‹ Grammaire générale et historique de la langue françaisChapitre 77 sur 139 · Livre obscur et sans nom, humble vase d'argile · texte numérisé non relu

Livre obscur et sans nom, humble vase d'argile

Mais rempli jusqu'au bord des sucs de l'Ëvangile,

Où la sagesse humaine et divine à longs flots

Dans le cœur altéré coulent en peu de mots. (Lamartine.)

Les deux qualificatifs hvmaine et divine Joints à sagesse n'équivalent pas à un sujet composé ; il fallait donc écrire coule.

Là veillent rassemblés des fantômes livides.

Dont les traits sont éteints et les yeux enflammés :

C'était vos sénateurs, demi-nus, affamés. (N. Lemercier.)

Le sens et la grammaire exigent c'étaient.

Il ne reste que vous, pauvres jeunes lévites,

Qui n'avtes pas encore lié vos mains bénites. (Lamartine.)

Il y a dans a/viez un double solécisme : un solécisme de mode et un solécisme de temps; au lieu de l'imparfait, c est le présent que réclame le sens, et "àM lieu de l'indicatif c'est le subjonctif ayez que la construction exige.

Autrefois t on pensait qu'Argus fCit un espion quivoy ait par ses propres yeux, et l'on ne s' était point avisé d'en faire un tyran qui s'instruit en écoutant des confia dences. (F. Wey.)

Il faut était ou avait été; l'emploi de fût est tout à fait vicieux.

DfiS VICES D£ LANGAGE. 219

Après le Misanthrope, Amphitryon est la comédie que Molière ait égbitb avec lefius de soin, de %èle et d'attention sur lui-même, (J. Janin.)

L'auteur a voulu, sans doute, par remploi du subjonctif exprimer d'une manière moins positive une opinion fort controversable; mais la forme de la phrase lui commandait impérieusement l'emploi de Tindicatif a écrite,

J*achève ce linceul pour le vieux roi LaSrte,

Afin que, 8*il mourait, sa cendre soit couverte. (Poasard.)

La construction et le sens exigent remploi de l'imparfait fût.

Le traité de Bucharest a cela de curieux, que la Russie , en 4842, avait grand besoin de la paix pour pouvoir tourner toutes ses forces contre la France, et que pourtant elle parvint à se faire céder une province par la Turquie, comme si c'était la Turquie qui eCt besoin de terminer la guerre, (S. de Sacy.)

Le sens exige comme si c'eût été et qui eût eu besoin.

Tant que Votre Altesse, seigneur.

Et celle du grand prieur, Aure% une santé parfaite. (La Fontaine.)

S'il te faut, pour apprendre aux vivants à bien vivre. Chercher parmi les morts des modèles à suivre, Tu peux bien quelquefois, pour sortir d'embarras, ■ Prêter à nos aïeux des vertus qu'ils n'ont pas. (Vieonet.)

L'emploi du i^&sséqu ils n'ont pas eues était ici indispensable; les nécessités du sens devront toujours dominer les exigences de la rime.

Je vous cherche partout ; quelqu'un vient de m'apprendre, Monsieur, que vous avie% une lettre pour moi. (G. Bonjour.)

C'est avez qu'il fallait écrire.

On entendait Thomas Morus répéter souvent qu'il fallait au corps le même traitement qu'on fait à un âne : force coups et maigre pitance. (Franck.)

Qu'il faut^ au présent comme le verbe qui suit, fait.

Mais un de ces festins, où le jeu vous convie.

Pour vous n'est qu'un excès, pour eux serait la vie. (Ponsard.)

Il faudrait que le sujet fût exprimé avant le verbe de la seconde proposition principale serait, *

n. Soléeisinef de tabordliuitîoii.

Le climat de V Espagne, en général, est très-sec^ et le pays coupé par des chai- »w de montagnes qui rendent l'arrosage difficile. Cette docble disposition de faimospkère et du sol a de tout temps rendu les récoltes incertaines^ et occasionlURT souvent des famines et des épidémies. (Â. Delaborde.)

A rendu et occasionnent, qui ont pour sujet commun cette double

disposition^ devaieat être employés tous deux au même nombre, le singulier.

A l'époque ou Mwm a vécu... deux souffles également puissants remuaient la société jusque dans ses profondeurs, et la poussaient en deux sens contraûes: Vesprit de liberté, de réflexion, d'examen, d'où est sortie et qui fait vivre u so> ciÉTÉ MODERNE ; l'esprit de résistance, d^autorité, de soumission, qui, après avoir produit l'unité religieuse et la hiérarchie sociale du moyen âge, était secle capable de les protéger contre les entreprises des réformateurs. (Franck.)

Cette construction, dans laquelle un même terme {la société moderne) figure comme sujet de est sortie et comme complément dinect de fait vivre^ est tout à fait vicieuse.

Alors, je me couchais, et, sans plus rien penser.

Riais aux souvenirs qui me venaient bercer. (A. Dumas.)

On pense à quelque chose^ ou Y on ne pense à rien; le verbe est essentiellement intransitif et veut un complément indirect.

. • • Cette solitude où nul n*ose paraître.

Ne s'ouvre qu'aux brouillons qu*a pardonnes mon maître.

(L.*Gumard.)

On pardonne une faute et on pardonne a quelqu'un une faute; ce verbe exige un complément direct de chose, et un complément indirect de personne.

// s'efforçait à sourire, tandis que ses dents claquaient de colère. (F. Soulié.)

S'efforcer veut de avant Tinfinitif qui le suit.

Passe, noble Caïus, tu trouveras mon maître.

Quant à vous, attendez qu'il lui plaise paraître. (A. Dumas.)

Aujourd'hui, en prose comme en vers, on doit dire : Il meplatty il lui plaît DE faire^ de paraître.

L'homme marche à travers d'une nuit importune. (A. Soumet.)

On dit à travers une nuit.

Jérusalem, j'ai vu ton destructeur sauvage.

Du temple incendié présider U pillage. (C. Lafont.)

On dit présider une assemblée ou à um assemblée; mais, au figuré, présider veut toujours un complément indirect : Présider au pillage ; Tes^actitude exigeait diriger.

LorsquHl se vit dans l'impossibUité absolue de continuer son train de vie, il h mit pour la première fois à RÉPLécHiR sérieusement k sa position. (G. Sand.)

On réfléchit sur, on ne re fléchit pas à.

R est indispensable de jeter un rapide coup d^œil sur la position des protestants en France, depuis la promulgation de Védit de Nantes jusqdes et après sa révocation par Louis XIV. (E. Sue.)

La correction veut jus^p'à m révocation, . . e* après cette époque.

Nous entrâmes dans une cabane où nous trouvâmes trois ou quatre femmes, SORT tZ y EN avait une qui donnait à teter à un petit enfant. ( Regnard.)

Supprimez dont,^ et la phrase sera correcte.

Rv^y a qu'Efi Angleterre où l'on rencontre des édifices religieux qui, dépouillés depuis trois cents ans d'une partie de leur destination première, rie subsistent qu*à Utre ^objets d'art et de curiosité. ( L. Vitet )

On ne rencontre gi^'EN Angleterre.

Ce n^est pas de vous dontjc neux parier, &esi du père de Clitandre, qtd est un toi, un imbécile. (Regnard.)

De vous et dont^ établissant une même relation, forment im solédsme ; il fallait écrire : Ce n'est pas de vous Qxmje veux, etc.

Justinien a-t-il poussé l'ingratitude au point de faire crever les yedx et de rémire à mendier son pain le héros dont les victoires ont illustré son règne, et qui fui surnommé de son temps l'honneur du nom romain ? (Jouy.)

Faire crever les yeux veut héros pour complément indirect, et réduire à mendier le veut en complément direct ; ce terme exprimé une seule fois produit donc un solécisme.

Us cherchaient à sauver les livres de compte que plusieurs hommes avaient EssAïE et étaient même parvenus à leur an^aelier des mains. (A. Dumas.)

Essayer.^ suivi d'un infinitif, veut la préposition de^ et être parvenus la préposition à; le complément commun donné à ces deux verbes produit donc un solécisme.

// «OMS fait voir la France perdue^ déii'uite sous l'usurpation carlovingienne, josqd'à ce que l'œuvre de Clovis est reprise par une race liéroique, celée de Robert UFort et d'Hugues le Grand. (De Salvandy.)

Jusqu'à ce que veut le verbe au subjonctif; l'expression propre ès^i jusqu'au moment oii,

Camille reçoit de ses concitoyens le titre de général et le refuse, jusqu'à ce que Ut faibles débris du sénat assiégés dans le CapitolSt^ qui est ejicore toute Rome à ses ^eux, n'aient validé cette élection, (Kératry.)

L'emploi de la négation est aussi contraire au sens qu'à la construction.

Pressez l'heure fuyante où Dieu me laisse vivre ;

Lisez avant qu'un doigt ne déchire le livre. (Lamartine.)

Sais-tu pas que demain on doit vous égorger? Qu'on veut aussi vous voir dans votre sang nager?

(Soumet et Belmontet.)

222 gràmmàirb généiule et historique.

Il N*a POINT recueilli d*adtrb fruit de ses soins que le chagrin de les votr inutiles et quelquefois durement récompensés par un ingrat qui s'en offensait,

(Prévost) Je ne cesserai pas de me venger, avant Que je n'aie immolé le dernier poursuivant. (PoDsard.)

Un barbarisme est une expression ou une locution étrangère à notre langue.

Ce nom était donné par les Grecs à tous les mots nouveaux introduits dans leur langue par suite de leur commerce avec les peuples étrangers, qu'ils désignaient sous le nom de Barbares,

Il y a deux sortes de barbarismes : 1^ ceux qui résultent de remploi de termes non usités ; 2" ceux qui résultent d*une dérivation fausse ou d'une construction vicieuse.

C'est surtout dans les provinces et panni les gens du peuple que les barbarismes de la première espèce sont en usage ; chaque petite localité a les siens. Nous n'avons aucune raison ici d'en dresser la liste ; mais en voici quelques-uns qui se trouvent dans les écrivains :

Lorsqu'elle aura quitté quelques provinciales,

Aux personnes de cour f ftdieuses animales. ( M(^^re. )

Animale^ employé comme nom féminin, n'est pas français.

Tout bleus, tout nuancés d'éclatantes couleurs.

Tout trempés de rosée et tout fragrants d'odeurs.

Que d'une nuit d'orage çn voit parfois éclore,

Qu'on savoure un instant, qu'on respire une aurore. ( Lamartine.)

Fragrant est un mot emprunté du latin.

Tiens, je vais en six phrases

Te peindre ces devoirs qu'ici tu nous emphases, (De Boissy.)

Emphaser^ pour parler d'une chose avec emphase, n'est pas français.

Quel firmament la nuit constellait dans leur sein. (Lamartine.)

Consteller^ dans le sens de briller, n'est pas usité. Les barbarismes ont le plus ordinairement pour cause l'ignorance du terme propre ; de là vient que

Quelques-uns disent : An lieu de dire :

embrouillamini, Brouillamini.

U brouillasse, îi bruine.

Dccesser, Cesser,

iDécommander, Con/rcm ander.

Conjusionner, Couvrir de confusion.

Quelques-uns disent :

D^sografer,

Dépersuader,

J>evinatioo,

Eduquer, éduqué,

Emoiiler,

i4iamber,

Réprimandabîe,

Transvirfcr,

Au lieu de dire :

Dégrafer.

Distuader.

Divination.

Elever, élevé»

Emoudre un couteau, enjamber.

Répréhensihle.

Transvaser.

Les barbarismes de la seconde espèce sont plus nombreux. Ils résultent :

1® De l'ignorance de la forme et de l'orthographe du mot ; ainsi,

Quelques-uns disent :

An&)ise8,

Angofa,

Appartftioii,

Cambuis,

Gomparttion,

Go/tdor,

Cretisane,

Cti/ter,

Darle,

Disparition,

Fraction,

Ë/exir,

Envergure,

Levier,

Fitogramme,

Franc/iipane,

Gtgfier,

Géroûe^

ffonchets,

ÎÀnceuilf

Linteaux (serviette à),

Mairerie,

liégcrd (par),

Pale/crmier,

Plurésie,

Rediffade,

Rêvante,

Semotit7/e,

Trader, il traye^ /rayage,

Vagt^tas,

Au lieu de dire :

Angoisses.

Angora.

Apparition.

Gambofiis.

Compartition.

Corridor.

Crassane (poire de).

Ctfi//er.

Dartre.

Disparition.

effraction.

E/ixir.

Envergure.

Evier,

Fi/tgrane»

Frangipane.

Césier.

Cirofle.

Jonchets.

lÀnceul,

Liteaux (serviette A).

Mairie.

Mégarde (par).

Pale/rcnier.

Pleurésie.

Rebuffade.

RevancAe.

Semoule.

Trier, il iriey Iriage.

Vasistas.

2* De l'ignorance du sens et de Texpression :

Ainsi l'on dit: Au lieu de dire :

A ftiasse-coros, A croche-pied, A Fenvie, A merveilles, Bailler aux corneilles, Cet honune est farce, Cet honune ici»

Cicatrisé (fermé), Conséguen^

A feras-ie-corps.

A cloche-pied.

A Tenvi.

A merveil/e»

Bayer aux corneilles.

Cet homme est farceur.

Cet honune-cf.

Gicatricé (sillonné).

Considérable, important.

GRAMMAIHE GÉNÉIULE ET HISTORIQUE.

Ainsi Ton dit :

Coude-pied,

Ecurer (nettoyer en liwirbissftnt],

Dernier adieu,

Faire la vo/le,

Casuel, fortuit.

Il a recouvert la santé,

Il ne peut recouvrir la me,

J'en deviens,

Jeu d'eau,

Je vous demande excuse.

Noir comme du geai,

Par faute d'attention.

Pied fourcAtt,

Pierre de lierre,

Fortuné (heureux),

Rue passagère,

Sans dessus dessous,

Tête d'oreiller.

Voix de centaure,

Au lieu de dire :

CoM-dc-pied.

Curer (nettoyer en vidant).

Denier à Dieu.

Faire la vole.

Fragile (cassant). .

Il a recouvré la santé.

Il ne peut recouvra la vue.

J'en viens.

Jet d'eau.

Je vous fais mes excuses.

Noir comme du jais.

Par faute d'mattentiod.

Pied fonrc/i« (fendu),

Pierre de liais.

Riche (opulent).

Rue passante (fréquentée).

Sens dessus dessous.

Taie d'oreiller.

Voix de stentor.

Tous semblaient se hâter d'épuiser à l'envie Leur coupe de bonheur et leur goutte de vie.

(Lamartine.)

Ah ! vous broyez vraiment vos couleurs à merveilles;

Mais à votre service on en a de pareilles. (A. de Longpré.)

y De rignorance de Télymologie :

Ainsi l'on dit :

Atré,

Aréolithe,

Aréonaute,

Gacaphonie,

Co/aphane,

Contumace,

Corporence,

Esdande,

Ëspadro»,

F/anquette,

^Ottivari,

Pantomine,

Poiononique,

Rébardaratif,

5owpoudrer,

Recoupe,

Trémontane,

Au lieu de dire :

Aéré.

Aérolithe.

Aéronaute.

Cacophonie.

Co/ophane.

Contumace.

Corp«/ence.

Esclandre.

Espadon.

Franquette.

//oMrvari.

Pantomime.

Pn/monique.

Rébarbatif.

5at<poudrer.

5oMcoupe.

Tramontane.

4'' D'un vice de formation ou de l'emploi d'une forme inusitée :

Ainsi l'on dit :

Apprentisse et apprentive , du masculin inusité apprenti/,

Ëxcltfse, du masculin exclus, inusité,

Géane,

Perdue,

Au lieu de dire:

Apprentie, féminin de apprenti.

Exclue, féminin de exclu.

Géante, féminin de géan/. »

Percluse, féminin de perclus.

la chevelure châtains rare, fine et lUse sur la tête, annonce un tetâpérament pauvre, (H. de Balzac.)

Châtain n'a pas de forme usitée au féminin.

Ce n'est pas la saison des vestes entr*ouyertes,

Des chaleurs qui faisaient aimer les ombres vertes.

Des levers matinaux et des toits mal fermés. ( E. Augier. )

Ce pluriel masculin est inusité.

Trots batteries de coups de fouet éclatent et déchirent Vair comme une mousqueterie, les gilets rouges des postillons poindent, dix chevaux hennissent.

(H. de Balzac.)

Dans l'acception de Commencer à paraître , poindre n'est usité qu'à l'infinitif.

n n'est point de ciment que le temps ne dissoude. ( Scarron.)

Dissmtde au lieu de dissolve,

... Un brouillard glacé, rasant ces pics sauvages.

Comme un fils de Morven me vêtissait d*orage. (Lamartine.)

Des vagues de saphir brdissaient doucement sous le ciel sombre.

(Maxime du Camp.)

Les feuilles que roulaient les secousses du vent

Ondoyaient. sous nos pas comme un marais mouvant.

Et les bois morts tombés hruissaient sur la terre

Comme les ossements qu'un fossoyeur déterre. (Lamartine.]

Pour vêtait, bruyaient.

Qu'à vos simples récits nos cœurs tressailleront ! (L. Guillard.)

Tressailleront pour tressailliront.

Où manquerait V action intérieurey défaillerait la perception. (V. Cousin.)

Défaillerait pour dé faudrait.

5** De la suppression d'un terme essentiel ;

Ainsi Ton dit : Au lieu de dire :

n promène en ce moment, XL se promène en ce moment.

Invectiver quelqu'un. Invectiver contre quelqu'un.

Ha robe, mon châle déteint. Ma robe, mon châle se déteint.

Monsieur tel. Monsieur un tel.

Deux heures et quart, Deux heures et un quart.

Les phrases suivantes présentent des barbarismes de ce genre :

lafayette partit pour l'Amérique le lendemain du jour où Von répandait en Europe qu'elle était soumise. (Thiers.)

Pour ow l'ori répandait le bruit qu'elle était soumise,

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