‹ Grammaire historique de la langue française;Chapitre 23 sur 181 · M. Egger · texte numérisé non relu

M. Egger

mauvais, les importations utiles, et les néologismes funestes.

Je rangerai dans la première classe les quinze ou vingt mille mots que les besoins scientifiques ou industriels de notre temps ont introduits dans la langue (photographie, -gazomètre, télégraphie, etc..) : àdesidées nouvelles il fallait des mots nouveaux; il en est de même (dans une certaine mesure) des importations de mots étrangers que les fusions des peuples et les relations internationales de plus en plus fréquentes ont amenées parmi nous. C'est la langue anglaise qui en fournit la plus grande part ; soit en termes de politique, d'économie politique [budget, jury, drawback, warrant, bill, convicts, etc.), de jeux (sport, turf, jockey, dandy, festival, clown, groom, steeple-chase, boxe, whist, touriste, cottage, square, tilbury, dogue, etc.), d'industrie (drainage, tender, wagon, rail, tunnel1, ballast, express, dock, stock, etc.), sans parler des termes de marine.

A côté de ces néologismes, qui forment une langue à part dans la langue elle-même, néologismes nécessaires, puisqu'ils expriment des idées nouvelles, il y a les mauvais néologismes, ceux qui expriment les idées an-

i. Par un singulier hasard, beaucoup de^R mots empruntés récemment à l'Angleterre ne sont autre chose que des mois français importés au onzième siècle en Angleterre par les Normands, — et qui ont aujourd'hui repassé le détroit, frappés à l'effigie saxonne : ainsi fashion est le même que façon; tunnel est tonneau (vieux franc tonnel), etc.... Nous n'avons fait que reprendre ce que nous avions donné. — Voir sur ce phénomène philologique mon Étude sur lej doubles formes de lu langue française.

eieiïnes par des mots nouveaux, création tout à fait superflue, puisque d'autres mots plus anciens remplissaient très-bien cette fonction, et avaient le mérite d'être compris de toust Le dix-septième siècle disait fonder , loucher, tromper, émouvoir, le dix-neuvième siècle dit ■plus volontiers baser, impressionner, illusionner, émodonner, etc. *. C'est le journalisme et la tribune qui nous ont inondés de ces mots nouveaux, sans parler du développement exagéré des mots anciens, c'est-à-dire de la création d'une masse de dérivés lourds et déplaisants : ainsi on dit d'abord règle et régler, puis règlement, puis réglementer, puis réglementation, etc., de constituer, sont venus constitution, constitutionnel, constitutionnalité, inconsùlvtionnalitè, inconstiiutionnellement, etc., de nation, national, nationalité, dénationaliser, etc.

Sous cette crue de terminaisons, sous cette inondation de préfixes et de suffixes, la vieille langue simple et vraie disparaît comme abîmée et perdue.

On ne peut guère prédire quel avenir attend notre langue ; mais il est permis d'assurer qu'elle devra sa durée à l'équilibre, à la proportion harmonieuse entre le néologisme et la tradition, ces deux bases nécessaires à toute langue, — entre le néologisme indispensable pour l'expression des idées nouvelles, et la tradition, gardienne soigneuse des idées anciennes et des mots" anciens qui doivent les exprimer.

j. Les nuances que ces nouveaux mois ont la prétention de rendre sont presque toujours illusoires : quelle différence peut exister entre biiter et fonder?

Deux enseignements doivent ressortir pour nous de cette longue histoire : l'un, c'est que les langues ne sont point une chose immobile et pétrifiée, mais une substance vivante , et comme tout ce qui vit, vouée à une perpétuelle mobilité. Gomme les plantes et les animaux, les langues naissent, grandissent et meurent : Linné disait admirablement : Natura non facit sallus, la nature ne procède point par sauts brusques, mais par de lentes modifications ; cet axiome est aussi vrai pour les langues, ce quatrième règne de la nature, que pour les trois autres. Au premier abord la distance paraît grande du latin des paysans romains, au français de Voltaire ; et pour faire celui-ci avec celui-là, il a suffi, on le voit, d'une série de changements infiniment petits continués pendant un temps infini. « La nature qui dispose du temps économise l'effort1. » Et c'est ainsi qu'avec des modifications lentes et presque insensibles, elle arrive aux résultats les plus éloignés du point de départ. — Tel est le premier résultat : voici le second. La langue, étant mieux encore que la littérature l'expression de la société, doit changer et se modifier avec elle ; l'histoire constate en effet que la marche des langues et celle des sociétés sont parallèles. Il résultede cette mobilité qu'une langue n'est jamaisfixée, qu'elle ne s'arrête pas, qu'elle est toujours en marche, qu'en un mot ce que la Harpe et les critiques du dixhuitième siècle appellent Y état de perfection d'une langue n'existe pas. — On crovait alors, avec Balzac, que la

t. M, G. Paris.

langue française avait été fixée à un certain moment, et que les bons exemples sont renfermés dans un certain cercle d'années « hors duquel il ny a rien qui ne soit, ou dans l'imperfection de ce qui commence , ou dans la corruption de ce qui finit. » La philologie a montré combien il est faux de dire qu'une langue peut être fixée ; elle change incessamment avec la société : il est regrettable que nous ne parlions plus le langage des contemporains de Louis XIV; mais il serait puéril d'aller au delà, et de tenter de ressusciter cette langue, pour l'appliquer au besoin de la vie moderne : ce pastiche ou ce calque servile ne serait qu'un stérile passetemps des lettrés ; le peuple (et c'est après tout pour lui que la langue est faite) n'apprendrait point cette langue d'une autre génération, car il ne saurait y retrouver le moule habituel de ses pensées. Ceux qui souhaitent pareille tentative méconnaissent les lois vraies des langues; ils oublient que la langue est un instrument destiné à rendre toutes les idées d'une société ; que, pour exprimer les nouvelles idées de chaque génération, il faut sans cesse ajouter à l'instrument des cordes nouvelles : que d'ailleurs vouloir fixer une langue à tel ou tel siècle, essayer de conformer à ce type la langue des siècles suivants, c'est la rendre immobile ; or, qu'est-ce que la vie, sinon le changement, — et la mort, sinon l'immobilité ? — Les langues sont comme les plantes ; l'action du temps sur elles est irréparable : on ne peut pas plus faire retourner une langue en arrière, qu'on ne peut ramener Te chêne à l'état d'arbuste. — Il faut renoncer à l'espé-

rance de posséder la perfection; elle ne nous appartient pas : « C'est qu'en aucune chose, peut-être, il « n'est donné à l'homme d'arriver au but ; sa gloire « est d'y marcher '. »

Lorsqu'on regarde notre langue, même superficiellement, on ne tarde point à distinguer des mois tels que simuler, mobile, ration, qui sont la copie fidèle et le calque exact du mot latin {simulare, mobilis, rationem), et d'autres mots tels que sembler, meuble, raison, dérivés des mêmes mots latins, mais qui affectent une forme plus courte, et semblent au premier abord plus éloignés du latin. C'est que notre laDgue n'est point une création coulée d'un seul jet; l'Histoire delà langue française* nous a montré que notre idiome renferme deux couches de mots superposées et bien distinctes l'une de l'autre, deux langues en un mot, d'origine tout à fait différente, toutes deux empruntées au latin, l'une par le peuple, l'autre par les savants ; la

Page 1