'un complément modificatif et si le second est accompagné d'un adjectif exprimant une qualité physique : nn homme grand dans ses manières, un grand homme sec. Dans le premier exemple, ce n'est plus la taille qu'on a en vue, et ce n'est pas Véminence du mérite qu'on désigne dans le second.
II. Grande perd son e final avant un certain nomhre de substantifs féminins commençant par une consonne; on marque la suppression au moyen de l'apostrophe. Les mots devant lescpiels Ve final de grande se retranche le plus ordinairement, sont : chose^ chambre^ croix ^ chère^ erre^ mère^ messe^ peine^ pitié ^ rue^ salle, tante:
Ce n'était pas GhkWi^cnosE. (Fontenelle.)
OBSERVATIONS COMPLÉHErO'ÀlRES. 4 13
Chacun de nous se flatte
De faire ici grande chère et chère délicate. ( Destoucbes. )
Le Dieu qui s'enfuit à grand' erre. ( La Fontaine.)
Henri de Castille, frère de votre grand'mère Isabelle, ( Fontenelle.)
Minuit à grand' peine sonnant. ( La Fontaine.)
Où nous reverrons-nous ? — Eh mais ! dans la grand' salle De Westminster. Demain, avant l'heure fatale. (V. Hugo.)
C'est grand'piiié de voir cette âme désolée. ( Ponsard.)
Grisette.
Grisette, substantif féminin. Etoffe grise de peu de valeur :
Son peurpoint était une casaque de grisette, ceinte avec une courroie.
( Scarron.)
On a donné ce nom , par extension , à un vêtement que portent les femmes du commun :
Elle a une jolie grisette. (Académie.)
Il se dit encore d'une jeune fille galante et de médiocre condition :
Jl n'y avait que des grisettes à ce bal. (Académie.)
Gros, grosse.
Le sens de ce mot varie selon qu'il est placé avant ou après le substantif femme; ainsi une grosse femme est une femme qui a de Tembonpoint , et une femme grosse une femme qui est enceinte. Cependant il perd cette signification quand, placé après le mot femme .^ il est modifié par un des adverbes plus.^ moins, aussi, trèSy fort y bien, extrêmement, etc. Une femme très-grosse n'a pas un autre sens qu'une très-grosse femme.
On dit familièrement gros de pour Plein, rempli de et accablé de :
// a les yeux gros de larmes. Il a le cœur ghos de l'injustice qu'on lui a faite» Le présent e^^oROs li'avenir, (Académie.)
Les poètes s'en sont quelquefois heureusement servis dans cette acception :
Le cœur gros de soupirs qu'il n'a point écoutés. (Racine.)
Quand ce colosse altier, apportant le trépas,
Etait gros de malheurs, d'armes et de soldats. (Delille.)
Gros s'emploie adverbialement dans ces locutions : hasarder^ risquer gros; gagner gros; perdre gros :
L*enseigne fait la chalandise.
J*ai vu dans le palais uiie robe mal mise
Gagner gros : les gens Tavaient prise Pour maître tel, qui traînait après soi Force écoutants. Demandei-moi pourquoi? (La Fontaine.)
Guère, guères.
En prose, ce mot s'écrit toujours sans s :
Un cœur malade ne peut guère écouter la raison que par l'organe du sentiment,
(J.-J. Rousseau.)
En vers, il prend Y s ou le supprime, selon les nécessités de la rime ou de la mesure :
Seigneur, tant de grandeurs ne nous touchent plus guère; Je les lui promettais tant qu'a vécu son père. (Racine.)
Mais ces monstres, hélas ! ne l'épouvantent guères,
La race des Laïus les a rendus vulgaires. (Le môme.)
Elle grimpa chez Taille et lui dit : Notre mort. Au moins de nos enfants, car c'est tout un aux mères. Ne tardera possible guères, (La Fontaine.)
Qui ne rend point de soins n'est guères amoureux. (Voltaire.)
Guider, conduire, mener.
Guider^ c'est montrer le chem\xï\ conduire^ c'est diriger en marchant en avant, à la tête; mener ^ c'est conduire par la main. On guide un voyageur, on conduit un bataillon , on mène un troupeau. Pour guider^ il faut des lumières; pour conduire^ il faut de Tautorité; pour mener ^ il ne faut que de la force. L'expérience guide les pilotes , ceux-ci conduisent les vaisseaux du côté où les vents les mènent :
Il doit être doux de guider un grand cœur où il doit aller, et de guider les autrès où ils n'iraient pas seuls, (Salvan4y.)
J'ai besoin qu'un ami me conseille et me guide, (G. Dclavigne.) Ce guide conduit bien, conduit mal, (Académie.)
Je vous l'amène sans peine, et il m'a paru qu'il avait asse^i déplaisir à se laisser CONDUIRE. (Campistron.)
On MÈNE un coursier ombrageux à l'objet qui Veffraye, afin qu'il n'en soit plus effrayé. (J.-J. Rousseau.)
Il veut que ce soit moi qui vous mène au supplice. (Racine.)
Habile, samnt, docte.
A considérer isolément le sens propre de chacun de ces trois mots, voici 1^ différences qu'on trouve entre eux :
Il y a plus d'érudition dans Thomme docte ^ plus de philosophie dans l'homme savant^ plus d'art dans Thomme habile.
De longues études éclairées par Tintelligence rendent un homme docte; la méditation appliquée à des matières spéculatives le rend savant; une aptitude naturelle à la pratique et un fréquent usage des connaissances acquises le rendent hahtle.
Il est bien rare qu'un des trois mots n'implique pas , dans une certaine mesure, le sens des deux autres, ou tout au moins de l'un des deux autres. Ainsi le docte ^ malgré l'universalité de ses connaissances, ne serait qu'érudit s'il n'était pas un peu savant; des savants tels que les grands physiciens, les grands médecins, sont nécessairement habiles; et entre les grands orateurs, anciens ou modernes, les plus habiles étaient en même temps savants et doctes.
Haine, inimitié.
L'un et l'autre désignent , avec des nuances diverses , la disposition de l'âme qui nous porte à détester.
La haine a pour objet les personnes ou les choses; V inimitié n'a pour objet que les personnes.
On a de la haine pour les méchants et pour la méchanceté ; on a de Vinipiitié pour une famille et non pour ses actes, quels qu'ils soient.
La haine des hommes peut s'entendre également de celle qu'ils éprouvent ou de celle qu'on éprouve pour eux; V inimitié d'un homme signifie toujours celle qu'il ressent pour autrui.
Comme différence caractéristique, il faut noter que la haine est plus profonde, plus ouverte, plus générale; Vinimitié plus extérieure, plus déclarée, plus particulière. Alceste, dans le Misan^ thrope de Molière, a pris en haine le genre humain ; il serait absurde de dire qu'il Ta pris en inimitié. La haine ipeut n'être inspirée que par les mauvaises qualités qu'on découvre dans les personnes ou qu'on leur attribue ; Vinimitié vient toujours de quelque fait positif.
Haleine, souffle.
L'un et l'autre désignent l'air qui sort des poumons, ou le fait même de l'émission de l'air sortant des poumons.
La différence caractéristique des deux mots, c'est que haleine exprime rémission naturelle, et souffle l'émission violente. Quand tous les deux ont rapport à la respiration, V haleine en est l'acte régulier, habituel; le souffle en est Tacte anormal, accidentel. Voilà pourquoi on dit : Perdre haleine^ prendre haleine^ et non Perdre souffle^ prendre souffle,
11 suit tout naturellement de ces distinctions qu haleine emporte une idée de modération et souffle une idée de •violence. Cette diflférence est surtout marquée quand les deux mots s'emploient au figuré : on dit le souffle des vents, V haleine des zéphyrs.
Harnois, harnais.
Le premier ne se dit qu'en poésie et dans le style soutenu :
C'est la première fois
Que ce jeune seigneur endosse le. harnois. (Corneille. )
Savez-vous pour la gloire oublier le repos.
Et dormir en plein champ, le harnois sur le dos ? (Voltaire.)
Le coursier écumant qui bondissait sous lui
De son riche harnois semblait enorgueilli. (Delille.)
On dit encore figurément : blanchir sous le harnois^ s* échauffer en son harnois.
Mais quand il se dit de l'équipage d'un cheval de selle ou de trait, on écrit et on prononce harnais :
Le HARNAIS de son cheval est enrichi de pierreries. (Académie.)
Haut, hautain, allier.
Ces trois mots, d'étymologie commune, diffèrent seulefnent par les idés particulières que le second et le troisième ajoutent à l'idée générale renfermée dans le premier.
Haut^ dans le sens figuré, marque l'élévation morale, la grandeur de l'âme ou du cœur de l'homme; hautain exprime par luimême la fierté de Tesprit ou l'orgueil du rang portés à un degré extrême ; altier ajoute à ce caractère Tidée d'un besoin ambitieux de domination.
LViomme HAOT ne* s'abaisse pas, Vhomme hautain vous rabaisse ;V homme kl- TïER veut vous asservir plutôt que vous abaisser. (Roubaud.)
Haut se prend très-souvent en bonne part , altier quelquefois, hautain jamais, à moins qu'il ne soit modifié par les mots qui raccompagnent.
OBSERVATIONS GCMfPLÉBfEMTAIRES. 417
On peut être haut de cœur et humble de fortune; on n'aime pas les gens altiers^ quoiqu'on trouve naturel que les conquérante le soient; les caractères hautains sont partout insupportables.
Hâter.
Dans le sens de Faire dépécher, ce verbe admettait autrefois un complément de personne :
Que Ton coure avertir et hâter la princesse* ( Racine.)
Le cher patron, lui serrant d'écu^er,
A coups de fouet hâtait le muletier. (Voltaire.)
Dans cette acception , on dit mieux et plus souvent aujourd'hui Faire hâter; on trouve cependant dans l'Académie l'exemple suivant : Hâtez un peu ces gens-là. Cet emploi a vieilli.
Henri.
En poésie et dans le style soutenu , on doit toujours aspirer l'initiale de ce mot :
En vain contre Henri la France a vu longtemps
La calomnie affreuse exciter ses serpents. (Voltaire.)
Mais dans le style familier l'aspiration se perd , et Ton doit (Ure : La bonté d'Henri IV.
Dans les inscriptions et les titres, ce mot est toujours aspiré :
La Jeunesse de Henri V, par Alexandre Duval.
Hériter.
Ce verf}e, suivi d'un seul complément, prend toujours la préposition de :
• . • Doilron hériter de ceux qu'on assassine? (Corneille.) Ce jeune homme a hébité des vertus de son père. (Académie.) Cette noblesse manque et s'éteint en nous, dès que nous héritons du nom sans HÉRITER DBS VERTD8 qui l'ont Tcndu illustrc. (MassiUon.)
S'il a deux compléments, l'un de personne, l'autre de chose, ce dernier est toujours direct et l'autre indirect :
Vous avez hérité ce nom de vos aieux. (Corneille.) La vertu est le seul bien qvHI ait hérite de ses parents. (Académie*) Appius AVAIT HÉRITÉ DE SON PÈRE SON ATTACHEiTENT inviolablc pour les intérits du sénat. (Vertot)