‹ Grammaire générale et historique de la langue françaisChapitre 135 sur 139 · INTRODUCTION. XXV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XXV

2® Le cycle chevaleresque ou breton;

3^ Le cycle gréco-romain.

Les chansons de gestes, écrites au douzième siècle, ne sont à coup sûr qu'un écho prolongé et souvent affaibli des chansons que les jongleurs, c'est-à-dire les hommes du peuple, à l'imagination ardente , sans culture intellectuelle , sans autre muse que l'inspiration, répétaient sans relâche, au sein de la nuit profonde du dixième siècle, dans l'humiliation et le découragement des jours présents. L'âme de la France se penchait avec un délice infini vers les souvenirs à demi obscurs de la gloire et de la grandeur franque. Alors, d'une part, les ^ands coups d'estoc de Clovis ou le trône éblouissant d'or de Dagobert, comme dans Parthenopex de Blois, Florant et Octavien, tantôt le dernier des rois de la deuxième race et les premiers de la troisième, comme Hues Capet et surtout Charlemagne avec ses douze glorieux pairs, ses conquêtes immenses, jetaient une longue traînée d'éblouissement dans l'imagination populaire. Mais, l'histoire disparaît, les souvenirs deviennent confus, les traditions se brouillent; il est curieux de voir comment la chronologie est traitée. M. Paulin Paris a cru retrouver dans la première branche du roman des Loheraips les souvenirs de la guerre des Huns et de leur déroute dans les plaines catalauniques. Le principal, le plus ancien, le plus vraiment épique de ces chants, c'est la chanson de Roland. Certes, l'Achille antique lui envierait ses prouesses. Cet homme, qui résiste seul sur les cadavres de l'armée franque exterminée à Roncevaux, qui, d'une main affaiblie, voulant briser son épée sur un rocher des Pyrénées, brise la montagne en éclats au moment de mourir; cet homme qui s'attendrit sur sa bonne Durandal, inutile maintenant, mais qui ne veut pas la voir aux mains d'un autre homme capable de trembler devant quelqu'un : c'est là de l'héroïsme chrétien, le dévouement du vassal à son suzerain, le courage, la grandeur, toutes les puissances élevées de l'âme humaine. On y sent l'inspiration cathoHque des croisades, la haine du mécréant, l'horreur du Sarrasin. L'inspiration épique du douzième siècle est non-seulement religieuse , elle est encore féodale. C'est dans les tours crénelées des vieux barons qui venaient de dépecer l'empire carlovingien que se chantaient ces chansons , où le roi, tyran redoutable et sans cesse aux prises avec ses vassaux, est contraint de ployer son orgueil et de céder à l'effort acharné de ses preux; alors, ne pouvant pas réduire par la force l'indép^dance individuelle, il s'efforce de l'attaquer par la ruse : tels sont

XXVJ IMTBimJCTION.

les romans de Renaud de Montauban, de Guérin de Monglave, A'Ogier le Danois, où Charlemagûe , oéceniui et ëéna- 4ttré , joue évidemment Thumble r^ de ses successeurs.

Le plus curieux de tous ces romans , comme peiidure de meBwrs, c'est à coup sûr le roman des Leheraiûs, immeasa Iliade, qui figure raatique et ardente rivalité des deux proviniDes 4e Picardie el ée Lûrraine. C'est Tbistoire de la iutte ei^ le parti germa^pe et ie j)arti français, si él^quemment racontée par M. Au^stin Thierry; c'est la gLorîficatiosi de la race teutoniq^ie. C'est à la fois ane rêvéiation historique d'un fait si loi^teaps i^M>ré, ^t la peinture de Tdrgeuil sauvage du baron dans son château.

Au cycle de Cbarlema^, à l'épopée carloviqgimine d; fé^daée, succède le cycle d'Arthur, l'épopée chevaleresqtte.

Deux caractères essentiels doivent être signalés daas l'esprit de ia chevalerie : la divinisation de la feoame^ le principe de Tégalité introduit par la chevalerie daus la hiérarchie féodaie, ce qui est merveilleusement rendu par le symbole de la Table- Ro^e (1). Un vieux livre veau d'Armorique en deaita la première idée à M. Hans, T^iuteur du rom^ de BiPtU. On a kn^gtemps douté de l'authenticité de cette tradition, pleinement ccmâixaée aujourd'hui par les recheidies de M. de la Villemarqué, qui a découvert la tradition perpétuée à travers les bar4es gailoés idu sixième au douzième siècle, époque où les poètes normands eu champenois les ont dépouillées de leur Aaïveté primitive pour les habiller dasts ce petit vers octosyllabe, si prosaïque d'^i^essèon, si chargé d'atours mièvres et raffinés, qui est le .principal, instnument de la poésie des trouvères au douzième siècle.

Le ti'oisième élément de l'épopée fesmçaise, au moyen âge, est représenté par l'antiquité gréco-latine. Entpe la peinture de la féodalité turbulente, belliqueuse, et de la clievakrie mystique et dévote, conune dans la légende du saint Graal, le cyde d'Arthur ^t le cycle de Charlemagne, se place naturellement le cycle <d'Alex^dHB.

Pourquoi Arthur et Charlem^ne, si puissants , au cmziame et au douzième siècle, dans la jnémoire des poètes et des peuples, sont-ils détrônés par Alexandre? Evidemment c'est qu'aux joigleurs succédaient les trouvères, a l'inspiration naïve et prime-sautière le pédantisme calculateur et l'imitation ou plutôt le travestissement de l'antiquité. Virgile et Cicéron furent l'adoration du moyen

(1) ^oy. Finiriél, Épofiée ahivaleruqne. —Mmii M«Hm, fHt$me ée Fnmme.

IMmOMJGTION. XXvij

âge lettré. La guerre de Troie, la Thébaïde, Médéc, devinrent, sons les diffuses improvisations de Benoît de Sainte-More, de Hugues de Boteland , des poèmes de trente et quarante mille vers dont Targnment se trouve dans les pseudo-histoires de Darès et de Dyotis de Crète. Mais Alexandre fut le plus souvent l'objet des efforts poétiques des trouvères ; on en trouve jusqu'à ^oze qui brod^ sur le canevas des fables orientales , rassemblées sous le nom de Callisthène par un.Siméon SeUi, grand-maître de la garde-robe de Tômpereur Dnoas. Sa légende aÎRsi ornée de £éeries, d'aHu^ons aux tournois, aux fêtes chevaleresques, de voyages imaginaires au plus haut des airs et dans les profondeurs de TOcéan, ne s'arrête qu'au milieu du quatorzième siècle.

Nous arrivons aux frontières du jnoyen âge. La féodalité est vaincue I la chevalerie désorganisée^ Fimagination MÏve desséchée; au poëme épique succède l'allégorie, au récit le poëma didactique, à l'inspiration dirétienne des premiers âges Pinspiration satirique ût railleuse du Roman de la Rose,, des fabliaux et du Roman du Renard, Yoici, à la place du saint Graal et des amours ie la reine Yseult, des poèmes ennuyeux de Guillaume de Lorris, des traductions de r Art d'aimer d'Ovide, des leçons de politique et de morale adressées par Âristote à Alexandre, et terminées par un. sermon )0ur démontrer la nécessité de la Soi en Jésus-ChriSt afin d'obtenir e salut éternel On traduit en vers les Institutes de Justinien pour 'édification des étudiants.

Les vii^gt-deux mille vers du Roman de la Rose montrent,. à travers le fsiras des allégories surajoutées, deux nouvelles qualités éminemment françaises, le raisonnement ingénieux, l'esprit d'observation plus d'une feis fine et délicate. Au long récit des épopées chevaleresques succédèrent les fabliaux, les petits contes égrfllards, produits légers de Tesprit gaulois, pleins Je verve et de malice.

Nous laisserons de côté les chants lyriques des troubadourss, la poésie provençale, pour arriver tout de suite aux pcewers èsiveloppements de la prose française au moyen âge.

Le premier monument de quelque étendue de la prose française ^ c'est le récit de la quatrième croisade par Geoffroi 4e Viltohardouin, maréchal de Champagne, mort en Thessalie vers 1213.

Voici en quels termes il l'annonce :

Sçachiez que mille cent quatre-vingts et dix-huict ans ^rès riûcarna-

XXVlij mTRODUCnON.

tioD de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ, al temps Innocent trois apostoilie(l) de Rome, et Philippe, roy France, et Richard, roy d'Angleterre, ot (2) une sainct hom en France qui ot nom Folque de Nuilly (3), cit Nuilly si (4) entre Laigny-sur-Marne et Paris, et il erc(5) prestre et tenoit le paroiche(6) de la ville, et cit Folque dont je vous dy commença au parler de Diex (7) par France et par les autres terres et entre notre sire cit mains miracles par luy. Sçachiez que la renommée de ce sainct hom alla tant c[u'elle vint à l'apostoille de Rome Innocent, et l'apostoille envoya un sin cardinal maistre Perroy de Chappes croisié et manda per lui le pardon (8) tel comme vous dirai. Tuit cit (9) qui se croiseroient et feroient le service d*eu(10) un an en rost(44) seroient quittes de tous les péchés qu'ils avoient faicts. Pour une cit (12) pardon fuis si gran, si s'en emeurent li cueurs des gens et muit s'en croisirent por ce pardod estre si gran.

C'est le premier exemple de ce langage à la fois grave, concis, net et vif, qui est Tapanage de Thistoire en France, depuis le père de la prose jusqu'à Montesquieu et Voltaire. On a souvent comparé Froissart à Hérodote, sans doute Yillehardouin mérite mieux ce parallèle. Point d'art, point de calcul, les événements se succèdent sous la plume du narrateur comme ils se sont passés; ce qui le possède, ce qui Penchante, c'est le merveilleux des prouesses, des spectacles, du nouveau monde oriental qui se déploie dans toute sa magnificence. La chronique latine de Rigord, de Guillaume de Nangis , est dépassée . par l'émotion personnelle du témoin qui a vu, du soldat gui a combattu, différent à la fois et du moine impassible qui enregistre toutes les choses qu'il entend dire, et du moine frondeur, comme Matthieu Paris, qui fait de l'histoire un pamphlet contre tout le monde, à la façon de Rutebœuf; c'est le récit de l'homme de cœur qui se bat, qui s'émerveille et qui, sans la momdre prétention, sans aucun souci de réfléchir ni de rechercher les causes des événements, les expose comme ils viennent. . Deux hommes lui succèdent, dont il n'est point facile de parler en deux pages sans être banal : Joinville et Froissart. Hérodote s'étend; c'est le premier modèle du Mémoire, cet ouvrage si

(!) Apôtre, pape.

{2) Eut (fut); il y eut.

(3) Neuilly.

(4) Situé.

(5) Etait.

(6) Paroisse.

(7) Dieu.

(8) L'indulgence.

(9) Tous ceux.

(10) D'ici à un an,

(11) L'armée.

(12) Pour ce que, attendu que.

INTRODUCTION. Xxix

excellement français. Villehardouin plus instruit, plus imaginatif, plus sensible : voilà Joinville. La pensée, plus dégagée des événements, cherche, commente, se replie sur elle-même. Saint Louis, la grande figure qui domine l'ensemble du tableau , lui donne la gravité; les saillies vives et naïves du troubadour Tégayent et le tempèrent. Joinville a de plus que Villehardouin l'imagination , la science et la critique. Tous deux natifs de Champagne, ils sentent la patrie de la Fontaine. Froissart et les historiens bourguignons du quinzième siècle, au nombre desquels il faut jnettre Georges Chastellain, forment une école à part d'écrivains improvisateurs qui suivent docilement la fantaisie des événements : Froissart est un voyageur qui passe sa vie à cheval, et qui au débotté raconte ce qu'il a vu, ouï, depuis 1326 jusqu'en 1400; il raconte à mesure qu'il entend dire quelque chose sur les affaires de Rome, d'Avignon, d'Espagne, d'Allemagne et d'Italie; il va jusqu'en Pologne, en Hongrie, en Turquie. Il entremêle ses histoires; il 'rencontre un personnage, clerc ou soldat, sur sa route, il devise avec lui, il obtient un détail qu'il couche sur ses tablettes, si bien que, suivant l'ordre chronologique de ses renseignements, il raconte, reforme, embrouille, développe, dément les mêmes faits dix fois en dix pages.

Froissart, c'est le dernier représentant du moyen âge. Parasite des cours et des aristocraties de France et d'Angleterre, il manque, plus que Joinville, d'esprit politique et de critique. Entre lui et Commines se placent deux écrivains dont la sagesse mesurée explique à merveille l'élévation et la gravité du sire d'Argenton : c'est la savante et un peu bégueule Christine de Pisan, le docte et non moins pédant Alain Chartier. Ils pensent un peu par eux-mêmes et beaucoup par Sénèque ; ils cadencelit leurs phrases , ils sont petits-maîtres en l'art d'écrire. Alain Chartier et Christine de Pisan sont à Commines ce que Balzac est à Corneille et à Pascal, le moule des phrases qui contiendra la pensée encore à naître.

Commines, au contraire ,^ c'est le bon sens politique, c'est le sens pratique de l'homme d'Etat, c'est Machiavel moins le cynisme.

Ecoutons le confident du vieux roi , et admirons le merveilleux accord de la pensée et de la forme dans cet écrivain cminent qui est un des plus glorieux fondateurs de la langue que le dix-septième siècle devait conduire à sa perfection :

A mon advis, le travail qu'il (Louis) eust en sa jeunesse, quand il fut

XXX INTROUUCnON.

fugitif de son père, et fuct soubs le duc Pbili]^ de Bourgogne, où il fut six ans, lui valut beaucoup, car il fut contrainct de complaire à ceux dont il aVoit besoing : et ce bien, qui n'est pas petit, lui apprit l'adversité.

Et s'il n'eust eu la nourriture autre que les seigneurs que j'ay veu nourrir en ce royaume, je ne croy pas que jamais ce fust ressours : car ils ne les nourrissent seulement qu'à faire les fols en habillemens et en parolles : de nulles lettres ils n'ont cognoissance ; un seul sage homme on n'entremet à retour. Ils ont des gonv^neurs à qui ofi parie de lews affaires, et à eux, rien ; et ceulx-la disposent de leurs dicts affaires. Et tels seigneurs y a, qui n'oat que treize livres de rente, qui se glorifient de dire : Parlez à mes gens, cuydens par eeste parole contrefaire les tresgrans seigneurs, etc.

Le moyen âge est mort sur le bûcher de Jeanne d'Arc. Le monde nouveau de la résurrection de Fesprit humain s'ouvre à Mayence par rinvention de rimprimerie, à Constance par le martyre de Jean Huss. Grandes et s(»nbres années de transition! L'antiquité ra^ dieuse sort en ce moment des monastères où elle avait été jusquelà enfermée.

Le mouvement de la langue et de la littér^ure francise , du seizième siècle à nos jours , est un des plus prodigieux efforts que Fesprit humain ait faits dans tous les temps. Quel était, au cornmenc^nent du seizième siècle, le progrès accompli? La France parlait en prose, et la prose française c'est le verbe de la civilisation, la parole de Montaigne, de Descartes, de Leibniz et de Voltaire.

Quant à la poésie, le récit versifié s'était aplati aux chroniques de MoHnet. Charles d'Orléans continue la poésie mélodieuse et insignifiante des trouvères. Villon, l'enfent du peuple, commence à seirtir Fémotion populaire et à renouveler cette poésie lyrique dont les échos se répéteront jusqu'à Déranger.

Citons un fir agment de ce style à la fois si simple et si original :

Je pleines le temps de ma jeunesse Auquel j av, plus qu'autre, galle.

Jusque à l entrée de vieillesse, Car son partement «l'a celé.

Il ne s'en est à pied allé Ne à cheval : las, comment donc?

Soudainement s'en est voilé Et ne m'a laissé quelque don.

Allé s'en est, et je demeure Pauvre de sens et de sçavoir.

Triste, failly, plus noir aue meure.

Je n'ai ne cens, route, n avoir.

Des miens le moindre, je dy voir De me desavouer s'avance ; Oubliant naturel debvoir Par fautte d'un peu de chevance...

INTRODUCTiON. XXXJ

Hé Dieul si j'eusse esiudié Au temps de ma jeunesse folle, Et à bonnes mœurs dédié, .l'eusse maison et couche molle, Mais quoy! je firyoie l'escole Comme faict le mauvais enfant , En escrivant ceste parolle A peu que le cueur ne me fend î

Où sont les gracieux gallans Que je suivoye au tenips jadis, Si bien chantans, si bien parlans.

Si plaisans en faicts et en dicts?

Les aucuns sont morts et roydis, D'eux n'est-il plus rien maintenant.

Repos ayant en paradis, Et Dieu sauve le remanant I etc.

Que manque-t-il à la prose comme à la poésie? L'idéal, l'esprit, rame qui est comme la seconde langue sacrée qui illumine les chefs-d'œuvre de la Grèce, le front de Sophocle, de Platon et d'Homère.

Au seizième siècle, les badinages de Marot, si élégants qu'ils soient, ne suffisent pas à nourrir la pensée grandissante. Qu'est-ce que Marot au prix d'Horace? L'élégance toute seule , c'est un manequin orné de riches atours ; rien ne vit par Télégance.

Le mouvement poétique du seizième siècle, quoi qu'en ait dit Despréaux, est tout entier dans la pléiade de Ronsard. Retour exagéré vers la forme purement grecque ou latine, tant qu'on voudra, efforts surhumains pour atteindre la majesté, la cadence, la force des anciens; rien de cela n'est en pure perte. Tandis que Budé, Erasme, Turnèbe, Danès, Lambin, éclairent de leurs doctes et patients commentaires l'intelligence des auteurs de l'antiquité, Ronsard, par un choix souvent inintelligent, met en œuvre ces richesses , et s'il ne peut assimiler à la langue tout ce qu*il entasse dans ses odes , du moins il la prépare aux rudes disciplines qu'au siècle suivant Malherbe et Boileau lui feront subir :

Ah! que je suis marri que la lan^e (hançoyse Ne peut dire ces mots, comme ftut la grégoise : Ocymore, dispatme, oligochronkit!

Certes, je les diroi& du sang valesiea.

Mais- voici un fragment de la meilleure manière de ce poète ,

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