‹ Grammaire générale; ou, Philosophie des langues, présentant l'analyse de l'art de parler, considéré dans l'esprit et dans le discours, au moyen des usages comparés des langues hèbraïque, grecque, latine, allemande, anglaise, italienne, espagnole, française et autresChapitre 134 sur 140 · FIGURES DE STYLE PAR COMBINAISON · texte numérisé non relu

FIGURES DE STYLE PAR COMBINAISON

Par ce tour on rapproche tantôt sous un aspect, tantôt sous un autre, des objets différens qui se reflètent en quelque manière les uns sur les autres; et qui en s'éclairant

ajoutent souvent la chaleur à la lumière. Cette espèce de

figure se compose de la comparaison, de l’allégorie, de l’anüthèse, de l'allusion et de la gradation.

La comparaison est une figure de style par combinaison, qui rapproche l’un de l’autre deux objets différens, mais analogues à quelques égards, pour fonder sur cette analogie une conclusion de l’un à l’autre, en appliquant comme conséquence au second objet, ce qui est un fait par rapport au premier. Cette conclusion ne doit porter, on le sent bien, que sur cé qui est commun aux deux objets comparés, et elle peut étre de trois sortes; du plus au moins, du moins au plus, et de parité. Du plus au moins : « Si l’homme de génie l'ignore, quelle confiance l'homme simple et grossier pourrat-il atoir en ses propres lumières?» Du moins au plus: « Quis enim hune hominem dixerit, qui quum tam ceftos cæli motus, » etc. (Cic. De nat. deor.) De parité : «Adorons les secrets de Dieu, mes frères, etc.» (MassizLon, prem. serm. sur [à purif.)

Comparaison du plus au moins :

Dans une éclatante voûte 11 (Dieu) a placé de ses mains Ce soleil qui, dans sa route, Eclaire tous les hu mains.

Environné de lumière, Cet astre ouvre sa carrière Comme un époux glorieux,

. Qui, dès l'aube matinale,

De sa couche nuptiale Sort brillant et radieux.

L'univers à sa présence Semble sortir du néant.

Il prend sa course, il s’avance .… Comme un superbe géant, etc. | | (J.-B. Rousseau, Ode IE, lv, 4).

Comparaison du moins au plus : chüûte de Troie (Enéide, liv. IV) et d’un arbre :

Tout tombe: je crois voir de son faîte orgueilleux Ilion tout entier s’écrouler dans les feux.

Ainsi contre un vieux pin qui du haut des montagnes Dominait fièrement sur les humbles campagnes, Lorsque des bûcherons, réunissant leurs bras, De son tronc ébranlé font voler les éclats, L'arbre altier, balançant sa tête chancelante, Menace au loin les monts de sa chüte pesante, Attaqué, mutilé, déchiré lentement, Eofa dans un dernier et long gémissement, Il épuise sa vie, il tombe, et les collines Retentissent du poils de ses vastes ruines:

Ainsi tombeIlion. (Dezirze.)

Comparaison de parité :

Tel un serpent qu’un aigle emporte dans les airs,

Entoure à nœuds pressés de longs anneaux divers

Et sa tête et ses flancs et ses serres cruelles,

Et de plis redoublés embarrasse ses ailes. | (Ovine, Métam. liv. 1v, ch. 7, Trad. de Saintange.)

Ïl y a une autre figure de style par combinaison qui rapproche aussi les objets pour faire reconnaître l’un par les caractères de l’autre, et à liquelle on donne aussi fort souvent le nom de comparaison. Mais comme celle-ci est purement pittoresque, et qu'on nese propose d'en déduire aucune conséquence, Beauzée pense qu'il vaut mieux, à l'exemple de quelques rhéteurs, lui donner exclusivement le nom de similitude. La similitude est une figure de style par combinaison, qui indique ou développe le rapport qui - est entre deux choses, deux idées, deux pensées, dans la vue seulement d'éclairer l’une par l’autre, ou de rendre l'une plus sensible sous l’image et l'emblème de l’autre.

Les mêmes similitudes doivent suivre les mêmes règles que la métaphore, parce que, selon la remarque de Quin- - tilien, la métaphore n’est qu'une similitude abrégée, et la similitude une métaphore étendue et développée. La stmilitude doit donc être tirée d'objets plus connus que celui qu’on se propose de faire mieux connaitre; d'objets qui

puissent présenter à l'imagination quelque chose de neuf, d’éclatant, d'intéressant, de noble ; d'objets par conséquent qui ne réveillent aucune idée basse, abjecte, dégoüûtaute, ou même trop vulgaire et triviale. La métaphore ne fait voir l'objet qu'à travers l'image qui l'enveloppe. La similitude répète comme dans un miroir un objet sensible par

lui-même.

Voltaire dit en parlant des Seize (enriade, ch. IV) :

Nés dans l’obscurité, nourris dans la bassesse, Leur haine; etc.

Ainsi lorsque les vents, etc. Ainsi dans les fureurs, etc.

Gresset, dans sa Chartreuse, commence par cette similitude :

Vainement j'abjurais la ruine;

L’haleine légère des vents Emportait mes faibles sermens,

La tragédie admet :es métaphores, mais non pas les similitudes, parce que la métaphore, quand elle est naturelle, appartient à la passion ; les similitudes n’appartiennent qu'à l'esprit.

La dissimilitude est une figure de style par combinaison, qui indique ou qui développe les différences de deux objets, rapprochés d’abord comme analogues. Cette figure est brillante comme la similitude dont elle est le contraire. C’est pourquoi elle exige les mêmes précautions quand elle ‘est de-pur ornement et ne convient guère qu'aux poètes ou aux orateurs dans le genre démonstratif: mais si on la . tourne en raisonnement, elle est admissible partout. L’i= dylle du ruisseau, par madame Deshoulières, est un bel exemple de dissimilitude poétique : les trois premiers vers établissent l'analugie, et la dissimilitude vient après.

Ruisseau, nous paraissons avoir le même sort:

D'ua cours précipité nous allons l’un et l’autre, Vous à la mer, nous à la mort.

Mais, hélas! que d'ailleurs je vois peu de rapport Entre votre course et la nôtre ! etc.

Tertullien (Apolog., cap. 46), comparant les vertus des chrétiens avec celles des célèbres philosophes du paganisme, fournit un bel exemple d'une dissimilitude oratoire raisonnée : « Oseriez-vous comparer la chasteté de vos philosophes avec celle de nos chrétiens ? Il est vrai qu’un certain Démocrite se creva les yeux » etc.

L’allégorie (ahxos, autre ; ayopsw, dire) est une figure de style par combinaison, qui présente d’abord un sens littéral autre que celui qu'on a dessein de faire entendre, mais dont on découvre aisément l'intention par le secours des idées accessoires et des circonstances. Exemple :

Claudite jam rivos, pueri, sat prata biberunt. (Vinerce, Bucolique, 111.)

Vous, enfans, dans leur lit rappelez ces ruisseaux ; Les champs désaltérés n'ont plus besoin des eaux.

(Tissor.)

Cette figure consiste à substituer au véritable objet dont on veut parler, un autre objet différent, mais semblable au moins à plusieurs égards ; et à régler ensuite toutes les ex- | pressions ‘du discours relativement à cetobjet fictif, comme s’il ne s'agissait point de l'objet principal qu'il représente en vertu d’ une similitude tacite. Horace, sous l'allégorie d’un vaisseau, représente à la république romaine les périls dont elle est menacée, si elle permet qu'Octave-Auguste en quitte le gouvernement. |

O navis, referent in mare te novi.

Flucibus: 6 quid agis ? etc. (Ode XIV, livre 1.) Sur l’onde, cher vaisseau, quelle fureur t’entraîne ? Ah! pourquoi déserter les délices du port?

Ne vois-tu point que ta carène N'a plus de rames sur son bord ?

De l’aquilon ta voile a subi les outrages, J'entends de toutes parts tes antennes gémir; - Comment affronter les orages Sous qui je vois la mer frémir ? etc.

(Trad, nouy. par ALBERT-MONTÉMONT.) TOME Il. - 21

Dass ces prés fleuris Qu’arrose la Seine, Cherohez qui vous mène, Mes chères brebis, etc.

(Mapaux DEsHQULIRRES).

Un personnage allégorique est une passion, une qualité de l’ame, un accident dela nature, une idée abstraite, personnifiée. Presque toutes les divinités de la fable sont allégoriques dans leur origine, la beauté, l'amour, la sages-: se, le tems, les saisons, les élémens, la paix, la guerre, etc. Mais lorsque ces idées abstraites, personnifiées , ont été réellement l'objet du eulte d’une pation ,et que dans sa croyance elles ont eu une existence idéale; elles sont mises dans l’ordre du merveilleux, au nombre des réalités, et ce n’est plus ce qu’on appelle des personnages allégoriques.

L'antithèse(avr:, contre ; r10mu, poser) est une figure de style par combinaison , qui dans la mème période ou dans la même tirade, met en opposition des choses contraires soit par le fond des pensées, soit par le tour de l'expression. Exemple : |

Et monté sur le faîte, il aspire à descendre, (Conne1Lce.) Triste amante des morts, elle hait les vivans. (Vorraine.)

Qui ita dignissimus est scenâ propter artificium, ut digoissimus sit curiâ propter abstinentiam. (Cic pro Roscio).

Toi qui meurs avant que de naître, Assemblage confus de l’être et du néant, Triste ayorton, informe enfant, etc. | (Hinaur, songet de l’Avorton).

Le-paradoxisme (de sapaëoëov, chose surprenante, inattendue, qui est contre l’opinion cemmune ; imitation du paradoxe) est une figure d’antithèse , qui consiste à réunir sur le même sujet des attributs qui au premier coup-d'æil paraissent inconciliables et contradictoires, C’est ainsi que Thomas dit de Sully : « Il se vengea de ses ennemis, car i ne perdit aueune occasion de leur faire du bien. » Boileau

dit lui-même, qu’un noble ruiné qui se mésallie, redevenu riche par uu mariage inégal, « rétablit son honneur à force d'infamie, »

La paradiastole (rapa, entre ; étaoron, distinction ) est une espèce d'antithèse qui consiste à distinguer l’une de l'autre des idées analogues et approchantes afin de les déterminer d’une manière précise et de prévenir la confusion que pourrait occasionner leur ressemblance. Exem-

ples :

Quorumdam non otiosa vita est dicenda, sed desidiosa occupatio. (Senec., de brev. vitæ, nr).

L'amour pour l'érdinaire est peu fait à ces lois,

Où l’on voit les amans vanter toujours leur choix.

Jamais leur passion n’y voit rien de blämable,

Et dans l’objet aimé tout leur devient aimable.

Ïls comptent leurs défauts pour des perfections

Et savent y donner de favorables noms, etc. ; (Misanthrope, acte 11, 5. B).

Cette espèce d'opposition tient le milieu entre lexagéraüon qui grossit les idées , et l'exténuation qui les affaiblit. Son usage est d'adoucir ce qui pourrait paraître trop fort ou de fortifier ce qui serait trop faible. « Je ne veux pas dire qu'il soit fou, mais il faut avouer qu'il est quelquefois . bourru. »

L'allusion est une figure de style par combinaison , où l'on dit une chose qui a rapport à une autre, sans faire une mention expresse de celle-ci, quoiqu'on ait en vue d’en réveiller l'idée. L’allusion peut avoir trait à des faits historiques ou fabuleux, à des usages, quelquefois même à un mot; et l'effet de cette figure est de fixer l'attention sur les idées accessoires qui tiennent à l’idée de comparaison. L'allusion historique est celle qui a trait à quelque fait réel et connu consigné ou non dans les livres historiques.

Ton roi, jeune Biron, te sanve enfin Îa vie.

Il t'arrache sanglant aux fureurs des soldats,

Dont les coups redoublés achevaient ton trépas ;

Tu vis ; songe du moins à lui rester fidèle. (Henriade, ch. 3.)

Ce dernier vers fait allusion à la malheureuse conspiration du maréchal de Biron; il en rappelle le souvenir.

L'allusion mythologique est celle qui a trait à quelque fait consigné dans l’histoire. Mademoiselle de Scudéri, peu de tems après que le prince de Condé en fut sorti, et ayant vu des pots d’œillets que ce prince pendant sa prison prenait plaisir à cultiver, fit ce quatrain :

En voyant ces œillets qu’un illustre guerrier Arrosa de la main qui gagna des batailles, Souviens- toi qu’Apollon bâtissait des murailles, Et ne t’étonne pas que Mars soit jardinier.

L’allusion nominale est celle qui ne consiste que dans une ressemblance accidentelle de termes et dans une espèce de jeu de mots communément fondé sur l’équivoque. Telle fut la réponse d'un grand seigneur, qui ayant été longtems favori de son prince et n'étant plus si fort en crédit, trouva sur les degrés,comme il descendait de chez le roi, son nouveau concurrent qui y montait, et qui lui demanda si chez ie roi il y avait quelque chose de nouveau : « Rien du tout, répondit il, sinon que je descends et que vous montez. » Le sens propre de descendre et de monter marquait la situation physique de deux acteurs ; le sens métaphysique désignait leur situation morale à l'égard du prince.

La gradation est une figure de style par combinaison, qui présente une succession d'idées dont la progression est si uniformément ménagée, que la suivante a constimment quelque chose de plus ou de moins que la précédent jusqu’à la dernière, qui est la plus forte ou la plus faible de toutes, selon que la progression est ascendante ou descendante.

Exemple d’une gradation ascendante :,« La marque Ja plus sûüre…- qu'on est encore attaché au monde, c’est qu’on le craint plus que la vérité, qu’on le ménage aux dépens de la vérité, qu'on veut lui plaire malgré la vérité, et qu’on lui sacrific sans eesse la vérité. » (MassizLon. Sermon sur la Pentecôte.) . à

Exemple d'une gradation descendante : « Si vous dilfé-

rez votre conversion à la mort, vous mourrez dans votre péché, parce qu’alors vous ne serez plus en état de chercher Jésus-Christ » etc. (Massizzon. Sermon sur l'impénitence finale.)

Excmple des deux espèces de gradations : « Nihil agis, nihil moliris, nihil cogitas, quod ego non modo non audiam sed etiam non videam, planeque sentiam. » (Cic. Catil., III, 8.)

L hystés ologie (varepohoyuæ, manière de parler où l'ordre naturel des mots est renversé ; . d'uaregos, posterior ; or, sermo) est une gradation renversée qui présente la suite des pensées dans l'ordre inverse de leur décomposition philosophique.

… Moriamur, et in media arma ruamus.

Una salus victis, aullam sperare salutem, (Vincice, Encéide, liv. 11, 354.)

« Mourons, jetons-nous au milieu des armes. Un seul salut reste aux vaincus, c’est de n’espérer aucun sa- Jut. » (Trad. nouv. de M. de Pongerville.)

C'est une hystérologie : en effet, il n’est plus tems quand on est mort de se précipiter au milieu des ennemis; mais s'y précipiter est un bon moyen pour chercher la mort. Ainsi l'ordre grammatical des pensées est ici renversé,

Il y a une autre progression à laquelle on donne aussi le nom de gradation: c’est une espèce de gradation que Beauzée appelle une concaténation. Dans la gradation, les idées vont en croissant ou en décroissant ; dans la: concaténation, elles sont sculement comme enchaïinées les unes aux autres. (T'ertullien (lib. de Spectaculis) nous en offre un exemple : « Cui enim veritas comperta est sine Deo P Cui Deus compertus est sine Christo ? Cui ou sanclus accommodatus est sine fidei sacramento ?

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