‹ Grammaire générale; ou, Philosophie des langues, présentant l'analyse de l'art de parler, considéré dans l'esprit et dans le discours, au moyen des usages comparés des langues hèbraïque, grecque, latine, allemande, anglaise, italienne, espagnole, française et autresChapitre 127 sur 140 · COLORIS · texte numérisé non relu

COLORIS

Le coloris est la qualité de l’élocution relative au choix des mots et des tours propres à représenter les objets de la pensée sous la physionomie et le caractère que leur donne la nature ou que leur réfléchit l’analogie. Le coloris comprend l'élégance et la manière de l'écrivain.

L’élégance consiste dans un tour de pensée noble et poli, rendu par des expressions châtiées, coulantes et gracieuses à l'oreille. C’est la réunion de toutes les grâces du style. Elle.est un résultat de la justesse et de l’agrément. C'est la clarté, le nombre ct le choix des paroles. Elle suppose l'exactitude, la justesse et la pureté dont l'accord produit la correction ; mais tout cela contribue à l’élégance et n’y suffit pas. Elle exige encore une liberté noble, un air facile et naturel qui, sans nuire à la correction, en déguise l'étendue es la gène. Elle résulte dun chois des idées et des choses et du talent de placer les mots.

L'écrivain élégant est celui qui en instruisant l'esprit charmes à la fois l'imagination et l'oreille, et ajoute à Ja

beauté des pensées l’art des expressions bien choisies et dégagées des ornemens déplacés ou superflu.

Le style est élégant lorsqu'il dit clairement, aisément, et surtout briévement çe qui doit être dit avec le mot propre et le tour unique. Le style élégant est plus orné que le style net, On donne même habitnellement ce nom au style paré de tous les genres d’ornemens sans excès ou profusion. Lorsque les ornemens du style sont trop pompeux; on Jui donne le nom de style fleuri. I] indique toujours l’excès des ornemens. A l'élégance se rapportent la sagesse de l’élocution, la grâce, l’emphase.

L’emphase (suqacix, dérivé d'spparvo, faire briller, dé- - rivelui-même de qaivw, je montre; littéralement action de - mettre en évidence, en illustration) se prend tantôt pour

la magnificence, la pompe, l'éclat du style; quelquefois pour une recherche minutieuse dans l’élocution ou daus la déclamation. Dans le premier sens c'est l’emploi d’un mot qui dit beaucoup dans la place où il est et qni donne plus à penser qu’il n'exprime. flle ne diffère guère de l'énergie, si ce n’est la même chose. Dans le second sens, i] marque un défaut soit dans les paroles soit dans l’action de l'orateur.

Le ridicule du stylé nait des figures qui ne sont point convenables au sujet, |

L'affectation dans le langage et dansla conversation est un vice assez ordinaire aux gens qu’on appelle beaux parleurs ; il consiste à dire en termes bien recherchés et quelquefois ridiculement choisis des choses triviales ou * communes. L’affectation est dans la pensée, dans l’expressiop, dans le choix des mots, des tours on des images. Quand on a l’idée de l'affectation dans la contenanee, dans la démarche, dans la parure, on a l’idée de l'affectation dans le style. L'affectation dans le style est à peu près la même chose que l’affectation dans le langage ; aver cette différence que ce qui est écrit, doit être naturellement un peu plus soignée que ce que l’on dit, parce qu’on est supposé y penser mûrement en l'écrivant ; d’où il suit que ce qui est affectation dans le langage ne l'est pas quelque.

fois dans le style. L’affectation dans le style est à l’affectation dans le langage ce qu'est l'affectation d’un grand sei- . gneur à celle d’un homme ordinaire.

Le style insipide vient de l'excès des ornemeus; c’est le partage des Trissotins et des Vadius de tous les tems:

La grace de l’élocution consiste dans l’aisance, la sou-

esse, la variété de ses monvemens et dans le passage naturel et facile de l’un à l’autre. En général, le petit et le joli en tout genre sont plus susceptibles de grâce que le grand.

Le style gracieux est celui qui porte à l'esprit, à l’imagination, à l’ame, des idées, des peintures, des sentimens doux et agréables. Le gracieux est caractérisé par son opposition au désagréable, Les graces de l’élocution dépendent du choix des mots, de l’harmonie des phrases, et encore plus de Ja délicatesse des idées et des descriptions riantes. Les graces naissent d’une portes naturelle accompagnée d’une noble liberté; c’est un vernis qu’on répand dansle discours, dans les actions, dans le maintien, et qui fait qu’on plait jusque dans les moindres choses.

Les agrémens de l’élocution viennent d’un assemblage de traits fins que l’humeur et l’esprit animent; ils l’emportent souvent sur ce qui est plus régulièrement beau.

. Le style enjoué ou riant est accompagné de quelque chose de gai et de réjouissant. Mais ces trois mots diffèrent entre eux: c’est par l'humeur qu’on est gai, par le caractère d’esprit qu’on est enjoué, et par les façons d’agir qu’on est réjonissant. Le triste, le sérieux et l'ennuyeux sont précisément leurs opposés.

L'abus des grâces est l’afféterie comme l'abus du sublime est l’ampoulé.

La légèreté du style ne fait qu’effleurer la surface des choses. En voici un exemple tiré de l’épitre de Voltaire connue sous le nom des vous et des tu.

Philis, qu'est devenu ce tems Où, dans un fiacre promenée , Sans laquais, sans ajustemens ,

De tes graces seules ornée, Contente d’un mauvais soupé Que tu changeais en ambroisie, Tu te livrais, dans ta folie, À l’amant heureux et trompé Qui l'avait consacré sa vie ?

L’abandon est cette négligence presque toujours agréable, qu’on sent dans le discours lorsque l’orateur ou l'écrivain, vivement pénétré de ce qu'il veut dire, se laisse aller au mouvement naturel de son sentiment et de sa pensée, sans rechercher ni ses tours et ses expressions, ni la liaison et l’ordre rigoureux des idées.

La beauté du style est l’heureux accord de la clarté et du coloris sagement combinés dans l’élocution.

La facilité consiste dans un naturel heureux qui n’admet aucun tour recherché, et qui peut se passer de force ‘et de profondeur.

Une période, un vers où des mots inutiles ne sont placés que pour la symétrie, pour la rime, ou pour la mesure, annonce la gére, le travail et l'étude.

Le caractère de l'écrivain se communique à ses écrits: .ses pensées en sont imbues; son expression en est teinte, et l'énergie ou la faiblesse, la hardiesse ou la timidité, la langueur ou la véhémence du style dépendent plus des qualités de l’ame que des facultés de l'esprit.

Mais de la tournure habituelle de son esprit comme desaffections habituelles de son ame résulte encore dans le style de l'écrivain un caractère particulier que nous appelons sa maniere; et celle-ci lui est naturelle : au lieu que les singularités qu’il se donne par affectation, par imilation, décèlent toujours l’artifices et l'écrivain qui croit avoir alors une manière à soi, n’est que maniéré, n’a que de la manière.

La manièrc de l’écrivain est fondée sur l’ensemble ou la totalité de son discours et comprend l’effet produit par - toutes les dépendances du style, le choix de ses mots, l’arrangement de ses sentences, de son degré de précision et

son genre d’ornemens au tfioyén dé l’härihônie, des figures et des autres décoratiôns dti discotrts.

La manière d'écrité d’uti auteur, c’est-à-dire, sa ma-

nière d'employer le coloris dans l'élocution produit trois degrés de force : degré haut, degré moyen, degré bas; et caractérise trois sortes de manières ou de styles; style austère, style fleuri, style mitoyén ou médiocre.

Le style austère est un style nerveux où l’on a négligé le soin des ôrnemenset de l‘harmonie. Les modèles en ce gerire sont: Eschyle et Pindare parimi les poètes, Thucydidé parmi les écrivains en prose. Le style est ferme, Jfoit, austère, quand le fond des pensées est solide, pris dans le bon sens ; que les expressiôns sont justes sans être polles: lés touts tiaturels sans paraître choisis, les liaisons négligées ét plutôt danis les jiënsées que dans le style. Le style est plein, sérré, quand les pensées se suivent et se totithent sans s'étendre mi se délayer, qu’elles se pressent comme pour fortifier les rangs. Lu

La gravité da stÿle est la manière dént parle un hotime profondétent décupé dé grands intérêts ou de grandes chosès: tout ce qui tessètible à l’amusement, à la dissitiation, au soin de parèr son langage, lui répugne, Exprimeï sa periséé avec le moins de mots, et le plus de force qu’il est possible, Voilà le style austère et grave. Ce caractère est celui de Tite-Livé et de Tacite dans leurs harangues. Le style grave est aussi naturellement le plus énetbique ; câr l'énergie du stylé consiste à serrer Lex. préssiôt afin de donner plus de ressort au sentiment ou ù l4 jiensée. : |

.. Le stylé profond ne s'arrête jamais aux apparences supétficielles ; sa méditation s'exerce à sonder son: objet, et à tirer coiime de ses éntrailles, ex visteribus rei, ce qu'il ÿuüde plus riche ét de plus enfoni. Le stÿle méthodique décompose les idéés et en forme une longue chaîne et un

. Ensemble régulier. Le style f/euri est un style orné, cou-

ht, dout, moins fort qu'harmvbtieux et agréable : tel ust celui d'Hésiode, de Sapho, d'Anatréon, d’Euripide, et particulièrement d’Isocräte, Un discours fleuri cst feri-

| — 263 — pli de pensées plus âgréables que fortes, d'ithäges plus brillantes que sublimes, de termes plus recherchés qu'énergiques: cette méthaphore si ordinaire est justement prise des fleurs qui ont de l'éclat sans solidité. Le style fleuri convient aux pièces de pur agrément, aux idylles, aux églogues, aux descriptions des salsohs, des jardins, à un opéra français ; il convient peu dans la vomiédie, encore moins dans la tragédie ; il doit être banni d’un plaidoyer, d’un sermons de tout livre instructif,

Le style doux est moins agréable que Le style fleüri, qui est plus orné d'images riantes. Îl ne doit pas être con: fondu avec le style doucereux. L'aménité du style est une douceur accompagnée de politesse et de grace. Elle convient particulièrement au familier noble ét aux ouvias ges du sentiment.

Le style est précieux, affecté et peu naturel quand : nous exprimons des choses communes d’une façon nouvelle et qui n’appartient qu’à nous. Le style ést raffné lorsqu’à des idées ordinaires on joint une expression fecherchée, | re

Le jeu de mots est une allusion grammaticale dans laquelle on paraît jouer en effet sur les mots plutôt qu'énoncer une pensée fine. La prétendue finesse de ces bril- Jantes fadaises dépend de l’équivoque, vice en génétal fort opposé à la première qualité de toutes les latigués, mais spécialement au génie de la Jahgue française. .

Le mot concetti nous vient des Îtaliens chez qui il n’est pas pris en mauvaise part comme chez nôtis } rions noté en sommes servis pour fdésigner indistinctethent toutes les pointes d’espritrecherchées que le bon gôût proserit

Le style est brillant par la vivacité des pensées, dés its ges, des touxs et dés expressions. Le style d’Ovide, éëlüi de l’Ariote est brillant. Dans Homère, l’allégorie de la ceinture de Vénus est brillante. La peinture du paôr dâns les fables de Lafontaine est éblouissänte lorsque Janon Jui dit : | | |

Est-ce à toi d'envier la voix du rossignol, Toi que l’on voit porter à l’entour de ton col Un arc-en ciel nué de cent sortes de soies , Qui te panades, qui déploies Une si riche queue-et sembles à nos yeux La boutique d’un lapidaire ?

Est-il quelqu'oiseau sous les cieux Plus que toi capable de plaire ?

Brillantne se dit guère que des sujets gracieux ou enjoués. Dans les sujets sérieux et sublimes le style est riche, éclatant.L’abondance et la variété font le brillant du coloris.Des idées qui jouent ensemble avec justesse et avec grâce, dont les rapports sont vivement saisis et vivement exprimés font le brtllant de la pensée. Le brillant de li. magnation consiste dans une foule d'images vives et im-’ prévues, qui se succèdent avec l'éclat et la rapidité des éclairs. C’est par le tour et la délicatesse de l'expression qu'un discours a du brillant. C’est parla vérité, la force et la nouveauté des pensées qu'il a de l'éclat. C’est par le choix des mots, la convenance des termes ct l’arrangement de la phrase qu’on doune du lustre à ce qu'on dit,

Le tour d’une phrase , d’une construction cest neuf, quand il est formé d’un choix et d’un arrangement de termes dont on ne s’est pas encore servi dans le même genre d'écrire, et qui décomposent la pensée, les idées dans un ordre, une succession nouvelle sous des images plus vives, plus pénétrantes, et des circonstances plus piquantes, plus vraies. Une pensée est neuve quand les idées dont elle se compose sont décomposées dans un nouvel ordre , avec de nouveaux développemens qui leur donnent plus de force et de vérité dans le genre d'écrire

dont on se sert. | |

Le clinquant est le faux éclat du style; c’est un éclat qui n’a point de solidité, et qui affecte inutilement de faire briller une idée, une pensée. Voltaire, en comparant les poëtes épiques et après avoir placé Homère et Virgile en premiére ligne, a dit de l’anteur de la Jérusalem délivrée:

De faux brillans, trop de magie Mettent le Tasse un cran plus bas ; Mais que ne tolère-t-on pas Pour Armide et pour Herminie !

Boileau a dit également à l’occasion de ce vice du style :

Tous les jours à la cour un sot de qualité

Peut juger de travers avec impunité s,

À Malherbe, à Racan préférer Théophile,

Et le clinquant du Tasse à tout l’or de Virgile.

Le jargon est un vice de langage qui consiste dans des tours de phrases particuliers, dans un usage singulier des mots, dans l’art de relever de petites idées froides, puériles, communes, par une expression recherchée.

Le style figuré n’est pas celui où l’on emploie des figures (car ÿ a-t-il moyen de parler sans figures)? mais celui où l’on affecte d'employer beaucoup de mots ou des sens figurés ; c’est celuioù l’on fait un usage excessif des tropes.

Le style miloyen ou médiocre est le style qui tient un juste milieu entre l’austère et Ie fleuri et qui réunit leurs “beautés. Homère et Sophocle pour la poésie, Hérodote, Démosthènes et Platon pour la prose, sont des modèles .du style mitoyen. :

Le strle est uni quand il n’a qu’une couleur ou qu’il n’est varié que par des nuances insensibles, sans figures, sans termes recherchés, sans pensées remarquables ou qui semblent sortir du texte: intexto vestibus colore. Le style uni est un degré au- dessus du style sec. On trouve peu d’ornemens dans les compositions de ce genre; mais en nous présentant les idées toutes nues sans s’ occuper des figures ou de l'harmonie des sons, l’auteur s applique cependant à ne point nous dégoûter comme l'écrivain sec et dur.

La force et la vivacité peuvent aussi se rencontrer dans le style uni, et ces sortes de compositions ont aboudamment de quoi plaire lorsque les idées qu’elles contiennent sont justes. La différence entre l'écrivain uni et l'écrivain sec, c’est que le dernier semble être incapable d’employer des ornemens parce qu'il ignore en quoi ils consis-

tent, et que l’autre, content de s'expliquer tlairement et purement, semblenégliger volontairement les décorations, parce qu’il les croit inutiles à son objet ou qu’elle ne lui

plaisent point ou enfiri parce qu'il les dédaigne.Tel est le‘

caractère de Locke, de Swift, auteurs anglais.

Le style est sain quand il n’y a ni plus ni moins que le nécessaire, quand il ressemble à ces corps biën constitués qui ne sont ni maigres ni gras, qui n’ont dé chair que ce qu’il en faut pour avoir l’air de santé et pour exercer leurs fonctions librement, aisément et longtems.

Au style uni se rapportent naturellement et logiquement le style uniforme, le style égal.

CONVÉNANCES D'ÉLOCUTIÔONe

La convenance de l’élocution est la conformité des expressions et des tours aux idées et aux pensées relativementau but que se propose l'écrivain dans la circonstance où il écrit. |

Si nous avions à peindre les derniers momens d’une princesse mourante, nous pourrions lui faire dire : « La mort éteint la Inmière de mes yeux: elle élève entre le monde et moi un nuage sans fin; j'ai rempli ma carrière. Une force inconnue meravit à moi même. Que ce moment est triste! Voilà donc quel est le terme d’une jeunesse passée dans la langueur!»

Ces pensées sont vraies et naturelles; l'expression en est aisée, riche; un orateur pourrait n’être point mécontent de ce discours. Mais considérons l’élocntion de ces pensées relativement aux sentimens qu’éprouve ou doit éprouver la princesse dans ses derniers momens; il est évident qu’elle manque de cette chaleur, de ces mouvemens qui font le caractère de Péloquence. Voici comment Fléchier tourne cette prosopopée: « La lumière de mes yeux s'éteint: Un nuage sans fin s’élève entre le mondeet moi. Je meurs, et je m'échappe insensiblement à moi. même, Triste moment! terme fatal de ma jeunesse lan- + guissante ! » Il est clair qu'ici le choix des termes, la pré-

cision des expressiotis, le tour des pltrases rend les pensées plus conformes à la fin que se propose l’orateur, qui est de peindre le caractère des sentimens dé la priricesse mourante, et que le coloris de l’élocution leur donne une énergie, une vivacité, une éloquence enfin qui leur manque dans le premier discours.

D'où il suit l’élocution côhsiste non seulement à revétir les expressions d’ornemens qui leur conviennent d’une manière générale, mais encore à choisir les figures qui leur cônviennent dans la fin de la pensée, et à les déterminier par les tours qui décomposent les idées dans l’ordre le plus conforme à la succession des sentimens des acteurs de l4 parole. La convenance de l’élocution se compose donc de la sagesse des ornemens et de leur propriété rela. tivement au genre d'écrire.

La sagesse de l’élocution assortit les ornemens aux expressions et les ménage avec adresse; c’est la précision des oruemens. Pour donger du coloris aux expressions, elle se sert des épithètes et de la variété. |

Dans l’élocution on appelle épithète (stièew, ajouté à) un modicatif sans lequel l’idée principale serait suffisam mént exprimée , mais qui lui donne ou plus de force ou plus de noblesse ou plus d’élévation ou quelque chose de plus fin, de plus délicat, de plus touchant, ou quelque singularité piquarite, ou une couleur plüs riante et plus vive ou quelque trait de caractère plus sensible aux yeux de l'esprit, Cherohons des exemplés de ces différens caractères de modificatifs dans le récit de la mort d'Hippolyte.

Ses superbes coursiers qu’on voyait autrefois Pleins d’une ardeur si noble obéir à sa voix, L’æœil morne maintenant et la tête baissée, Semblaient se conformer à sa triste pensée,

Un effroyable cri sorti du sein des flots ;

Des airs en ce moment a troublé le repos ;

Et du sein de la terre une voix formidable Répond en gémissant à ce cri redoutable.

Jusqu'au fond de nos cœurs notre sang s’est glacé ; Dés courtiers attentifs le crin s’est hérissé,

Cependant sur le dos de la plaine liquide S'élève à gros bouillons une montagne humide : L'onde approche, se brise et vomit à nos yeux Parmi des flots d’écume un monstre furieux.

Soû front large est armé de cornes menagantes, Tout son corps est couvert d’écailles jaunissantes : Indomptable taureau, dragon impétueux, Sa croupe se recourbe en replis tortueux.

(Racine. Phédre, acte v.)

Dans ce récit, les épithètes liquide , humide, sont nécessaires, et ne sont là que des modificatifs de diction; les épithètes Baissée, triste, attentifs, furieux, sont moins indispensables, mais ne laissent pas de tenir au caractère de l’image et de la situation. Enfin, les épithètes superbe, effroy able, formidable, redoutable, large, menaçantes, Jaunissantes , indomptable, impétueux, tortueux, sont des épithètes jusqu’à un certain point surabondantes, mais qui donnent plus de force et plus de couleur au tableau. :

La variété de l’élocution donne aux expressions la figure et le tour convenables au degré d’élévation des pensées qu’elles énoncent. Elle exclut la monotonie, le style trop uniforme, trop égal. :

La monotonie est un défant de variété dans la mariére d'écrire, une uniformité toujours la même dans l’élocution, dans le tour des phrases, dans l’usage des figures, en un mot une manière d'écrire ou de parler qui ne change jamais ses tours ni ses nuances et qui ne fait aucune différence entre le didactique et l'oratoire, entre la prière et le commandement, entre le raisonnement et lesentiment, entre la lettre familière et le discours public.

La propriété de l’élocution consiste à rendre lesexpressions et les tours conformes au genre de la pensée, c’està-dire au but que se propose l'écrivain. Elle détermine les formes propres de l'expression dans chaque genre d’écrire. |

Ce qui fait la plus grande différence entre les vers et la prose, c’est la poésie du style; elle donne aux mots,

aux pensées, aux tours, un éclat, une hardiesse, une riches se, une liberté, une harmonie qui paraîtraient excessives daus le Jlaugage ordinaire. Elle prête des sentimens intéressans à tout ce qu’on fait parler, comme d'exprimer par des figures et de présenter sous des images propres à nous émouvoir, ce qui ne nous toucherait pas s’il était dit simplement en style prosaïque. Chaque genre de poème a quelque chose de particulier dans la poésie de son style.

Il faut donc que nous croyions voir, pour ainsidire, en écoutant des vers: ut pictura poesis, dit Horace. Cléopätre s’attirerait moins d’attention si le poëte lui faisait dire en style prosaïique aux ministres odieux de son frère: « Ayez peur, méchans: César, qui est juste, va venir les armes à la main; il arrive avec des troupes. » Sa pensée a bien un autre éclat; elle. paraît bien plus relevée lorsqu’elle est revêtue de figures poétiques, et lorsqu'elle met entre les mains de César l’instrument de la vengeance de Jupiter, ce vers çaractéristique :

Tremblez, méchans, tremblez; voici venir la foudre.

Ce vers, en effet, nous présente César armé du tonnerre et les meurtriers de Pompée foudroyés.

La’ disconvenance est le défaut de convenance des termes aux idées relativement au genre d'écrire.

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