LE SUBORDONNÉ A LA VOLONTÉ
Aucune grammaire n’a parfaitement démêlé la nature de Pimpératif et du subjonctif ; toutes leur donnent uu système trés-incomplet de tems, aulieu qu’elles recou-
naissent au suppositif un système complet dont tous les tems ont des correspondans au positif. Cette erreur vient de ce que les grammairiens ont toujours séparé l’impératif du subjonctif, qui doitse réunir avec lui en un même cas du mode verbal. Eu effet, l'impératif n’a que des tems absolus correspondans aux tems absolus du positif ; Je subjonctif n’a que des tems relatifs correspondans aux tems relatifs du positif.
Or l’époque de comparaison de l'impératif et du sub. jonctif est l’acte de la parole transformée en volonté comme la production de la parole est l’époque de comparaison du positif. De même que les tems du positif qui n’ont de relation qu’avec la production de la parole sont appelés absolus et sont simultanés, ou antérieurs ou postérieurs à la parole , de même les tems du cas subordonné à la volonté, qui n’ont de relation qu'à cette volonté, sont absolus et se distinguent en simultanés , antérieurs et postérieurs à la volonté ou parole de la volonté; car la volonté est ellypsée. Tels sont les tems du prétendu mode impératif.
Et, pour continuer le parallèle, de mème que les tems du positif qui ont relation à une époque intermédiaire de comparaison antérieure ou postérieure à la parole , époque primitive , sont appelés relatifs et sont ou simultanés ou antérieurs ou postérieurs à cette époque secondaire de comparaison , Jde même les tems du cas subordonné qui ont relation à une époque secondaire , sont appelés relatifs et sont ou simultanés ou antérieurs ou postérieurs à cetle époque secondaire. Tels sont les tems du prétendu mode subjonctif. Ainsi les tems de l'impératif qui sont l’objet d’une volonté non exprimée , sont absolus; ainsi les tems du subjonctif qui sont l’objet d’une volonté exprimée, sont relatifs; ainsi les tems de l'impératif et ceux du subjonctif forment le système des tems du cas que nous appelons subordonné à la volonté. D'où il suit que la volonté étant la parole modifiée par l’idée de commandement , les tems absolus du cas subordonné manquent de première personne, parce que le principe de la
parole nè se commande pas à lui-même, à moins qu’il ne se suppose divisé en deux parties, dont l’ane commande à l’autre ,comme benedic, anima mea, domino; mon âme, bénis le seigneur. Il suit encore delà que les tems relatifs du cas subordonné sont simultanés ou antérieurs ou postérieurs à une époque secondaire de comparaison , et non à la volonté à laquelle ils sont toujours postérieurs, quoiu’elle puisse être présente , passée ou future.
La volonté est donc elliptique à l'impératif ; elle est la parole même de celui qui parle, et son commandement peut exiger l’aclion à l'instant même de sa production, ou se transporter au moment où l’action sera finie, ou prescrire l’action dans le tems à venir ; l’action pourra donc être ou simultanée ou antérieure ou postérieure à l'instant de l'énonciation de la volonté. Lis maintenant est une action voulue à l’instant même de la volonté; elle . ‘Jui est simultanée. Æyez lu ce livre quand Je reviendrai est une action que l’on veut qui soit faite à l’époque du retour où l’on transporte sa volonté ; c’est une forme de postérieur à la parole, à laquelle répond l’aoriste 1° de l'impératif du verbe grec; c’est l'expression d’un tems historique. Mais s’il est question d’une vérité constante, vésultat d'observations faites sur des actions antérieures à la parole, c’est le items absolu antérieur à la volonté, c'est le passé de l'impératif grec : dvôpuwrs , rpôitov érioxspar Onoidv arte vd mpäyue * ele xal vnv ceaurob qÜav xarauale, ei du. vacar Baoraur Ilevradhoc elva Bouker À malarons ; 88 ceuuroë vobc Beœxiovas vobs pnpobs, rnv dcplvxurauale &AoCA yép rpèc &Ado mequxe. Ce passage d'Epictète signifie, d’après la traduction de Diderot, dans sa lettre sur les sourds et muets : « Homme, aie d’abord appris ce que c’est que la chose « que tu veux être ; aie étudié tes forces et le fardeau ; aie « vu si tu peux l’avoir supporté ; aie considéré tes bras et « tes cuisses ; aie éprouvé tes reins si tu veux être quin- « querlion ou lutteur. » Il est certain que ces formes d’antérieur-présent expriment des actions objectives d’une volonté qui se transporte à la fin, à l'événement de ces actions pour les rendie antérieures ; car la volonté de
La
celui qui parole n’est point postérieure à ces actions, qu'elle conseille, mais elle place l'exécution de son commandement impératif à l'issue des actions ; c’est par cette transposition seule que l’usage de l’antérieur est autorisé, puisqu'un autre tems pourrait exprimer le même fonds d'idées, comme, apprends ce que c’est... rois... Considère..., éprouve, ow bien, tu dois apprendre, il faut que tu voies , il faut que tu considères; mais non avec les mêmes circonstances , car autant de tours différens , autant de circonstances différentes. — Si l’action est voulue devoir se faire dans un tems à venir, on emploie le postérieur de l’impératif ou le futur de l'impératif grec : sw, honorato, honore ou doive honorer ; en allemand, soust loben.
Cette forme de’ l'impératif n’est démêlée dans aucune grammaire; elle est confondue avec honora, honore maintenant, lobe. Beauzée lui-même l’a confondue avec le présent de l’impératif, et en en faisant une espèce da présent, il en a cherché les caractères différentiels dans les effets, dans la fin de la pensée. Mais ces effets sortent d’une cause qui les produit, et cette cause, c'est la nature différentielle du tems.
Le présent de l'impératif exprime une simple exhortation , un conseil, un avertissement , une prière même, ou tout au plus, de la part de l'autorité ) un consentement, une simple permission, une tolérance : auf sies dura, nega; sin es non dura, venito (Properce). Aut si es dura, nega, c'est comme si Properce avait dit : si vous avez de la dureté dans le caractère, et si vous consentez vous-mêmé à passer pour telle, il faut bien que je consente à votre refus, nega, refusez maintenant : mp concession.
Le postérieur de l'impératif exprime un commandement exprés et absolu ou du moins une exhortation si pressante qu'elle semble exiger l'exécution aussi impérieusement que l'autorité même. Si es non dura, venito; c’est comme si l’auteur eût dit : mais si vous ne voulez point avouer un caractère si odieux, si vous prétendez
être sans reproche À cet égard, il vous est indispensable de. venir, 1l faut que vous veniez, venito, vous viendrez, venez incessamment : prière urgente qui approche du commandement absolu et qui en imite le tour impérieux.
Et potum pastas age T'ytire, et inter agendum, Occursare capro (cornu ferit ille) caveto. (Vmoizs.)
Et potum pastas age Tityre, n’est qu’une simple instruction dont le ton est modeste. Mais quand Virgile s'intéresse pour Tytire, il craint pour lui quelqu’accident ; il élève le ton afin de donner à son avis plus de poids et par là plus d'efficacité , occursare capro caveto. Cave, prends garde, serait plus faible et moins honnête, parce qu'il marquerait trop peu d'intérêt. Il faut quelque chose de plus pressant ; caveto, tu prendras garde. C'est le ton même de la loi: ad divos adeunto castè ( Cic. 1 de Leg, VII, alit. 19).
L’intérét porté sur le tems présent n’est donc qu’une simple exhortation, un avertissement ; mais l'intérêt qui se porte dans l'avenir marque un sentiment qui presse, exprime une volonté qui veut suivre l’action jusqu’à son exécution, en écartant les obstacles de sa fin. L'intérêt borné au présent , abandonne l’action à elle-même après le conseil donné ; il semble l'oublier, n’y prendre plus de souci.
Le postérieur de l'impératif, que Beauzée confond dans la classe du simultané présent, est donc un tems réel- Jement distinct par un caractère différentiel , amator ab hero , faites si bien que votre maître vous sime : voilà le postérieur passif ; il est évident que l’action de se faire aimer est postér ieure à la volonté qui conseille; lege, ego audio, lisez, je vous écoute ; l’action de lire doit se faire à l'instant de la production de la parole.
Ce tems est constaté dans la langue allemande par Sollen, joint à l’infinitif : soust loben , doive louer, laudato ; lobe, loue, lauda. Voyez le tablean du verbe en sept langues.
La suppression des pronoms en francais est l'indice qui fait distinguer l'impératif du’subjonctif et de l'indicatif, Il. en a qe même en allemand.
Dela il suit que l'impératif est la forme du verbe la plus simple et la moins chargée de désinences , et qu’elle est regardée par Leibnitz comme la vraie racine des verbes.
Quoique l'impératif soit un cas du mode personnel, il n’a dans aucune langue la première personne du singulier, perce qu’on ne se commande point proprement à soimême, ou plutôt, parce que, quand on se notifie à soimème la volonté que l’on a de faire quelque chose, on se divise, pour ainsi dire, en deux personnes dont l’une parle à l’autre ; Benedic, anima, domino (ps. 102 et 1038) ; et alors celle à qui l'on parle est la seconde.
Ce cas du mode subordonné est plus ou moins défectueux de personnes dans chaque langue. En grec et en latin il-n°’y a que des secondes et des troisièmes personnes. Les personnes défectives se remplacent par celles qui leur correspondent dans le subjonctif.
La suppression des pronoms n'est pas seulement le caractère distinctif de l'impératif; l’ellypse de la volonté y est encore nécessaire. Si douc la volonté y estexprimée dans le discours, le cas du mode subordonné reprend ses pronoms sujets, et se change ensubjonctif, dénomination à laquelle M. de Tracy préfère celle de subordonné, qui, dans notre système, embrasse à la fois l'impératif et le subjonctif.
Le caractère distinctif du subjonctif comme de l’impératif, est d’être l’objet d'une volonté; cette subordination lui donne un caractère de postériorité , et soit que la volonté exprimée soit présente, passée ou future, le subjonctif lui est également postérieur. La volonté énoncée fixe l’action de son objet à une époque secondaire de comparaison avec laquelle il est en relation, ou de simultanéité ou d’antériorité ou de postériorité. C’est donc une erreur de regarder ces formes : {1 faut que je le dise, comme présent du subjonciif ; que j’aie lu, comme un
… 96 —— passé, Cette manière de classer les tems est fausse s il est évident qu’il y a là quelque chose de mal démélé.
La destination nnique du subjonctifestde présenterl’existence unie à une idée de dépendance, de subordination à une volonté; cette subordination se mêle nécessairement à une idée de postériorité qui en fait le caractère distinctif. On le voit clairement par la correspondance des tems du positif : Je veux qu'il fasse, il fera; je veux qu'il ait fait, il aura fait. « À la signification des tems du subjonctif, il se mêle toujours une certaine expression du futar indiquée dans plusieurs langues par leur composition; et dans beaucoup de locutions, ils sont remplacés par des futurs positifs. Le subjonctif ne doit même pas avoir d’autres futurs que ces tems-là, et point de présents; car le mode subordonné exprime toujours une idée de futurition à l’acte de la volonté. » (De Tracy.)
Cette réflexion d’un grammairien philosophe est une preuve de raison incontestable en faveur de notre système. C’est par une suite d’aperçus aussi justes , que le comte de Tracy a porté dans la grammaire générale la lumière de la philosophie, et en a posé des principes solides qui doivent fixer l’éternelle variation de la langue de la grammaire.
Une preuve de fait que les tems du subjonctif sont des postérieurs, c’est que si l’on combine la volonté avec l’action voulue , le connectif d'identité se sépare pour se mettre au tems de la volonté, et Paction prend la forme de postérieur : 1! faut que vous travailliez, tbi laborandum est, Si nous décomposons la volonté de cette autre forme, erat illi laborandum, nous aurons, oportet ut laboraret. Cette postériorité empêche que les tems da subjonctif ne soient présents, car ils ne pourraient l'être qu’autant que la volonté serait présente, et que le tems subordonné serait simultané à cette volonté.
Le français et le latin confondent l’optatif avec le subjonctif sous la même expression. Si donc on trouve dans les verbes de ces langues des antérieurs ou des simultanés à l’action de la phrae principale qui exprime la volonté ,