XX INTRODUCTION
dans Fouest; au midi, le latin avait laissé à peine quelque place à de rares vestiges des premiers idiomes.
Par quelle succession d'événements le latin de Cicéron est-il devenu le langage du douzième siècle. Voilà ce qu'il faut examiner.
La langue latine, avec ce mécanisme compliqué d'une période synthétique, cette organisation si délicate, si frêle, si raflSnée d'une pensée ordonnée symétriquement, cette variété de nuances, dut se simplifier naturellemenj lorsqu'elle arriva comme une nécessité officielle, instrumentum regni, aux extrêmes limites de l'empire. Alors la marche solennelle de la phrase romaine dut se rétrécir et se mesurer aux intérêts de localité, la synthèse compliquée céder la place à l'analyse; un latin rapide, bref, un parler d'affahres, succéda au langage du forum et de l'aristocratie sénatoriale; les locutions barbares, les mots germaniques, le patois du pays, souillèrent la pureté native de la langue mère; de là un latin connu d'abord sous le nom de lingua rusticana, que Plante lui-même ne craignait pas d'employer.
Ainsi, du cinquième au neuvième .siècle, deux langues sont en présence, l'idiome fi'anc et le latin : l'un, refoulé par les répugnances populaires et chassé pour jamais avec la dynastie carlovingienne ; l'autre, corrompu à mesure que la civilisation antique (Usparaît sous les attaques successives du christianisme et de la barbarie; alors il se forme un idiome inégalement composé de mots celtiques ^ germaniques, latins, que la prédominance de ce dernier élément a fait nommer du nom de langue romane.
Du neuvième au douzième siècle, les monuments sont rares, ce sont:
1® Les serments de 84-2;
2** Le cantique de sainte Eulalie ;
3^ Les lois de Guillaume le Conquérant.
Donnons et analysons le texte des deux serments de 842 :
Serment de Louis le Germanique.
Pro Deo amiir et pro Christian poplo et nostro commun salvament, dist di en avant in quant Deus savir et potir me dunat, sisalvarayeo cist meon fradre Karlo, et in adjudha et in cadhuna cosa, si corn om per dreit son fradra salvar dist, in o quid il mi altresi faret, et ad Ludher nul plaid nunquam prindrai qui meon volcist meon fradre in damno sit (1).
(1) Ti\AoiCTioK. Pour l'amour de Dieu, et pour le peuple chrétien et notre corn-
INTRODUCTION. XX j
Pro, pour, comme dans pro patria,
Deo amur, Deo, génitif synthétique par sa position, sans flexion.
P06/0, corruption de publicmn, cf. l italien joueblo.
Commun, Ici la flexion manque, ainsi que dans le nom salvament,
Dist di en avant, de ista die in ab ante.
In quant, in quantum, en tant que.
Savir, sapere. P chance en v, changement fréquent chez les peuples du Nord qui prononcent un idiome méridional.
Potir,pote$se. Peut-être a-t-on dit dans la hasse latinité potere. Il n'est pas inutile de remarquer l'analogie de ces infinitifs avec ceux de la langue franque et maltaise qui se parle dans tous les ports de l'Asie Mineure.
Dunat, indicatif présent employé dans le sens du futur.
Salvaray, futur déjà formé analytiquement, comme dans la langue toute moderne : salver-ai salcare habeo.
Si, oui ; eo, io, jo, abréviation d*e^o.
Cist, istum,
Adjudha, adjuvare (adjuvitare)? adjutare.
Cadhuna, Quisquis ad unum avec le d euphonique, chaque chose l'une après l'autre, d'où chaque,
Cum, comme. — Oin, homo, on.
Per dreit, per directum, par droit.
Dist, doit, débet.
In 0, in hoc, à cette condition.
Mi, syncope de mihi.
Altresi, alteri, introduction de Vs; mi alteri, à moi autre.
Meon vol, de ma volonté.
Serment de Charles le Chauve,
Si Lodhuwigt sagrament que son fradre Karlo jura conservât, et Karl meos sendra de suo part non los tanit, si jo returnar non Tint pois, ne jo ne neuls cui jo retoumar eut pois, in nulla adjudha contra Loduwig nun li juer (\),
Ludwi^s, génitif germanique.
Meos sendra, meus senior.
La stanit, extinere, extanere, tenere.
Returnar, détourner, tornare.
Vint, lo-int, lui de là, ifuie, *
Pois, près., contracté de possum,
(Nilhard, Hertz, Mon. gerrn, hist,, II, p. 665. — Manuscrit unique.)
Voici un nouveau morceau découvert à la bibliothèque de Valen-
mun salut, de ce jour en avant (dorénavant, à Tavenir), en tant que Dieu me donnera de le savoir et de le pouvoir, je sauverai le mien frère Charles, ici présent, et lui serai en aide en chaque chose, comme un homme, par droit, de sauver son frère, à cette condition qu'il en ferait autant pour moi ; et avec Lothaire, je ne ferai Jamais aucun accord qui, par ma volonté, soit préjudiciable à mon frère.
(l) Tbaduction. Si Louis observe le serment qu'il jure à son frère Charles, et si Charles, mon seigneur, ne le tient point de son côté, si je ne puis Ten détourner ni moi ni aucun de ceux que je puis en détourner, ne lui serons en aucune aide contre Louis.
XXIJ I19TR0DUGT10!i.
ciennes en 1836, qui est connu sous le nom de cantiqm de sainte Eulalie :
Buono palcella fut Eulalia (1); Bonne pucelle fut Eulalie;
Bel avret corps, beUerous anima (2), Beau avait corps, plus belk dme,
Voldrent la veintre li Deo inimi, Voulurent la vaincre les ennemis de 3ku (3),
Volvrent la faire diaule servir ; Voulurent la faire le diable servir;
Elle point eskoltet les mais conseillers (i) Elle n'éœuta point les mauvais oonseilkrs
Qu'elle Deo ranget qui maent sus en ciel (5). Quelle subordonnait à Dieu qui habite dans le ciel.
Ne por or, ned argent, ne paramenz (6), Ni pour or, ni argent, ni parure,
Neule cose ne la powect pleier (7), Nulle chose ne la pouvait plier,
La probo sempre non amast lo Deo minestier (8). A ce que la pau^yre n'aimât pas le service de Dieu.
E poro fut présente de Maximien (9), Par quoi fut-elle en présence de Maximien,
Chi rex eret a ces des sovres payiens (10). Qui roi était alors sur les païens
Il li exortet dont li nonque chielt (14), // l'exhorta, ce qui ne lui importa guère,
Quid il fugit le nom chrestien (1 2).
A ce qu'elle fuit le nom chrétien.
Elle eut adunet la suon élément (13).
Elle réunit toutes ses forces.
(1) Mots italiens; affinité primitive de ces dialectes avec le vieux français.
(2) Habebet pour habebat. — BeUerous^ bellior, comparât, synthétique.
(3) Voluerunt vincere.
(4) Eskoltet, corruption de auscultare, écouter.
(5) Maent, manet.
(6) Ne, ni; ned, d euphonique. —l>arafnen%, paramentmn, iMtrement, parure.
(7) Cose, causa, dont le sens s'était considérablement étendu dans la décadence. (S) Minestier, ministerium, métier. — Vers obscur.
(9) Poro^perhoc,it(nt.
(10) Eeret, était, eratj — Sovres, sur, supra.
(11) Li, pronom indéclinable ; cf. le pronom «v, ftiv, des épiques et des lyriques ioniens. — Dont li flonque chielt; cale/it, chaloir; il ne me chaut, il nem'imr porte ; ça ne me fait ni froid ni chaud.
(12) Fugit, fugeret.
(13) Adunet, réunir, adunare. — Elément, alimentum force; pour dire ce qui la donne.
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Metz soslendreiet les impediments (1) Plutôt endurerait-eUe les toi-tures
Qu'elle perdesse sa virginitet (2).
Qw de perdre ^a virgimté.
Par ossaret morte à grand'bouestet (3).
Par qim fut-elle morte à grcmd honneur,
Eni eu 1' iuQ lo gettereat, on arde tast il) ; Dedans dans le four lajetaiit, quon allume tôt;
Elle coîpe, non avret que oro no s' coïst (5).
Elle n'avait point de faute, en sorte qu'elle ne brûla pas.
Aquesto no se vddret concredere li rex payien, A^qtm ne^vosdat pas se .fier le rm pàkn.
Ad HDe s^de U valdrat tûWw le chief.
Avec une épée vouJLut lui couper la tête,
La domnizelle cette kose non contredit,
Jm demoiselle à cette chose ne contredit pas (6),
Volt le seule latzier, si recovret Christ (7).
Et veut seule r abandonner m elle recouvre Chrkt.
En figure ée -cokwabe volat à ciel (■8). ScmÊ forme de ociombe s'en/vota atu omL
Voilà des échafitiUeffî de ia Jai^e vulgaù^e an Jiai^me siède, qui représentent par leurs diversités ce qui, au onzièaie siède, s'-appeliera k hintgue tUml m du u&aà^ et ia langue (ïoc ou du midh
Ces môtnuffîei^ des pi'emiers balbutieiaents <de la kmpe française, en attestant le travail de décomposition du latia qm s'eel opéré du septième au on^èrae siècle, prouvent 4|ae, dès ks preoûèfl&s tendances d'assimilation des Gallo-Romains avec leurs conquérants, un langage s'est produit, dont les principaux caractères ont été de substituer l'analyse à la synthèse dans Tordre des constructions syntaxiques.
Est-il besoin, pour expUqc^r cette métamorphose d» latm en ce •sfrtènie de langues dttes néolaftnies, qui sort autant de rmneaiux issus
(1) Mei%, 'jnagis. — Sustineret, cf. Taor. optât. Xvccta.
(S) Virginitet. Ici apparaît la prononciartion normande, virginHas, yirgnîité.
(5) Furei^fueitet. — Honestet,^ùnaiui, (4) En%, entrer. — Arde, ardit, aUume.
(51 Colpe, coiulpe, culpa, faute. — Avret; intercalation de Yr déjà rencontrée; ^•fw, alors que. — Ad se eeïeit non «e e»quei>H, coquere. Let^te dn mannsarit peut être lu également aeio, aisément.
(6) DomniMlla, dûmus-cellaj donzelle.
^7) Volt, vuH, ~ Lai%ier, lasciare.
(8) Volât, forme latine.
XXIV imnoDUcnoN.
de la même branche, de recourir à Thypothèse d'une langue romane universelle qui aurait couvert tous les pays de race et de langue latines, jusqu'au moment où elle se serait scindée en divers dialectes correspondants aux diverses provinces de l'empire romain devenues des nations indépendantes? Cette opinion de M. Fauriel et de M. Raynouard a été rejetée de la science contemporaine, et les philologues les plus éminents, MM. Paulin Paris, Duméril, Biirguy de Berlin, en ont démontré l'improbabilité.
Par quels procédés le mot latin est-41 devenu un mot français? Par le procédé de composition et le procédé de dérivation.
Le procédé de dérivation synthétique consiste dans une altération du radical précédé ou suivi de particules préfixes ou suffixes qui en déterminent le sens. Le procédé de composition consiste à réunir par une voyelle de liaison deux radicaux distincts, l'idée déterminante précédant l'idée déterminée.
De ces deux procédés, l'un se trouve dans le français; l'autre, qui semble être le privilège des langues mères, se retrouve en grec et en allemand, est plus rare en latin où il devient déjà une exception , et disparaît complètement dans les langues analytiques dérivées du latm.
De plus, la langue française s'est formée par voie populaire et par voie scientifique.
Dans le premier cas, le mot est tordu, défiguré par une série de contractions; dans le second, il est reproduit tel que dans la langue mère, avec une terminaison de moins, ainsi :
Monasterium,
Ministerium,
Auscultare,
On en pourrait dresser des listes à l'infmi.
Retracer, au point çle vue grammatical, les différentes phases et révolutions de la langue française et de l'esprit français, c'est une tâche difficile dans un cadre aussi restreint. • Le moyen âge ne saurait être mieux comparé qu'aux temps héroïques. Le réveil de la pensée humaine et de la poésie se fit par l'épopée, chantée dans les châteaux, dans les cours féodales , et par des jongleurs , successeurs des rapsodes qui répétaient les chants d'Homère.
L'épopée française peut se diviser en trois époques ou cycles :
1® Le cycle féodal ou carlovingien;
Moûtier,
Monastère.
Métier,
Ministère.
Ausculter,
Ecouter.