‹ Grammaire générale: ou, Philosophie des langues, présentant l'analyse de lChapitre 45 sur 96 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

wooMKiaitlov DE u rBRisu mm u roMTOintm.

I. La poneiuation , en décomposant la phrase, est le dernier moyen

d'analyser la pensée.

Lorsque la langue parlée décompose la pensée par les' son9, eil^ distingue ou sépare les mots ou paroles de ces sons par dos repos ou pauses dont Tinteryalle est pluç ou moins grand, selon les degrés de prineipalité ou de subordination des mots prononcés. Ces repos décomposent les paroles qui décomposent la pensée, ou plutôt ils sont le dernier moyen de la décomposition de la pensée par les sons ; car ils distinguent les signes analytiques de la pensée en en marquant les diverses valeurs ou importances dans la succession des idées et en séparant ceux qui forment Tanalyse d'une pensée particulière de ceux qui forment Tanalyse d'une autre pensée^ par des repos plus ou moins longs, selon que cliaque pensée décomposée est plus ou moins subordonnée à une autre pensée dans l'ensemble du discours parlé. Ce sont ces repos avec leurs tons et durées que I art de la déclamation fait connaitre.

Or, comme la langue écrite représente la langue pariée, que les mots du discours écrit représentent les paroles du discours oral, nous concluons que les points de la ponctuation représentent les repos de la déclamation. Il n*est donc pas exact de répéter avec les grammairiens que les signes de la ponctuation marquent les pauses que Ton. doit fkire en parlant ; mais la vérité est que ces signes représentent les pauses qui sont faites dans le discours prononcé. Cette manière de s'énoncer a Tavantage d^indiquer l'origine des signes de la ponctuation; car les repos de la parole ont donné lieu à la distinction des signes de la parole dans le discours écrit.

Si donc les repois de la voix sont le dernier terme de la

dëcomposition de la pensée dans It proposition, il est ëgalement vrai que les signes de la ponctuation sont le dernier terme de la décomposition da la proposition dans la phrase. D*où nous concluons que Tusage des signes ponctuatifs est de décomposer les mots qui décomposent la pa« role^ de séparer ceux qui décomposent une proposition particulière, de ceux qui décomposent une^autre proposition particulière par un signe dont l'espèce varie selon les degrés de subordination des propositions dans Fensemble de la pensée. Car le signe qui distingue une proposition particulière d'une autre proposition particulière , doit être essentiellement différent de celui qui sépare plusieurs propositions analytiques d'une pensée particulière, d'autres propositions analytiques d'une autre pensée particulière. Mais ces pensées particulières sont parties d'une pensée générale ; et cette pensée générale peut être élément d'une pensée plus générale ; les signes de ponctuation qui distinguent ces degrés de subordination, doivent donc être différens Tun de l'autre. Or, les degrés de subordination des pensées forment diverses classes des pensées que le discours note par des signes ponctuatifs : plusieurs pensées particulières forment une pensée générale qui ^appeMe paragraphe, et dont le signe poncluatif est §, qui se distingue en premier, deuxième, troisième, selon le nombre des pensées générales -élémens d'une pensée plus générale; plusieurs pensées générales forment une pensée plus générale, cVst-à-dire plusieurs paragraphes forment un chapitre^ et le chapitre porte ce signe C (cha{)itre), qui se divise en premier, deuxième, troisième, selon le nombre des pensées générales qui entrent dans la composition d'une pensée encore plus générale 5 plusieurs chapitres forment un livre ou section^ dont le signe distinclif est L (livre) ; enfin plusieurs livres forment un traité om titre àonlXe signe caractéristique manifeste l'idée générale ou substantielle de l'ouvrage entier. Ainsi le livre, le chapitre, le paragraphe, annoncent les différentes divisions et subdivisions d*un

traité.

Mais un paragraphe est formé de plusieurs propositions

qui se distinguent par un point après lequeron n'ajoute plus rien ; ensuite on reprend à la ligne pour une autre proposition, et cela s'appelle alinéa : Talinéa est donc la division du paragraphe. Un alinéa est formé de différentes propositions plus particulières, qui sont encofe séparées par un point ; le point de Talinéa piarque donc une séparation plusgranffe quecelui d'une proposition. Enfin une proposition composée ou période, se décompose en différentes phrases plus ou moins composées qui se distinguent par deux points (:), point-virgule {i) ei (,), selon leurs degrés de subordination à la principale.

Les signes de ponctuation dans le discours écrit décomposent donc les divers signes artificiels qui décomposent la pensée. Ainsi quand on prononce le discours écrit, ils dirigent la parole et lui indiquent les différens repos qu'elle doit faire pour énoncer les différens sens de la pensée ^ les repos de la voix plus prolongés, tiennent lieu d'alinéa et de points. Mais Ja ponctuation n'est pas destinée à marquer les pauses que la voix doit faire dans le discours prononcé ; au contraire, ce sont ces pauses qui ont conduit à découvrir Fart de la ponctuation , et comme la destination des signes de la ponctuation est de faciliter l'intelligence du discours écrit, il résulte de leur notation qu'ils dirigent le repos de la voix.

Les grammairiens se sont donc mépris sur l'origine de l'institution des signes de la ponctuation. Condillac est le premier qui en ait distingué nettement la destination, puisqu'il est le premier qui les ait considérés comme des moyens d'analyser la pensée. Après lui, Destutt de Tracy, dans ses Elémens d'idéologie les a ramenés à la classe des signes analytiques des idées, en les comprenant dans la classe des prépositions et des conjonctions, qui, en démêlant les idées, manifestent plus sensiblement leur liaison. Beauzée n'a donc laissé qu'une définition inexacte de la ponctuation en disant que c'est ce l'art d'indiquer dans récriture, par les signes reçus, la proportion des pauses que l'on doit faire en parlant. » D'où nous concluons enfin qu'il est plus conforme à la vérité de définir la ponctuation Tart de dé-

composer les signes analytiques de la pensée, selon les différens degrés de principalité et de subordination, dans lesquels ils sont combinés dans te discours écrit.

Mais si la ponctuation est le dernier terme de la décomposition de la pensée dans le discours écrit, il est évident qu'on en a démêlé les moyens plus tard que les signes directs analytiques delà pensée^ et qu'on a commencé plus tard à Fécrire dans le discours.

L'histoire fait foi que les premiers écrivains ignoraient Tart de marquer par nos signes distinctifs les di(Térentes parties d'un ouvrage et les différentes phrases d'une période et qu'ils se contentaient de distinguer les différens alinéas par des signes tels que je dis, j'ai dit, dont Tun désignait le commencement, l'autre la fin. C'est aussi de cette manière que les sauvages décomposent les différentes garties d'un discours en annonçant le commencement \mr je dis, et la fin par /ai dit, ou par d'^aulres signes qui ont une dest. nation semblable*

~ Aussitôt que l'effel de ces signes fut remarqué, on imagina d'autres moyens pour démêler les différentes parties d'une longue phrase, dont la multitude des élémens compliquait beaucoup l'intelligence du sens général et toial ; on ne fut pas longtemps sans appliquer ces signes de distinction aux phrases moins composées , et bientôt le système delà ponctuation fut formé.

On trouve dans les écrits des anciens une suite de témoignages qui démontrent que dès l'instant où l'on décomposa les signes des langues écrites, on institua des caractères de ponctuation, et que la tradition s'y conservait d'âge en âge.

Aiistote, qui vivait il y a plus de deux mille àns,se plaint de ce qu'on ne pouvait pas ponctuer les écrits d'Heraclite sans risquer de lui donner quelque contre sens. (Rkétor. m, 5.)

Cicéron connaissait aussi ces marqués distinctiveset l'usage qu'il convenait d'en faire. Un passage de cet orateur fait mention des librariorum notis comme des signes des* tinés à marquer des repos et des mesures : « Versus enim

R veteres illi in hâc solutâ oratîone propemodum, hoc est, <€ numéros quosdam nobi$ esse adhibendos putaverunt; ce interspiraliones enim, non dcfatigalionis nostrae, neque a Ubrariorum notis, sed verboram et sentehtiarum modo, « interpuntas clausulam in orationibus esse voluerunt; « idque princeps Isocrates instituise fertur. » (Orat. lib. m, n« xLiv.)

Vers la fin du quatrième siècle de Fère chrétienne et au commencement du cinquième, saint Jérôme traduisit en latin TEcriture sainte, qu il trouva sans distinction dans le texte original. Or, ce père de TEglise remarque dans plu* sieurs de ses préfaces que Ton voit à la tête des bibles vuU gâtes, qu'il a distingué dans sa version les mots, les mem* bres des phrases et les versets, afin d^en rendre Tintelli* gence plus,aisée.

Dans le septième siècle, Isidore de Séville parlait aussi des caractères de ponctuation connus de sou tcms : « Qusb* « dam sententiarum notas apud ccleberrimos auctores fue- K runt, quasque antiqui^ ad distinctionem scriplurarum, « c^rminibus et historiis apposuerunt. Nota est figura pro* « pria in litterœ modum posita^ ad demonstrandum unam* « quamque verbi sententiarumque oïd versum rationem^ {Origin. 1, 20.)

Les livres saints^ qui pour la plupart sont antérieurs de beaucoup à Tart de ponctuer, ont été écrits sans aucun signe de distinction. Le respect superstitieux qui attachait les Juifs aux anciens, ne leur permit pas d'introduire dans le texte sacré le moindre caractère étranger. Peut être ce respect d'attachement superstitieux qui les asservissait à leurs premières coutumes, et en vertu duquel ils n'avaient aucun commerce avec les autres peuples, les empécha»t-il de connaître promptement les inventions de ces derniers. Quoiqu il en soit, ce ne fut que longtemps après leur der» nière dispersion dans toutes les parties de la terre et lorsque la langue sainte, devenue une langue morte, eut besoin de secours extraordinaires pour être entendue et conservée, que les massorèthes ou docteurs juifs de Técole de Tibériadc; imaginèrent, arec les poînta-Toyelled} ka «îgQfa de

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la ponctuation que les hébraîsans nomment accentus-pau" santés et distinguentes. Mais le» témoignages que nous venons de rapporter d'une ponctuation plus ancienne qu'eux, prouvent qu'ils n'en inventèrent point lart \ ils le trouvèrentchez les nations et l'adaptèrent aux livres sacrés. Cette répugnance pour la nouveauté , qui est une suite de la constitution naturelle dé l'homme, et le peu de communication des idées nouvelles avant Tinvention de l'imprimerie , sont les causes en vertu desquelles longtemps après l'institution des signes distinctifs de la ponctuation, il s'est trouvé des copistes et peut-être des auteurs qui ont écrit sans distinction non seulement des phrases ou des membres de phrase, mais même des mots. Il existe beaucoup de manuscrits anciens qui en font foi. D'où il suit qu'au premier aspect on est porté à croire que l'art de la ponctuation était ignoré dans ces tems éloignés. Le père Buffier et Restaut disent expressément dans leurs grammaires que c'est une pratique introduite dans les derniers siècles qui les ont précédés.

De ces différens téraoi|[nages opposés nous concluons que la ponctuation a été connue des anciens dès les premiers momens où les grammairiens ont commené à décomposer le discours, mais que les principes n'en ont été bien connus et répandus qu'après l'invention de l'imprimerie.

T/ancienne ponctuation^ dit Bauzée,n avait pas les mêmes aignes que la nôtre j celle des livres grecs a encore parmi BOUS quelque différence avec la vulgaire, et celle des livres hébreux lui ressemble bien peu.

« Les andens soit grecs soit latins, n'avaient que le point pour toutes ces différences , le plaçant seulement en di - Terses manières , qui indiquaient la diversité [des pauses. Pour marquer la fin de la période et la distinction parfaite, ils mettaient le point en haut du dernier mot : pour marquer la médiation, ils le mettaient au milieu ; et pour marquer la respiration , ils le mettaient au bas et presque sotts la dernière lettre } d'où vient qu'ils appelaient cela sous-d«tinction ? » (Méthode grecque de Port-Royal). H Gttte ponctuatîoa des anciens mi attestée f^ar Dio-

mèdc (lib. II), par Donat (édît. I. cap. uU;), par Isidore (orig. I. 19); et par Âlslcdius (Encyclop. lib. YI^ de gram. lat.); et cette manière de ponctuer se voit encore dans de Irès-exècllens manuscrits. » (Bauzée).

(( Mais aujourd'hui la plupart deâ livres grecs imprimés marquent leur médiation en mettant le point en haut du dernier mot; et le sens parfait, en mettant le point au bas: ce qui est contre la coutume des anciens, laquelle M. de Vallois a tâché de rappeler dans son Eusèbe ; mais pour le sens imparfait, il se sert de la virgule comme tous les autres. L'interrogation se marque en grec au contraire du latin ; car, au lieu qu'en latin on met un point et la virgule dessus (?), en grec on met le point et la virgule dessous (;) » (Méthode de Port-Royal).

ce Les signes de ponctuation inventés par les Massorèthes ont pour la plupart tant de ressemblance avec leurs poinls-voyelles, qu'ils ne servent qu'à augmenter les embarras de la lecture, au lieu de Téclaircir comme ils le devraient. Masclcf ne s'est pas contenté de souhaiter qu'on introduisit dans l'hébreu notre ponctuation; il en a donné l'exemple. Il serait à désirer que dans quelque langue que fussent écrits les livres que l'on imprime aujourd'hui, les éditeurs y introduisissent le système de ponctuation reçu dans nos langues modernes de l'Europe. Tant de systèmes différens multiplient gratuitement les difficultés et entrai* nent des dégoûts; peut-être sont-ils la source de l'indifférence où l'on parait avoir été jusqu'à présent sur laper* fection du nôtre. Il gagnen^it à être le seul, et il diminuerait le danger des méprises. Pourquoi ne prelidrait-on pas enfin ce parti avantageux? Nos signes de ponctuation peuvent suffire, ou peu s'en faut^ à tontes les distinctions possibles. » (Bauzée).

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