FIGURE D’ÉLOCUTION
Les figures d'élocution ont pour objet l'imagination. Par elle, cette faculté de penser déroge aux conventions primitives qui avaient fixé la signification de chaque mot, parce qu'elle a souvent besoin d’être aidée par des images, ou parce qu'elle vient elle-même avec des images qu'elle fabrique, au secours de l'intelligence.
Les figures d’élocution sont de deux espèces : les unes ont pour objet l'énonciation d'une pensée et se rapportent à la clarté de l'élocution; les autres sont destinées à peindre une idée et à former le coloris de l'élocution. Les premières sont l'emblème, le symbole et la devise; les secondes sont:les tropes et la répétition.
L'emblème (ey6ado, insérer , ajouter), est un petit ta-bleau qui exprime allégoriquement une pensée morale ou politique, eomme lorsqu'on fait de la fortune une femme svelte et légère, un pied en l'air, touchant à peine du bont de l'autre pied un point d’une roue ou d’un globe et tenant dans ses mains un voile enflé par le vent,
Cet exemple qui exprime clairement et distinctement le tableau, peut se passer du secours des paroles et s'appelle . embléme parfait. Mais lorsque le rapport de l’image à l'idée n'est pas assez sensible, on l'indique par quelques mots, et cet emblème s'appelle imparfait et les paroles Lemme (nus, de Aau6aw, prendre). L'image de Scévola tenent ‘sa main sur un foyer embrasé avec ces mots au-dessous, agere et pati fortia romanum est, est un emblème impar.fait. :
On se rappelle ce joli quatrain de Voltaire à une dame, en lai envoyant une navette : :
L’emblème frappe ici vos yeux :
Si les graces, l'amour et l'amitié parfaite Peuvent jamais former des nœuds, Vous devez tenir la navette.
Dans l’antiquité tout est emblème et figure. « N’attisez pas le feu avec une épée, » c'est-à-dire, n’irritez point des hommes en colère. « Ne mettez point la lampe sous le boisseau, » c'est-à-dire, ne cachez point la vérité aux hommes.
Le symbole (auu6ade, porter avec) est un signe relatif à J'objet dont on veut réveiller l’idée; et cetterelation est tentôt réelle, tantôt fictive et de convention, La faucille est Le : symbole des moissons ; la balance est le symhols de le justice ; l'olivier, le symbole de la paix ; le myrte, le symbole de l'amour; le laurier, le symbole de la gloire,
Entre les deux idées du symbole, c’est-à-dire, entre celle du signe et celle de la chose, le rapport est réel, lors: que dans la vérité les objets mêmes se correspondent ; le rappori est ficlif ou conventioneel, lorsque la liaison des idées est l'ouvrage de l’opinies ou de l'imagination : c'est
ainsi que le caducée est le symbole de l'éloquence. L/emblème demande une ressemblance entre l’objet sensible et la pensée qu'il exprime. Il n'en est pas de même du symbole ; celui-ci ne suppose qu'une liaison d'idées établie par l'habitude, Ainsi, entre le caractère de l'aigle ou du lion et le caractère d'une âme élevée ou d’une âme forte et courageuse, il y a réellement de l'analogie et de la ressemblance; c’est un embléme : au lieu qu'entre les signes du zodiaque et les saisons de l’année, il n’y a qu’un rapport de coexistence et d’affinité ; et ce ne sont que des symboles. La devise est l'expression simple ou figurée du caractère, du génie, de la conduits habituelle d’une personne, d’une famille, d'une nation, d'un corps politique, militaire, civil, littéraire, etc.; et tantôt elle ne s'énonce que par des mots, comme celle du chevalier Bayard, sans peur et sans reproche; tantôt elle joint à ces mots une figure allégorique dont elle exprime le rapport comme celle du prince Eugène, un aigle regardant le soleil avec ces mots, natus ad sublimia ; ou comme celle de Maximilien de Béthune, grandmaître de l'artillerie, inventée par Robert Etienne et le chef-d'œuvre des devises, un aigle portant la foudre, avec ces mots, quo Jussa Jovis. | Dans la devise on distingue le corps et l’âme : le corps, c'est la figure; l’âme ce sont les mots.
Les tropes ( de tperw, tourner ; parf. m. tespore, d’où rporn) ont pour fondement la correspondance de deux idées ui sont essentiellement une: la première est l'image de l'être, la seconde celle des déterminations et des circonstances qui ont accompagné l'être lorsqu'il a frappé les sens; l’une est l’idée principale, l’autre l’idée accessoire. Ces deux idées ont entre elles une connexion qui les constitue unes: d'idée accessoire qui représente les sensations qui ont précédé la formation de l'idée principale, communique à celleci sa lumière et la revêt d’une forme particulière qui la rappelle plus promptement à l'esprit et la présente au sentiment sous des couleurs plus agréables, plus vives et plus nobles ; en sorte que l’idée accessoire est comme la figure individuelle, qui distingue lidée principale des autres
idées de la même espèce et en imprime à la mémoire les traits caractéristiques comme la figure dans l'homme le distingue des autres hommes et peint sa physionomie.
Dans son poème des Tropes, François de Neufchäteau a su donner tout à la fois le précepte et l'exemple : Bornons-nous à une citation de cet utile ouvrage.
Chaque chose a son nom, qui n’est fait que pour elle Dans son acception précise et naturelle ; :
C’est le not propre. On sait que tous les bons esprits A ce mot nécessaire attachent un grand prix... Dans le trope, ce mot de son sens détourné, En reçoit un éclat dont il est étonné...
Ainsi, de la vertu la fortune se joue ; - Il est des cœurs de bronze et des ames de boue. Virgile au laboureur apprend par quels secrets Il peut faire à ses lois obéir ses guérets.
La coquette, mettant tout son art en usage, Compose de sa main les fleurs de son visage... Tout l'éclat du talent par l’âge se flétrit, Et les rides du front passent je l'esprit,
La correspondance de l'idée accessoire avec l’idée principale forme deux espèces de rapport : rapport d’analogie, rapport d'indifférence. Le rapport d'analogie constitue la métaphore. Le rapport. de différence détermine les deux idées ou comme subordonnées entre elle ou comme existantes ensemble; le rapport de subordination caractérise la mélonymie , et cu de coexistence ou de nombre caractérise la synecdoque.
Les tropes doivent avoir deux qualités: en premier lieu, qu'ils soient clairs et fassent entendre ce qu’on veut dire, puisque l'on ne s’en sert que pour rendre le discours plus expressif; en second lieu, qu'ils soient proportionnés à lidée qu’ils veulent réveiller.
Trop de choses empéchentles tropes d'être clairs: 19 s'ils sont tirés de trop loin et pris de choses qui ne donnent pas occasion à l’âme de PRE d'abord à ce qu'il faut qu'elle
oo se représente pour découvrir la pensée de celui qui parle; pour éviter ce défaut on doit tirer les métaphores et autres tropes de choses sensibles et qui soient sous les yeux, dont l'image par conséquent se présente d'elle-même sans qu’on la cherche; 20 le défaut de liaison de l’idée du trope avec celle du mot, défaut qui empêche qu "elles se suivent et qu’en excitant l’une des deux, l’autre soit renouvelée; 30 l'usage
trop fréquent des tropes est une autre cause d’ obscurité.
Les tropes ne sont point proportionnés à l'idée qu’ils doivent réveiller, 1° quand ils sont tirés de sujets bas; 2° quand ils sont forcés, pris de loin et que le rapport n’est pointassez naturel ni la comparaison assez sensible; 3°quand ils ne sont point assortis au genre d'écrire prosaïique ou poétique; 40 quand ils ne sont pas conformes aux usages de la langue dans laquelle on écrit; car souvent une figure traduite d'une langue dans une autre par les équivalens même qui en approchent le plus, rend l'élocution froide et ridicule.
La métaphore (ueragepu, transporter) est une figure d’élocution qui consiste à représenter une idée métaphysique par une idée sensationnelle, une idée générale par une idée individuelle qui lui est analogue.
On se sert de la métaphore, 1° par nécessité lorsque l'idée qu’on veut exprimer, manque d'expression propre. Exemples : ferrer d'argent une cassette (expression naturelle, ferrer un cheval), bâtir un vaisseau (bâtir une maison), une feuille de papier (une feuille d'arbre), langue française (langue, membre physique), aller à chevalsur un bäton (aller à cheval) ; cette espèce de métaphore est nom mée catachrèse, c’est-à-dire, abus d’un mot, du grec xuraypaouu, abuser; 2° par raison de préférence, pour exc primer une idée avec plus de grâce et d'énergie ; c'est la métaphore proprement dite. Exemples: la lumière de l'esprit (lumière du soleil), cet homme est un lion (homme en colère), la grammaire est la clé des sciences (clé d’une porle), cette moisson est riante (elle inspire la gaité comme les personnes qui rient).
Nul écrivain n’a employé avec plus de goût. et de bonheur la métaphore que Voltaire, surtout dans ses pièces