‹ Grammaire générale; ou, Philosophie des langues, présentant l'analyse de l'art de parler, considéré dans l'esprit et dans le discours, au moyen des usages comparés des langues hèbraïque, grecque, latine, allemande, anglaise, italienne, espagnole, française et autresChapitre 135 sur 140 · FIGURES DE STYLE PAR FICTION · texte numérisé non relu

FIGURES DE STYLE PAR FICTION

Par ce tour la pensée ne doit pas être entendue littéralement comme elle est énoncée, mais il laisse apercevoir le

véritable point de vue en le rendant seulement plus sensible et plus intéressant par la fiction même. Cette espèce de figure comprend l'hyperbole, la litote, l'interrogation, la dubitation, la prétérition, la réticence, le dialogisme, l'ironie. |

L'hyperbole (rep6o1n excès; de ômep6aXketv, surpasser de beaucoup) est une figuré de style par fiction, qui consiste à présenter des idées qui surpassent même la vraisemblance, non dans l'intention d'en imposer, mais dans la vue d'amener l'esprit à la vérité par cette espèce de men-. songe, et de fixer ce qu’il doit croire en lui présentant des choses incroyables. Dans cette figure on augmente ou l'on diminue excessivement la vérité des choses dont on parle. Hérodote, en parlant des Lacédémoniens qui combattirent au pas des Thermopyles, dit « qu’ils se défendirent en ce lieu jusqu’à ce que les barbares les eussent ensevelis sous leurs traits. Un auteur athénien dit, en parlant d’un fanfaron pauvre et plein de vanité: « Il possède en province une terre qui n'est pas plus grande qu’une épitre de Lacédémonien. »

Satan a déployé ses gigantesques ailes :

Il part, frappant du pied, vers des voûtes nouvelles, Et dans l'air ténébreux traçant de longs sillons,

11 s’enlève, emporté par de noirs tourbillons. Alors, d’un vol rapide, à travers Jes orages,

Il monte, audacieux, sur un char de nuages, etc.

(DeurLue, trad. du Paradis perdu, liv, n).

La litote (Arorne, simplicité ; de Atos, tenuis, petit.) cst une figure de style par fiction, qui consiste à déguiser une affirmation positive par la simple négation du contraire, et dont l'effet est de donner à l'affirmation ainsi déguisée, plus d'énergie et de poids. Ce tour pris à la lettre parait affaiblir la pensée ; mais on sait bien que des idées accessoires en ferontsentir toute la force. On veut dire le moins par modestie ou par égard , pour réveiller l’idée du plus. Quand Chimène dit à Rodrigue ( Le Cid, acte ar, se. 4 ):

« Va, je ne te hais point, » elle lui fait entendre bien plus que ces mots-là ne signifient littéralement. |

Peut-être assez d’honneurs environnaient ma vie Pour ne pas souhaiter qu’elle me fût ravie. | (Racrn, Zphigénie èn Aulide),

Est-ce qu’à mon sonnet vous trouvez à redire ? — Je ne dis pas cela, mais, etc, (Mozièar, Misanthrope, acte 1).

La litote diffère de l'exténuation. L'exténuation, en affaiblissant l’idée, voudrait être prise et entendue à la lettre; au contraire, la litote prétend ne rien perdre de ce qu’elle ne dit pas : la première est une figure par raisonnement, et la seconde n’est qu’une figure par fiction.

L'interrogation est une figure de style par fiction, qui consiste à prendre le tour interrogatif; nôn pour marquer un doute réels car l'expression serait alors toute simple et sans figure, mais au contraire pour indiquer une persuasion plus grande par l'espèce de défi que l'on parait faire à l'auditeur de nier ce qu’on avance; pour réveiller l'attention par une sorte de vivacité; pour marquer la surprise , la crainte , la douleur, l'indignation et les attres mouvements de l'âme ; quelquefois pour presser, pour tonvaincre , pour confondre ceux à qui l'on adresse la parole.

Où suis-je? de Banl né vois-jé pas le prêtre?

Quoi! fille de David, vous parles à ce traître ?

Vous souffrez qu’il vous parle? et vous ne craignez pas

Que du fond de l’abime entr’ouvert sous ses pas

Il ne sorte à l'instant des feux qui vous etmbrasent,

Ou qu’en tombant sut lui tes murs ne vous écrasent ?

| { Athalie, acte ir, 8. 8).

: Quousque tandem abutere, Catilina, etc. ( GrcéaôN, re Catilinaire.)

Barbare, c’est donc là cet heureux sacrifice Que vos soins préparaieht avec tant d'artifice ! |

Quoi ! l'horreur de souscrire à cet ordre inhumain N'a pas, en le traçant, arrêté votre main!

(Racine, Jphigénie, acteav,s. 4).

La dubitation est une figure de style par fiction, dans laquelle celui qui parle parait incertain du parti qu’il doit prendre, quoiqu'il sache au fond à quoi s’en tenir, ou qu’il n'yaiten effrt qu'un parti qui lui convienne. « Quid seri- - bam vobis, patres conscripti, aut quomodo scribam ? aut quid omnind non scribam hoc tempore ? Dii me deæque pejus perdant quäm perire quotidie sentio, si scio! (Tac., Ann., V1, 6.)

Cours chez elle à l’instant, va, vole, Corasnin ; Montre-lui cet écrit... etc.

. Vourame, Zaïre, acte 1v, 5. 6).

Où suis-je ? qu’ai-je fait? que dois-je faire encore? Quel transport me saisit? quel chagrin me dévore? Errante et sans dessein, je cours dans ce palais. Ah! ne puis-je savoir si j'aime ou si je hais ? Le cruel! de quel œil il m’a congédiée !

(Racine, “ndromaque, acte v, s. 1).

En quid ago? rursusne procos irrisa priores Experiar! etc. | Enéide, Liv. rv, 834).

Que faire ? vain jouet de mes premiers amans,

Dit-elle, mendier l’hymen et leurs sermens,

Moi, moi, qui si loegtems rejctai leur‘ hommage ? (MozLevaur.)

La prétérition ( præteritio, oubli ; de prætereo, je passe outre, j'oublie ), ou prétermission, ést une figure de style par fiction, au moyen de laquelle on feint de passer sous silence ce qu’on dit néanmoins très clairement, ou de ne faire qu’effleurer les choses que l’on veut quelquefois inculquer avec plus de force. Exemples :

« Quid verd ? nuper, quüm morte superioris uxoris, novis nuptiis, etc. » ( Cic., Catil. E, va, 14.)

Parlerai-je de toutes ces actions dont Bayard fut, sinon le chef, comme dans celles que je viens de citer, du moins le principal mobile et le ressort le plus puissant. » Éloge de Bayard, par Cosson.)

L'épanorthose (er, sub; «va, re, rursüs; opfow, rectum facio; exavopôosiç, action de corriger, de refaire droit à lafin), est une figure de style par fiction , dans laquelle on corrige par quelque vue fine et délicate,ce que l'on vientde dire, quoiqu'on ait eu et du avoir l'intention expresse de le dire. Il ne s’agit donc point, dans l'épanorthose, de corriger une faute réelle, ce serait un procédé naturel et simple, et non une figure : il n’est question ici que de se ménager un passage délicat à de nouvelles idées que l’on veut ajouter aux premières, ou pour les apprécier au juste, ou pour les éclaircir, ou pour leur donner plus d'énergie en paraissant les rejeter comme trop faibles. Fléchier loue la noblesse du sang dont Turenne est sorti; puis il ajoute: « Mais que dis-je , il ne faut pas l'en louer ici, etc. » — Le vieillard Ménédème, dans l'Héautontimoruméros de Térence, acte 1°, sc. {re, parle ainsi à Chrémèés :

Filium unicum adolescentem - Habe: ah! quid-dixi babere me ? imô habui Die: ; Nunc, babeam nec ne incertum est.

L’épitrope (exirpomn, concession , dérivé de sm, pardessus; tpexw, tourner) est une figure de style par fiction, voisine, mais différente de la concession ou prolepse qui semble accorder à celui contre qui l'on parle des choses excessives et illicites, mais dans la vue de l'en détourner plus efficacement; soit en le touchant par l'indignation et le dédain que l’on montre par là, soit en lui peignant mieux l'horreur del’excts auquel on l'abandonne. Comme cette figure prise à la lettre pourrait passer pour une bassesse indigne ou pour une absurdité, il est assez ordinaire de s’en assurer le véritable effet par l’épanvrthose qui ramène à son vrai but ce que le zèle ou l’indignation semblait avoir suggéré d'excessif,

Massillon nous fournit, dans son sermon sur le salut, un exemple très-beau de l’épitrope suivie d’une épanorthose qui explique nettement l'intention du langage qu’elle redresse. Epitrope : « Si vous êtes résolus de périr , eh ! pourquoi voulez-vous donc, » etc. Epanorthose : Mais non, mon cher auditeur, » etc.

Le célébre sonnet de Desbarreaux renferme dans les douze premiers vers une très-belle épitrope ; et les deux derniers vers sont l’épanorthose.

Aristée dans Virgile (Georg. 1v, 321-332), après la mort de ses abeilles, adresse ce discours à Cyrène , sa mère: Mater Cyrene, mater, etc. , et le termine par cette épitrope: Quin age et ipsa maau, etc.

Déesse de ces eaux, Ô Cyrève, Ô ma mère !

Sije puis me vanter qu’Apollon est mon père,

Hélas! du sang des dieux n’as-tu formé ton fils

Que pour l'abandonner aux destins ennemis ?

Ma mère, qu’as-tu fait de cet amour si tendre ?

Où sont donc ces honneurs où je devais prétendre?

Hélas ! parmi les dieux j’espérais des autels,

Et je languis sans gloire au milieu des mortels, etc. (Deuize).

On ne doit pas confondre l'épitrope ou permission avec la concession ou prolepse : celle-ci est une figure de style par raisonnement, et celle-là n'est que par fiction : la con- ” cession est réelle, au lieu que l’épitrope n’est qu'une concession simulée ou ironique.

La parrhésie rappnoia, licence, comme qui dirait , rev Énetx ou tas fneu: de mac, omnis, few, dico) est une figure de style par fiction, au moyen de laquelle en feignant d'en dire plus qu'il n’est permis ou convenable, on parvient à un but auquel on ne paraissait pas tendre. Nous disions, en feignant, parce que si l'espèce de licence avec laquelle on s exprime est franche , et qu’elle énonce les véritables sentimens de celui qui parle, c’est alors une expression toute simple, et non pas une figure.

Il y a une parrhésie dans cette lettre de Voiture au

prince Eugène, parce que, sous prétexte de lui faire des reproches, il le loue très-délicatement de sesexploits : « À celte heure que je suis loin de Votre Altesse et qu'elle ne peut faire usage de sa charge, » ete. Il ÿ a une parrhésie dans ce passage de Cicéron : « O clementiam admirabilem atque omni laude, etc., vide quam non reformidem.» (Pro Ligario, n, im, 6. 7.) -

La réticence est une figure de style par fiction, qui consiste à interrompre subitement une phrase commen-

cée , comme si l'on était violemment entrainé par une

passion qui se réveille tout à coup, ou arrrêté par une réflexion qui empêche de continuer : dans l’une et dans l'autre supposition, le peu qu'on a dit, avec le secours des circonstances, doit suffire pour faire deviner ce que l'on ne dit pas, et c'est souvent un moyen d'en faire imaginer beaucoup plus qu'on ne se serait permis d'en dire.

Ea l'appui de ton Dieu tu t'étais reposé :

De ton espoir frivole es-tu désabusé ?

T1 laisse à mon pouvoir et son temple et ta vie.

Je devrais sur l’autel où ta main sacrifie

Te... Mais du prix qu’on m'offre il faut me contenter, etc. (“thalie, acte v, 5. 5).

Prenez garde, seigneurs; vos invincibles mains

Ont de monstres sans nombre affranchis les humains ;

Mais tout n’est pas détruit, et vous en laissez vivre

Un... votre fils, seigneur, me défend de poursuivre. (Phèdre, acte v, s. 3).

Tantane vos generis tenuit fiducia vestri?

Jam cœlum terramque, meo sine numine, venti, Miscere, et tantus audetis tollere moles ?

Quos ego... Sed motos præstat componere fluctus. (Énéide, liv. 1,186).

Avez-vous done tant de confiance dans votre. race P Déjà, sans mon ordre divin, vents, vous osez bouleverser ‘le ciel et la terre, soulever tant d'immenses ondes? vous que je... Mais il est pressant de calmer les flots agites.

ns.

(Traduction nouvelle de M. de Poxernvire.)

L’interruption est une figure de style par fiction, particulièrement propre à l'art du dialogue et surtout du dialogue dramatique : elle consiste à arrêter la continuation d’un discours commencé par un acteur, en transportant subitement la parole à un autre ; de manière que le cummencement déjà entendu jette les spectateurs dans l’incertitude ou même dans l'erreur, et que l'auteur même par trop de précipitation perd des lumières qui auraient influé peut-être sur sa conduite. Prenons pour exemple cette scène de Mithridate et de Monime : :

MiTHRIDATE.

Je vois qu’on m'a dit vrai: ma juste jalousie Par vos propres discours est trop bien éclaircie : Je vois qu’un fils perfide, épris de vos beautés,

Vous a parlé d'amour et que vous l'écoutez.

Apelez Xipharès.

Monime.

Ah ! que voulez-vous faire ?

Xipharès. ee s d MiTaRIDATE,

Xipharès n’a point trahi son père ; Vous vous pressez en vain, etc.

(Mithridate, acte 11, s. 4).

L'interruption et la réticence, confondues par quelques rhéteurs, parce que toutes deux arrêtent la continuation d'un discours commencé, diffèrent l’une de l'autre, quant au moyen et à la fin. L'interruption vient d'un second personnage et impose un silence forcé à celui qui parle ; la réticence vient de celui même qui parle, et cause un silence volontaire ; la première amène l'incertitude ou l'erreur ; la seconde en laisse entendre plus qu’elle n’en dit.

Le dialogisme ( Stahoyos, entretien de deux ou plusieurs personnes), est une figure de style par fiction qui rapporte directement ou un entretien avec soi-même, ou un entretien soit de deux, soit de plusieurs personnages ensemble,

relatif à la matière qu’on traite ; après quoi, le discours reprend son cours ordinaire ; car le dialogue continu entre les acteurs d'une comédie, d’une églogue, etc., n’est point un dialogisme, puisqu'au lieu d’être un tour particulier à une partie du discours, c’en est le ton général et nécessaire. Au reste, le discours direct du dialogisme peut être vrai et . tel qu'il a été tenu; ou il peut être fait dans l’intention seulement de développer les pensées ou les sentimens réels ou supposés des personnages qu’on fait parler,

Cicéron (OF. ar, 58-59) donne un exemple de la premicre espèce : « Canius, eques, romanus,... quüm se Syracusas oriandi », etc. +

Virgile offre un exemple de la seconde espèce en faisant parler Junon seule, dans le livre 1* de l'Enéide :

Quüum Juno, æternum servans sub pectore vulnus,

Hæc secum : Mene incepto desistere victam !

Nec posse, etc. (40-53.)

Quand Junon, nourrissant ses éternels chagrins,

Se dit : « Moi, moi vaincue ! abjurer mes desseins !

Ne pouvoir d’un Troyen affranchir l’Hespérie !

O sort ! tu le défends !... Et Pallas en furie,

Brüle les nefs des Grecs, livrés tous au trépas !

Quoi! pour du seul Ajax punir les attentats !

Elle-mème des dieux prend le rapide foudre,

Bouleverse les mers, met les vaisseaux en poudre,

Enlève et lance Ajax, percé d’un trait brûlant,

Et sur des rocs aigus l’attache tout sanglant :

Et moi des immortels, moi qui marche la reine,

Moi, sœur de Jupiter, épouse souveraine,

Je lutte si longtemps contre ces vils mortels !

Eh ! qui voudrait encore honorer mes autels ? (MoLzLEvaur.)

Misérable ! et je vis ! et je soutiens la vue De ce sacré solcil dont je suis desceudue! etc. (Racine, Pheédre, acte 1v, scène vr.)

L'ironie (epoveu, d’apw, parler) est une figure de style par fiction, au moyen de laquelle on veut faire entendre , le contraire de ce qu'on dit. Boileau, qui n'a pas rendu à

Quinault toute la justice que le public lui a rendue depuis, en parle ainsi par ironie, dans sa 1x° satire :

‘ Toutefois , s’il le faut, je veux bien m’en dédire; Et pour calmer enfin tous ces flots d’ennemis, Réparer en mes vers les maux qu’ils ont commis. Puisque vous le voulez, je vais changer de style ; Je le déclare donc, Qninault est un Virgile,

L'ironie simple emploie souvent lesantiphrases. L'ironie soutenue est un tissu de contrevérités. Il y a, du reste, cinq espèces d'ironie, dont nous nous bornerons à marquer ici les caractères : 1° par la première on répète directement ce qu'un autre a dit ou pu dire, en affectant même d'en imiter le maintien, Îles géstes, le ton; de manière qu'avec un air méditatif, qui semble d’abord favorable à ce qu'on répète, on en vient enfin à le tourner en ridicule. Dans la Métromanie, acte in, s. 2, Dorante, se plaignant un peu de Lucile en désirant qu'elle lui eùüt parlé autrement, Lucile lui réplique : | Quoi ! qu’elle eût dit: Monsieur, je suis folle de vous ; Je voudrais que déjà vous fussiez mon époux ? etc.

29 La seconde espèce est proprement l'ironie par laquelle on parait se charger de ce qui tombe directement sur l'adversaire ; ou par laquelle, au contraire, on paraît altribuer à l'adversaire ce qui, au lieu de lui convenir, convient uniquement ou à nous ou à celui pour qui nous parlons. Nous trouvons dans Virgile (Enéïde, liv. x. 90) une ironie de ce premier caractère, quand Junon prononce ces mots contre Vénus : quæ causa fuit, etc. Îl y a une ironie de ce : second caractère dans le discours de Turnus à Drancès : Proinde tona eloquio, etc. (En. liv. xr, 885). Cette seconde espèce d'ironie est ordinairement nommée persifflage.

39 La troisième espèce, nommée sarcasme (capxaouo, raillerie amère et insultante ; de axpxaew, carnes diducto rictu ex ossibus detrahere ) est une ironie d'autant plus

cruelle, qu’elle tombe ordinairement sur un sujet hors d'état de s’en venger, ou même parce qu'il est mort. Tel est le discours de Turnus à Eumède , après l'avoir percé de sa propre épée : En agros et quàm, etc. (En. liv. xu. 359).

Ce Dieu, depuis longtems votre unique refuge, Que deviendra l’effet de ses prédictions ?

(Raoïke, Æthalie, acte 1, scène vis. )

4° La quatrième espèce est une ironie délicate par laquelle on déguise la louange ou la flatterie sous le voile du blâme, au l'instruction sous le voile da la louange. Boileau (Lutrin, ch. nu}, donne un bel exemple du premier caractère de cette quatrième espèce d’ironie :

À ce triste discours, qu’un long soupir achève,

La Mollesse, en pleurant, sur un bras se relève,

Ouvre un œil languissant , et d’une faible voix Laisse tomber ces mots qu’elle interrompt vingt fois :

O nuit} que m'as-tu dit P ete.

Le plus bel exemple du second caractère de eette quatrième espèce d'ironie est l’exorde du sermon de Massillon pour le jour de la Toussaint : Sire, si le monde parlait ici à la place de J.-C., sans doute il ne tiendrait pas, etc. »

5° La cinquième espèce est une ironie agréable et délicate dont le sel ne laisse pas d'être piquaut. L'empereur Charles-Quint avait voulu faire croire que le soleil s'était arrêté pour lui donner le tems de rendre sa victoire sur les Saxons plus complète à la journée de Mullberg, en 1541; et ses flatteurs avaient osé l'écrire, comme en ayant été témoins.Henri II, roi deFrance, crut pouvoir, quelques années après, demander au duc d’Albe ce qui en était : « J'étais, répondit-il, si occupé ce jour-là de ee qui se passait sur la terre, que je ne pris pas garde à ce qui se passait dans le ciel. »

L’antiphrase (evriypatw, parler contre) est une manitre de parler où l’on dit le contraire de ce que l’on veut faire entendre, mais par dénomination ou par qualification simplement, Les furies sont appelées euménides (bienvallan-

tes), de cv, feliciter, et pevos, animus. La mer Noire où les naufrages étaient fréquens et dont les bords étaient habités par des hommes extrêmement féroces, fut appelée par les anciens, Pontus Euxinus (mer hospitalière), pont euxin, dont l'étymologie est eu Geivos hospes.

Nous disons que l’antiphrase se fait par dénomination ou par qualification simplement ; car si c'est une proposition entière qui énonce le contraire de ce qu'elle veut faire entendre, c'est une contrevérité. L'antiphrase et la contrevérité sont les moyens grammaticaux qu'emploie l'ironie, et quelquefois l'euphémisme ; et ces deux figures sont les motifs qui autorisent l'antiphrase et la contrevérité. L'ironie et l'euphémisme sont dans la pensée ; l'antiphrase et la contrevérité sont dans l'expression.

La contrévérüé est une proposition destinée à être entendue dans un sens contraire à celui que présentent les termes. Que l'on dise que Corneille est sans élévation, que Racine n’est point élégant, que Lafontaine manque de naïveté, ce sont autant de contrevérités qui ne tromperont personne. Î] est aisé de voir que les contrevérités sont fréquemment le langage de l'ironie, et ne peuvent jamais passer qu'à ce titre, si ce n’est encore par euphémisme.

L' euphémisme (eupnutouos, discours de bon augure;ev, bien, pau, Je dis) n’est point une figure particulière, qui n'envisage qu'un tour de phrase ou le éaisement d’une idée passagére; c'est toute cette partie im portante de l'éloquence que Rollin nomme précautions oratoires. Voici comment, dans son poème des Z’ropes, François de Neufchäteau caractérise l'euphémisme :

Il est certains objets qu’un prompt discernement De l'oreille et des yeux écarte également ;

Soit quand leur nudité peut blesser la décence, Et l'euphémisme alors en voile la licence ;

Soit quand de leur tristesse ou de leur dureté, L'expression directe aurait trop d’äpreté,

Et l’Euphémisme alors adoucit ou déguise,

Du mot propre trop vif l’odieuse franchise. …. Gicéron, triomphant d’un vil parti vaincu,

Ne dit pas qu'il sont morts; il dit qu'ils ont vécu... Allez, monsieur Purgon, l’on connaît vos usages, Et vous ne parlez pas souvent à des visages.

Pélisson, voulant caractériser le postillon à à frane étrier, sans rien employer d'incongru, parodie ainsi avec un rare bonheur, le robur et æœs triplex circà pectus, d'Horace :

Que ce fut un rude vilain

Dont la poste eut son origine !

Il avait trois plaques d’airain, Mais ailleurs que sur la poitrine.

Page 1