‹ Grammaire générale; ou, Philosophie des langues, présentant l'analyse de l'art de parler, considéré dans l'esprit et dans le discours, au moyen des usages comparés des langues hèbraïque, grecque, latine, allemande, anglaise, italienne, espagnole, française et autresChapitre 110 sur 140 · Espèces de constructions · texte numérisé non relu

Espèces de constructions

S'il y a deux genres de méthodes dans la décomposition de la pensée, la méthode didactique, la méthode d'agrément, il doit y avoir dans le discours deux sortes de constructions que nous nommerons en conséquence, construction philosophique , construction oratoire , et qui se sous-diviseront en construction naïve, naturelle, tirée , forcée , d’après la manière dont l'écrivain exécute Ja décomposition de la pensée.

La construction philosophique est celle de la méthode didactique. Ses qualités essentielles sont l'exactitude , la

justesse, la vérité, Elle suit plus ou moins régulièrement l'ordre grammatical de l'arrangement des mots ; selon le degré de décomposition des idées.

La construction oratoire est celle de la méthode d'agrément. Ses qualités sont la variété, la propriété des tours. La construction varie et mêle ses degrés selon le genre de la pensée. |

La construction oratoire comprend , dans son espèce la construction poétique qui n’en diffère que par la mesure et la marche des syllabes. Elle en a même Ê mélodie, le nombre et l'harmonie.

Toute prose bien faite est vers à peu de chose près, c'est-à-dire , aussi travaillée et aussi serrée que les vers. De même tout vers est pfose, c'est-à-dire aussi aisé et aussi coulant que la prose.

Si l’on mesure en vers une période de prose, on pourra se couvaincre que la prose, comme le dit avec raison Lebatteux, comporte à peu près les mênres espaces et les mêmes repos que la versification donne à la poésie ; que de tous ces espaces il n’y en a pas un qui ne soit dans les termes marqués pour la poésie ; de sorte que la différence qu'il y a entre notre prose et notre poésie ne consiste pas tant dans Îa différence des espaces que dans la liberté qu’on a de les changer à tous momens dans la prose , au lieu que dans les vers le premier espace ou le premier assortiment sert de modèle et de type aux suivans, Nous en présenterons ici un cxemple tiré de Fléchier ; nous y couperons la prose comme si elle formait des vers :

Je me trouble, messieurs, Turenne meurt :

Tout se confond :

La fortune chancelle :

La victoire se lassse :

La paix s'éloigne :

Les bonnes intentions des alliés se ralentissent : Le courage des troupes Est abattu par la douleur

Et ranimé par la vengeance :

Tout le camp demeure immobile :

Les blessés pensent à la perte qu’ils ont faite, Et non aux blessures qu’ils ont reçues, Les pères mourants Envoient leurs fils pleurer Sur leur général mort.

L'armée en deuil est occupée A lui rendre les devoirs funèbres, Et la renommée qui se plait À répandre dans l'Univers Les accidens extraordinaires, Va remplir toute l’Europe Du récit glorieux de la vie de ce prince Et du triste regret de sa mort.

« La prose , ajoute Lebatteux, et la poésie qu'on envisage ordinairement comme deux langages différens , ne sont l’une et l'autre qu'un courant de‘pensées revêtues d'expressions. La nature et l’art influent pareillement, quoique inégalement, sur l'une et l’autre, La prose qui semble libre de sa nature , a pourtant ses chaînes dans l'expression comme on l’a vu ci-devant. À son tour la poésie qui semble resserrée par des règles plus étroites quant à l'expression , a ses droits de liberté, lorsqu'il ne s’agit que de pensées. Elle est aussi libre que la prose dans tout ce qui concerne l'étendue, la suite, la dispo sition , les variétés des périodes, des membres, des incises; et jamais elle n’est plus parfaite que quand le naturel et la liaison des choses et des idées font oublier l’art et le technique de l'expression. Prenons un exemple :

« Lorsqu'on récite les vers de Racine et qu'on les récite bien, on serait presque tenté de les prendre pour de la prose, si on n’y ressentait pas une certaine harmonie plus marquée et quelques cadences plus symétriques, qui semblent s'échapper du texte. Ecoutons :

Gelui qui met un frein à la fureur des flots, Sait aussi des méchans arrêter les complots.

Soumis avec respect à sa volonté sainte, Je crains Dieu, cher Abrer, et n’ai pas d'autre crainte. Cependant je rends grace au zèle officieux Qui sur tous mes périls vous fait ouvrir les yeux. Je vois que l'injustice en secret vous irrite, Que vous avez encor le cœur israélite, Le ciel en soit béni! Mais ce secret courroux, Cette oisive vertu, vous en contentez-vous ?

La foi qui n’agit point est-ce une foi sincère ? Huit ans déjà passés, une impie étrangère Du sceptre de David usurpe tous les droits, Se baigne impunément dans le sang de nos rois ; Des enfants de son fils détestable homicide, Et même contre Dieu lève son bras perfide :

Et vous, l’un des soutiens de ce tremblant état, - Vous, nourri dans les camps du saint roi Josaphat, Qui sous son fils Joram commandiez nos armées, Qui rassurâtes seul nos tribus alarmées Lorsque d’Ochozias le trépas imprévu - Dispersa tout son camp à l'aspect de Jéhu ;

Je crains Dieu, dites-vous, sa vérité me touche!

. Voici comme ce Dieu vous répond par ma bouche: « Du zèle de ma loi que sert de vous parer?

« Par de stériles vœux pensez-vous l’honore r « Quel fruit me revient-il de tous vos sacrifices ? « Ai-je besoin du sang des boucs et des-génisses? « Le sang de vos rois crie et n’est point écouté. « Rompez, rompez tout pacte avec l’impiété ; « Du milieu de mon peuple exterminez les crimes: « Et vous viendrez alors m’immoler vos victimes. »

Athalie, acte 1.

La poésie Jyrique, dit encore Lebatteux, qui fait des assortimens de différentes espèces de vers , et qui entremêle lesrimes, semble s'approcher encore plus de Paisance et de la facilité de la prose. Ecoutons ces trois strophes

de J.-B. Rousseau, tirées de son ode au marquis de Lafare :

Ce feu sacré que Prométhée Osa dérober dans les cieux, (1).

La raison à l’homme apportée, Le rend presque semblable aux dieux ; Se pourrait-il, sage La Fare, . Qu’un présent si noble et si rare De nos maux devint l'instrument, Et qu'une lumière divine Pût jamais être l’origine D'un déplorable aveuglement ?

Lorsqu'à l'époux de Pénélope Minerve accorde son secours, Les Lestrigons et le cyclope

Ont beau s’armer contre ses jours :

Aidé de cette intelligence,

IL triomphe de la vengeance

De Neptune en vain courroucé, Par elle il brave les caresses

-Des sirènes enchanteresses,

Et les breuvages de Circé.

De la vertu qui nous conserve C’est le symbolique tableau.

Chaque mortel a sa Minerve Qui doit lui servir de flambeau.

Mais cette déité propice Marchait toujours devant Ulysse, Lui servant de guide ou d’appui :

Au lieu que, par l’homme conduite, Elle ne va plus qu’à sa suite, Et se précipite avec lui.

(Liv. 2, Ode 8).

Qu'on ôte, ajoute Lebatteux, qu’on Ôte les rimes de cette poésie, et légalité trop sensible de quelques-uns de

(1) Audax Japeti genus | Jgnem fraude mala gentibus intulit, 0 Hor. One 3.

— 222 mm

ses espaces; elle n’a plus rien qui la rende différente d’une prose sevrée dans le genre élevé.

« Si la nature a ses lois pour l'arrangement des mots entre eux, elle a les mêmes lois pour celui des membres dans une période et des périodes dans le discours. On peut dans cette matière conclure du petit au grand et du grand au petit. La naïveté se trouve aussi bien dans une division que dans une interjection. On sent bien quand une division n’est que naturelle; et ot lui donne un autre nom, on l’appelle heureuse, quand elle est naïve , c’està-dire qu’elle paraît sortie tout d’un coup du sujet, plutôt que trouvée dans la méditation.

« La naïveté qui demande un certain arrangement des mots conforme aux vues de celui qui parle, veut encore que ces signes soient liés naturellement.

« Elle veut d’abord que l’objet qui s’est une fois montré comme régnant, paraisse toujours tel, tant qu'il est question de lui : servetur ad imurm qualis ab incepto processerit. Quelquefois an écrivain croit user d’adresse en substituant habilement un autre objet. Mais dès que ce n’est plus véritablement le mème, l'esprit du lecteur se trouve comme en défaut ; le chemin qu’il suivait le quitte; il demeure plus on moins étonné selon que l'écart est grand. Par exemple, quelqu'un après avoir dit que le goût ne se borne point à une simple connaissance des ouvrages d'esprit, et que s’il se bornait à cela, on ne devrait pas employer toute la jeunesse à l'étude des lettres ; il ajoute tout de suite s ceux qui les ont bien connues en ont pensé bien différemment ; ils les ont regardées , etc. Dans les pren.ières phrases il s’agissait du goût. et c’est lesujet qu'on traite. Dans les deux dernièresil s’agit des lettres : l’esprit est emporté malgré lui vers nn autre objet, dans le tems qu’il était tout entier au premier qu’on lui avait présenté.

« La nature veut donc que toutes les parties d’an discours grandes et petites soient unies comme Îe sont celles d’un tout naturel : c’est la vraie liaison et presque la seule qü'il y ait. On en voit l'exemple dans un arbre :

fruit, fleurs, feuilles, branches, tige, tout est un. II y a de même une tige directe pour les idées et pour les mots. C’est là que sont tous les avantages et tous les droits de la nature. Tout ce qui n’est que collatéral, ou qui ne tient que par insertion artificielle, est étranger dans le dis-

cours, et il y esttraité comme tel par ceux qui savent en juger. >

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