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GRAJIHAIRE GÉNÉRALE ET HISTORIQUE

marque la suppression d'une des voyelles finales a, e, * avant un mot commençant par une voyelle ou une h muette :

A RomCf la poésie s'est formée à V école de féloqtience. (Marmontel.)

Pour se est^ la école ^ la éloquence.

Si la foi dans son cœur retrouvait quelque place,

5'il venait à mes pieds me demander sa grâce. (Racine.)

S'il venait pour si il venait.

L'élision de Vi n'a lieu que dans la conjonction si et seulement avant le pronom masculin i/, ils.

▼Xn. Biérète.

La diérèse (1) est la figure qui divise les voyelles doubles en deux syllabes; ainsi les Latins disaient aulaï pour aulœ.

C'est par une sorte de diérèse que nous avons formé ambroisie . , fantaisie^ d'ambrosie^ fantasie :

La vertu

D'hommes vous faisant dieux, vous paissoit d'ambrosie (2) Et donnoit place au ciel à vostre fantasie. ( Régnier.)

Cette figure est le contmire de la synérèse.

DES EXPLÉTIFS.

On donne le nom d'explétifs (3) à certains mots qui entrent dans une phrase sans ^tre nécessaires au sens , mais qui servent à exprimer avec plus de force le sentiment dont on est affecté.

Au moyen de l'analyse , il est toujours facile de reconnaître les explétifs; car tout mot variable, qui n'est ni sujet ^ ni verbe^ ni cornplément^ c'est-à-dire qui ne remplit aucun rôle dans une proposition, est une expression explétive.

Les principaux explétifs sont les pronoms moi^ toi^ vous^ se, Za, les^ en, y^ il^ lui-même^ elle-même^ eux-mêmes^ et la préposition de:

Faites-les-moi les plus laids que Ton puisse ;

Pochez cet œil, fessez-moi cette cuisse. (Régnier.)

Ah ! mon Dieu, je vous prie.

Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir. (Molière.)

On considère comme explétifs certains termes qui s'emploient par redondance pour rendre l'expression plus vive ou plus claire :

(1) A(a(pe(7{ç, division, distribution.

(2) Amhrosie se trouve dans la dernière édition de TAcadémie ; il est plus conforme à l'étymologie.

(3) Expletivus, latin, û'explere, expletumt remplir, combler.

C'est une affaire ob il y va du salut de VÉtat, (Académie.)

Je m'en vais revenir, Qu^on me V égorge tout à l'heure; qu'on me lui fasse griller les pieds'; qu'on me le mette dans l'eau bouillanle, et qu'on me le pende au planrher, (Molière.)

Louis, en ce moment, prenant son diadème.

Sur le front du vainqueur, il le posdi lui-même. (Voltaire.)

Mais quel bourdonnement a frappé mes oreilles 7

Ah ! je les reconnais, mes aimables abeilles, (Oelille).

Les interjections qui ne servent qu'à exprimer avec plus de force les sentiments dont on est affecté sont des expressions expié tives.

A rvAA f\j-xj\/\ ^v/\y^/^y^J^/v^y\•^J^/^nyu^/u^/u^/^^^ /\-rvy\/\y\AA/\A/\/\/\

On donne le nom à' archaïsmes [1) aux expressions vieillies et aux tours de phrase surannés.

Comme beaucoup de ces expressions et de ces tours se trouvent dans les auteurs classiques du dix-septième siècle, il importe de connaître les principaux .

La Bruyère a regi^etté, avec raison, un très-grand nombre de termes et de locutions aujourd'hui tombés en désuétude, et il a cherché à en rajeunir quelques-uns.

Voici un fragment plein d'intérêt que nous empruntons à ses Caractères :

« Qui poun^ait rendre raison de la fortune de certains mots et de la proscription de quelques autres?

» Ains a péri : la voyelle qui le commence, et si propre pour l'élision, n'a pu le sauver; il a cédé à un autre monosyllabe, et qui n*estau plus que son anagramme (2).

» Certes est beau dans sa vieillesse, et a encore de la force sur son déclin : la poésie le réclame, et notre langue doit beaucoup aux écrivains qui le disent en prose, et qui se commettent pour lui dans leurs ouvrages (3).

(1) Apj^atoç, ancien; gr.

(2) Ains avait exactement la valeur de mais, qui n'en est pas Tanagramme.

(3) Certe, certes; on a écrit très-longtemps l'un et l'autre indifféremment ; aujour- <l'hiii eerte est le seul que la prose admette. Certes a été conservé par les poètes, non parce qu'il est plus énergique, mais parce qu'il est en certains cas favorable à Ift mesure.

» Maint est un mot qu'on ne devait jamais abandonner, et par la facilité qu'il y avait à le couler dans le style, et par son origine, qui est française (l).

» Moult j quoique latin, était dans son temps d'un même mérite, et je ne vois pas par où beaucoup l'emporte sur lui (2).

«Quelle persécution le car n'a-t-il pas essuyée? et s'il n'eut trouvé de la protection parmi les gens polis, n'était-il pas banm honteusement d'une langue à qui il a rendu de si longs services, sans qu'on sût quel mot lui substituer (3) ?

» Cil a été, dans ses beaux jours, le plus joli mot de la langue française; il est douloureux pour les poètes qu'il ait vieilli (4).

» Douloureux ne vient pas plus naturellement de douleur^ que de chaleur vient chaleureux ou chaleureuse; celui-ci se passe, bien que ce fût une richesse pour la langue, et qu'il se dise fort juste où chaud ne s'emploie qu'improprement (5).

» Valeur devait aussi nous conserver valeureux; haine^ haineuœ; peine ^peineux (6); fruits fructueux ; pitié ^ piteux {7); joie ^jovial; foi^ féal (8); cowr, courtois; gîte, gisant; haleine^ halené (9);

(1) Maint est encore usité, mais plus souvent en vers qu'en prose :

Maint poëte aveuglé cTune telle manie. (Boileau.) Maints beaux esprits font gloire d'ignorer. (Voltaire.)

(2) Moult, moût, du latin multum, beaucoup, grand nombre :

Moult ressembloit bien Timage. {Roman de la Rose.)

(3) Les avocats ont fait abus de ce mot, et Ton a toqrné cet abus en ridicule, ce qui était fort juste :

Non, je ne reviens pas, caf je n'ai pas été ;

Je ne vais pas aussi, car je suis arrêté ;

Je ne demeure point, car tout de ce pas mCme

Je prétends m'en aller (Molière.)

que:

te, rait

( Chaulieu.)

qui dit en effet ce que chaud n'exîmment employé.

(Horace.)

i l'époque où la Bruyère écrivait ce

avantageusement.

imilier.

3 même dans le style élevé :

3 aprts Dieu,

'S de haut lieu.- (G. Delavigne.)

uis longtemps inusité; halenée, ha>

canterie^ vantard; mensonge^ mensonger; coutume^ coutumier; comme part maintient partial; points pointu et pointilleux; ton^ Umnant; son^ sonore; frein, effréné; front, effronté; ris^ ridicule; loi, loyal; cœur^ cordial; bien, bénin; mal^ malicieux,

» Heur se plaçait où bonheur ne saurait entrer ; il a fait heureux^ qui est si français, et il a cessé de l'être : si quelques poètes s'en sont servis, c'est moins par choix que par la contrainte de la mesure (1).

» Issue prospère, et vient à'issir, qui est aboli (2).

» Fin subsiste sans conséquence pour finer, qui vient de lui, pendant que cesse et cesser régnent également (3) .

» Vert ne fait plus verdoyer (4); ni fête, fêtoyer{6)', ni larme, lar^ inoyer(6)] ni deuil, se douloir, se condoidoir {7)', ni joie, s'éjouir{S), bien qu'il fasse toujours se réjouir, se conjouir (9); ainsi qu! orgueil^ s'enorgueillir,

» On a dit gent, le corps gent : ce mot si facile, non-seulement est tombé, Ton voit même qu'il a entraîné gentil dans sa chute (10).

» On dit diffamé, qui dérive de fam>e (l 1), qui ne s'entend plus.

(1) Heur était regretté de Voltaire lui-même, qui le trouvait barmonieux et favorable à la versification :

Sa joie éclatera dans Vheur de ses enfants. (Corneille.) ... Ce n*est pas peu d'/icwr que d'être sa moitié. (Molière.)

(2) Mr, essir et exir, sortir, se retirer, partir, sont depuis longtemps tombés en désuétude :

J'espoir, se ne les savoie.

Tost porroit issir de la voie- (Roman de la Rose,)

Ils s'employaient aussi substantivement pour issue.

(3) El jà ne ti^kt d'orer (travailler) jusques à tant que souleui ( le soleil) estoii «cottMcs (couché).

n avait aussi le sens de se terminer : Plaisirs mondains finent en pleurs. (Nicot.)

(4) Verdoyer n'est plus usité ; mais sou participe présent verdoyant est d'u» •sî^e très-fréquent comme adjectif.

(5) Festoyer, fêtoyer, régaler quelqu'un , lui faire fête ; il s'employait aussi substantivement pour /ë/e, divertissement,

(6) Larmoyer s'emploie encore, mais en mauvaise part.

(7) Douloir, condouloir (se) sont encore usités aujourd'hui, mais sealement au présent de l'infinitif.

(8) Esjoyery esjouïr, esjoïr, réjouir et se réjouir :

Le Père des justes esjoît en moi; cil que engendre le sage esjoïra en lui. Que ' ton père et ta mère esjoïssent yceluy que toi engendrera, (Bible, Proverbes,)

(9) Conjoier, conjoïr, conjouir, se réjouir ensemble, se fêter, bien recevoir quelqu'un.

(10) Gentil s*cst relevé de la chute où, selon la Bruyère, gent l'avait entraîné.

(11) Famé ou famée (car tous deux, dit Nicot, se trouvent es anciens escrits) est depuis longtemps inusité.

» On dit curieux^ dérivé de cure^ qui est hors d'usage (1).

» 11 y avait à gagner de dire si que (2) pour de sorte que ou tle manière que; de moi^ au lieu de pour moi ou de quant à moi; de dire je sais que c'est qu'un mal^ plutôt que je sais ce que c'est qu'un maly soit par analogie latine, soit par l'avantage qu'il y a souvent à avoir un mot de moins à placer dans l'oraison.

» L'usage a préféré jpar conséquent à par conséquence^ en consé-quence à en conséquent^ façons de faire k manière de faire^ et ma-nière d'agir à façons d'agir,., dans les verbes, travailler à ot/vrer^ être accoutumé à souloir^ convenir à duire^ faire du bruit k bruire (3), injurier à vilainer (4), piquer à poindre (5), faire res^ souvenir à ramentevoir (6)... et dans les noms, pensées à pen^ sers (7), un si beau mot, et dont le vers se trouvait si bien ; grandes actions k prouesses (8), louanges à loz (9), méchanceté à mauvais-

(1) Cure, dans le sens de soin, souci, a vieilli, mais il est encore admis dans le style familier.

(2) Si que est depuis longtemps hors d'usage; mais cette locution est regrettable.

(3) Bruire est employé souvent encore par quelques écrivains qui, par ignorance des temps primitifs de ce verbe, lui ont prêté des formes qu'il n'a jamais eues. — V. Barbarismes.

(4) Vilainer et vilener, dérivés de vil, sont depuis longtemps tombés en désuétude; on leur a préféré avec raison injurier, insulter, termes plus expressifs et plus clairs.

(5) Poindre est encore usité dans quelques-unes de ses formes ; on dit toujours proverbialement : Oignes vilain, il vous poindra; poignez vilain, il vous oindra.

(6) Ramentevoir et — (se), rappeler, se rappeler, est tout à fait inusité:

Lorsque je me retrouve en ces belles demeures,

Où les jours les plus longs ne m'étaient que des heures,

Cela ne sert de rien qu'à me ramentevoir

Que je n'y verrai plus ce que j'y voulais voir. (Racan.)

Ne ramenievons rien et réparons l'ofTense

Par la solennité d'une heureuse alliance. (Molière.)

(7) Pensers, expression énergique particulièrement propre à la poésie :

n faudra que je change ; et, malgré que j'en aye, Plus soigneux devenu, plus froid, et plus rassif?, Que mes jeunes pensers cèdent aux vieux soucis. (Régnier.)

Cependant, agité par des projets contraires,

Enée en entretient ses pensers solitaires. (Delille.)

(8) Prouesses^ aussi bien que prewa;, est encore usité :

n ne parlait incessamment Que de sa mère la jument, Dont il contait mainte prouesse, (La Fontaine.)

Ces pleurs vont enfanter d'incroyables prouesses. ( C. Delavigne. )

, (9) Du latin laus, louange, éloge :

Tu Surpasses l'eiprit d'Homère et de Virgile,

Oui leurs vers à ton los ne peuvent esgaler. (Régnier.)

à fait inusité.

DES ARGHA&MES. 145

tié (1), porée à huis (2), fMvire à nef {3)^ armée à ost (4), monas^ ière à mousUer (5), prairies à pree^ (6) . . . , tous mots qui pouvaient dorer ensemble d'une égale beauté, et rendre une langue plus abondante.

» L'usage a, par Taddition, la suppression, le changement ou le dérangement de quelques lettres, fait frelater de fralater^ prouver àepreuver^ profit de proufit^ froment de froument^ profil de pour^ fily provision de pourveoir^ promener depourmener^ et promenade iepourmenade.

» Le même usage fait, selon Toccasion, d'habile^ d'utile^ defacilej de docile^ de mobile^ et de fertile^ sans y rien changer, des genres différents : au contraire, de vil^ vile; subtil^ subtile^ selon leur terminaison masculine ou féminine (7).

» 11 a altéré les terminaisons anciennes.

» De scel il a fait sceau; de mantel^ mxinteau; de capel^ chapeau; de coutel^ couteau; de hamel^ hameau; de damoisel^ damoiseau; de jouvencel^ jouvenceau {S) \ et cela sans que Ton voie guère ce que la langue française gagne à ces différences et à ces changements. Estce donc faire pour le progrès d'une langue, que de déférer à Tusage?

(1) Mttuvaistié, maulvaistié a été avantageusemeat remplacé par méchanceté, malice,

(3) Huis, porte, d*où s'est formé huissier, gardien de la porte, n'est plus usité que dans la locution à huis clos^ et dans le style marotique.

(3] Nef, du latin navis, n*est admis qu'en poésie :

n devait mieux remplir nos vœux et notre attente,

Faire voir sur ces nefs la victoire flottante. (Corneille.)

(&) Ost, armée, camp, guerre, d'où ôlage^ est depuis lontemps inusité.

(5) Mousiier, église, couvent, monastère ; dérivé de monasterium. n se retrouva dans quelques noms propres : Noirmoutiers , Marmouliers, monastère de Saint-, Martin.

(6) Prées est un joli vocable conservé dans nos campagnes du Midi.

(7) Suivant les remarques de Vaugelas et du P. Bouhours, on ne dit point puérile au masculin, mais puéril, parce que cet adjectif français, de môme que subtil, vil, civil, venant des adjectifs latins pt<en//s, subiilis, vilis, civilis, etc., dont la pénultième syllabe est longue, doivent s'écrire sans e au masculin. Beaucoup d'écrivains, dit-il, manquent dans l'usage de l'adjectif en question, écrivant pMcn7f au masculin comme au féminin. Ce qui les trompe, sans doute, c'est qu'on dit aux deux genres agile, utile, facile, docile, etc. Mais il faut faire attention que ces adjectifs-ci viennent des mots latins agilis, utilis, facilis, docilis, qui ont ont la péooltième syllabe brève, et que cette différence de quantité les distingue des précédents.

(8) Damoisel eijouvencel sont encore usités en poésie :

Ton cœur. .. a di\-huit ans, quoi de plus naturel.

S'était laissé toucher aux vœux d'un damoisel,

Brave, de haut lignage et d'antique noblesse. (C. Delavigno»)

Qu'il fasse mieux, ce jeune jouvence^ A qui l'amour donna tant de martel. (Corneille.) II. 10

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Serait-il mieux de secouer le joug de son empire si despotique? Faudrait-il, dans une langue vivante, écouter la seule raison qui prévient les équivoques, suit la racine des mots et le rapport qu'ils ont avec les langues originaires dont ils sont sortis, si la raison, d'ail- - leurs, veut qu'on suive l'usage? »

Écoutons maintenant Etienne Pasquier, un des plus illustres jurisconsultes et des plus savants philologues du dix-septième siècle :

« Notre langue commença grandement à se polir de son ancienne rudesse, vers le milieu du règne de Philippe de Valois, si les registres de notre chambre des comptes ne sont menteurs, esquels (1) vous voyez une pureté qui commence de s'approcher de notre âge. Vous y trouverez encore uns (2) enformer pour informer, non cou-trestant pour nonobstant, Diex pour Dieu. Mais, au demeurant, tout le contexte (3) des paroles ne s'éloigne guère des nôtres ; comme aussi en tous les romans qui furent depuis faits en prose. Et plus nous allâmes en avant, plus notre langue reçut de polissure (4), témoin les œuvres de maître Alain Chartier, en son Quadrilogue cariai^ et Poésies; et successivement, Philippe de Commines en son Histoire des rois Louis XI et Charles VIII; et après lui, maître Jean le Maire de Belges, du temps du roi Louis XU; Claude Seissel, tant en son Apologie du roi Louis XII ^ et Discours de la loi salique^ qu'es (5) traductions de Thucydide, Eusèbe et Appien. Je trouve, sous le règne de François P*", une plus grande naïveté de langage en Jacques Amyot (ores qu'il (6) ait principalement paru sous Henri II), qui sembla avoir sucé sans affectation tout ce qui étoit de beau et de doux en notre langue ; tous les autres qui sont depuis survenus se licencièrent (7) ou en paroles, ou en abondance de métaphores trop hardies, ou en une né^igence de style ; quoi que soit (8), il me semble que je vois en lui cette belle fleur, qui étoit aux autres, se ternir.

» Il n'est pas dit que tout ce que nous avons changé de Tancienneté soit plus poli, ores qu'il ait aujourd'hui cours. Nos ancêtres avoient pris de verus et vera^ voir et voire^^ dont il ne nous est resté que

(1) Esquels, dans lesquels, où.

(2) Uns, c'est-à-dire quelques-uns de ces mots.

(3) La suite, le tissu.

lu) n est, en ce sens, inusité aujourd'hui.

(5) Que dans les;

(6) Ores que, quoique, bien que.

(7) n ne se dit plus en ce sens.

(8) Quoi qu'il en soit.

DES ARCHAÏSBÏES. l47

les adverbes voire et voirement (1); nous en avons fait uns vrai et vraie^ qui sont beaucoup plus rudes et de difficile prononciation que les premiers. Nous disions aux prétérits parfaits (2) de ces veiies tenir et venir ^ tenit et venit; lesquels on échangea depuis en tiensit eiviensit; finalement nous en avons fait tint et vint^ en ces mutations allant toujours en empirant; car il ne faut faire de doute que tenit et venit ne fussent, selon les règles de la grammaire, meilleurs et plus naturels.

» J'ai remarqué plusieurs belles paroles anciennes, dont les aucunes (3) sont du tout (4) perdues par la nonchalance, et les autres changées en pires par Tignorance des nôtres. Nos ancêtres usèrent de harat^ guille et lozange^ pour tromperie; et barater^ guiller et lozanger^ pour tromper : dictions qui nous étoient naturelles, au lieu desquelles nous en avons adopté des latines, dol^ fraude^ circonvèntion (5); vrai qu'encore le commun peuple use du mot de barat^ afin cependant que je remarque ici en passant que comme nos esprits ne sont que trop fertiles et abondants en tromperie, aussi n'y a-t-ii parole que nous ayons diversifiée en tant de sortes que cette-ci (6), parce que guille^ lozange^ barat^ malengin^ dol^ fraude^ tromperie^ circonvèntion^ déception^ surprise et tricherie dénotent cette même chose. Le roman de Pépin dit enherber^ nous empoisonner; le même roman, et encore le comte Thibaut de Champagne, en ses Amours, maleir, pour ce que nous disons maudire. Le vieux valoit bien le nouveau, si nous voulons bien nous arrêter à l'analogie de beneir^ qui est son contraire. Nos prédécesseurs dirent grigneour^ puis grigneur^ dont encore est faite fréquente mention dans quelques anciennes coutumes : nous disons plus grande et meilleure part ^ rendant en deux mots ce qu'ils comprenoient sous un seul. Nous disons aujourd'hui magistrale^nent (7); Hugues de Bercy, maistrement (8), qui est moins latin. Nous usons du mot adjcurner (9), quand nous faisons appeler un homme en justice par la saaionce(lO) d'un sergent(l 1); le roman de Pépin en a usé pour dire

(1) Inusités ; vraiment, assurément,

(2) Ancien terme de grammaire ; aujourd'hui passé défini. '

(3) Quelques-unes.

(4) Tout à fait.

(5) Circonlocution ; est inusité en ce sens, quoiqu'on dise cependant circonvetUr, dans l'acception de tromper,

(6) Celle-ci.

(7) Dérivé de magister, maître ; latin.

(8) Formé de maistre, maître.

(9) Aujourd'hui ajourner,

(10] Invitation ; on a dit ausû semondre, inviter, avertir, dérivé de tummonere , latin.

(11) Sergent, deservus, latin; serviteur.

que le jour étoit venu , qui n'étoit pas trop malpropre ; nous en avons perdu la naïveté, pour la tourner en chicanerie (1). Dans le même auteur, hosteler (2) pour loger, qui n'étoit pas moins bon que le nôtre ; malotru est dedans Hugues de Bercy ; barguigner^ mot aussi familier entre les marchands que chicaner entre les praticiens, est dans Huon de Méry en son T&urnoi de l'Antéchrist : ces deux se sont perpétués entre nous jusques à hui (3) .

» Le latin a dit amboeiduo^ pour dénoter le nombre de deux : de ces deux mots Titalien a fait un ambedue^ et dans le roman de la Rose^ je trouve pour pareille signification ambedeux^ mot qui n'est plus à notre usage. En dementiers avoit eu vogue jusqu'au temps de Jean le Maire de Belges, car il en use fort souvent pour ce que nous disons par une périphrase, en cependant, Joachim du Bellay, dans sa traduction des quart (4) et sixième livres de Virgile, le voulut remettre en sus (5), mais il n'y put jamais parvenir. Nessun (6) pour nuly adès (7) pour maintenant : nous les avons résignés à Titalien, aussi bien que losanger^ qui étoit à dire tromper^ en ces mots nessuno^ adesso^ lusingar. Le cattivo italien et le chétif fvançoïs symbolisèrent, comme semblablement albergar et héberger; je ne sais si l'italien le tient de nous, ou nous de lui. L'italien dit schifar pour ce que nous dîmes anciennement eschevef et aujourd'hui esquiver. Ce que nos anciens appelèrent heaume^ on l'appela," sous François P', armet; nous le nommons maintenant habillement de téie^ qui est une vraie sottise de dire par trois paroles ce qu'une seule nous donnoit. Ainsi est-il de tabour (8), que les soldats appellent maintenant caisse^ sans savoir dire pourquoi ; ainsi de Vétendard^ bannière ou enseigne^ que nous disons aujourd'hui drapeau (9) : vrai qu'il est plus aisé d'en rendre raison que l'autre, cela étant provenu d'une hypocrisie ambitieuse des capitaines, qui, pour paraître avoir été aux lieux où Ton remuoit les mains (10), veulent représenter au public leurs enseignes déchirées, encore que (11) peut-étra il n'en soit rien.

(1) Langage de la chicane, langage du palais.

(2) Formé de hoste^ hôte.

(3) Jusqu*aujourd'hm.

(4) On disait quart pour quatrième, comme tiers pour troisième» quint pour «nquiènie:

Le pape Innocent quart de ce nom, (J. Bouchet.) — CharUi-^mnr. i

(5) Remettre en crédit, !

(6) Ne unus, latin ; pas même un.

(7) Adès ou adiès, formé de ad diem, latin.

(8) Aujourd'hui tambour,

(0) Drttpeaû, inorceau de linge déchiré, baiUôn ; diminutif de drap. (10) En Tenir aux mains; se battre, (li) Encore que, quoique, bien que.

DES ARCHÀÏ8MS8. 149

i Dans les livres de la Discipline militaire^ de Guillaume de Langey, vous ne trouverez ni corps de garde m sentinelle; ains au lieu du premier, il rappelle le guet^ et le second être amx émûtes. Ces deux, qui étoient de très-grande et vraie signification, se sont échangés en corps de garde et sentinelle; et nonunément le mot Hécottte était plus significatif que celui de sentinelle^ do«t nous osons.

• De mon temps j'ai vu plusieurs mots mis en usage, qui n'étoient reconnus par nos devanciers; et peut-être le même mot (1) de de* fHmcier.

» Le premier qui mit en œuvre avant-propos pour prologue fut Louis le Caron, en ses Dialogues^ dont ont se moquoit du commencement; et depuis, je vois cette parole reçue sans en douter (2) : non sans cause ; car nous avons plusieurs mots de même parure : avant-' goardCy avant-jeu^ arninUbras^ et je crois qu'il y avoit plus de raison de dire avant-chambre que ce que nous disons antichambre. Il voulut aussi d'un jurisconsulte latin faire en notre langue un droit-con^ seiUant; mais il perdit son françois.

» Piaffer j que Ton approprie à ceux qui vainement veulent faire les braves, est de notre siècle; comme aussi aller à Xapicorée^ pour les gens d'armes qui vont manger le bonhomme (3) aux champs; feire un affront^ pour braver un homme; la populace^ mot qu'av<m$ été contraints d'innover par faute d autre, pour dénoter un peuple sot

» Le premier où j'ai Xxkcourtiser est dans la poésie d'Olivier de Magny : parole qui nous est pour le jour d'hui fort familière.

» Je n'avois jamais lu arborer (A) une enseigne,^pour la planter, sinon aux ordonnances que fit l'amiral de Châtillon, exerçant lors la charge de colonel de l'infanterie : mot dont Yiginelle a usé en YRistoire de VUlhardouin.

»Nous avons depuis trente oa quarante ans emprunté plusieurs mots d'Italie, conmie contraste (ô) pour contention^ concert (6) pour c^mférencey accort (7) pour avisée en couche pour en ordre, garbe pour je ne sais quoi de bonne grâce, faire une supercherie k un homme, quand on lui fait un mauvais tour à Timpourvu (8).

» En rescrime nous appelons estramaçons des coups de taille, le

(1) Le même mot, c'est-à-dire, le mot lui-même, ou même le mot de, [i] Sans discussion.

(3) Paysans; les gens du peuple.

(4) Dérivé de arbor, arbre ; planter comme un arbre.

(5) Dans le sens de oppoittùm, U est encore usité. |e) Aujoordliui accord.

{^) n est inusité en ce f (S) A l'improyiste.

pédant pour un maître es arts mal appris, et façon pédantesque en conséquence de ce mot; comme aussi nous avons quitté plusieurs mots françois qui nous étoient très-naturels, pour enter dessus des bâtards : car de chevalerie nous avons fait cavalerie; chevalier, catHi^ lier; embûche, embuscade; attacher Tescarmouche, attaquer; au lieu de bataillon, nous avons dit escadron. Et pour nos piétons ou aventuriers anciens, nous ne serions pas guerriers si nous ne disions infanterie^ mots français que nos soldats voulurent italianiser, lorsque nous possédions le Piémont, pour dire qu'ils y avoient été ; et de malheur aussi quittâmes-nous nos vieux mots de fortifications, pour emprunter des nouveaux italiens, parce qu'en telles affaires les ingénieurs d'Italie savent mieux débiter leurs denrées que nous autres François.

» Il n'est pas que nous n'ayons mis sous pieds (l) des paroles qui étoient de quelque honneur, pour donner cours à d'autres de moindre valeur. Le mot de valet anciennement s'adaptoit fort souvent à titre d'honneur près des rois; car non-seulement on disoit valets de chambre ou garde-robe^ mais aussi valets tranchants et d'écurie; et maintenant le mot de valet se donne dans nos familles à ceux qui entre nos serviteurs sont de moindre condition, et quasi par contemnement (2) et mépris : « Vrai est (3) qu'il avoit un valet qu'on ap- » peloit nihil valet (4), dit Marot en se moquant. » La chambrière étoit destinée pour servir sa maîtresse en la chambre; maintenant les damoiselles (5) prendroient à honte (6) d'appeler celles qui les suivent chambrières^ ains les appellent servantes : mot beaucoup plus vil que Tautre, que l'on approprie à celles qui servent à la cuisine. Le nom de grand bouteiller (7) étoit un office de la cou^ ronne, comme celui de connétable (8) : aujourd'hui non-seulement la mémoire en est oubliée en la cour du roi, mais il n'y a rien de si bas que la charge de bouteiller; et pour cette cause ceux qui sont aujourd'hui en telles charges sont appelés sommeliers.

» Une vieille dotation faite à l'hôpital de Mâcon, en mai 1323, par Barthélemi de Chevrière, échanson du roi, l'appelle en latin Bartholomceus Caprarii , scancio domini nostri Régis : qualité qui succéda à celle de grand bouteiller. Nous avons accru notre langue de plusieurs nouvelles dictions tirées de nous-mêmes; comme, pour

(1) AviU. — La construction il n'est pas que est encore en usage.

(2) De contemntre, latin ; mépriser.

(3) // est vrai que,

[h] Mot à mot, rien ne vaut,

(5) Aujourd'hui, demoiselles; anciennement, damoistl» damoiseau, damoitelle.

(6) Tiendraient à honte, regarderaient comme une honte, rougiraient.

(7) Dérivé de bouteille,

(8) Connétable est formé des mots latiQs cornes stabuli, comte, chef de Tétable

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exemple, de chemin^ nos prédécesseurs firent acheminer; de compagnon^ accompagner; de raison^ arraisonner (l); comme, au contraire, une négative en ajoutant ^e, car ils disent de saison^ désaisonner{i). Mais de notre temps nous portâmes plus de liberté, parce <Iue d'e/fet^ occasion^ violent^ diligent^ patient^ médicament^ facile^ nécessité^ tranquille^ nous ftmes effectuer ^ occasionner^ violenter^ diligenter^ patienter^ médicamenter ^ faciliter^ nécessiter^ tranquil- Hier (3); je n'ai point encore hx possibiliter (4), Ae possible, 11 n'est pas que Montaigne, en ses Essais, et Ronsard, en la dernière impression de ses œuvres (avant qu'il mourût), n'aient par une nouveauté fait un nouvel ainsin (5) : car lorsque ce mot est suivi d'une voyelle immédiate, ils mettoient une n derrière pour ôter la cacophonie. Si ces nouveautés enrichissent ou embellissent notre langue, j'en laisse le jugement à la postérité, me contentant de marquer ces caches (6) pour montrer je ne sais quoi de particulier en nous, qui n'étoit point en nos aïeuls (7) . »

Sans vouloir compléter la liste des vocables tombés en désuétude, ou exhumer les termes hors d'usage, nous croyons devoir indiquer les expressions et les locutions qui se rencontrent le plus fréquemment dans ceux de nos vieux poètes et de nos anciens prosateurs qu'on lit et qu'on étudie encore aujourd'hui.

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