I. Persistance de l'accent latin
Dans tout mot de plusieurs syllabes, il y en a toujours une sur laquelle on appuie plus fortement que sur les autres. On nomme accent tonique ou simplement accent cette élévation de la voix qui dans un mot se fait sur une des syllabes ; ainsi dans raison, l'accent tonique est sur la dernière syllabe : dans raisonnable il est sur l'avant-dernière. On appelle donc syllabe accentuée ou tonique celle sur laquelle on appuie plus fortement que sur les autres1. L'accent tonique donne au mot sa physionomie propre et son caractère particulier; aussi l'a-t-on justement appelé « l'âme du mot ». En français l'accent n'occupe jamais que deux places : la dernière syllabe, quand la terminaison est masculine {chanteur, aimer, finir), l'avant-dernière quand la terminaison est- féminine (rôide porche, voyage). — En latin, l'accent tonique n'occupe aussi que deux places ; il est sur la pénultième, quand elle est longue
\ . Donc, dans tout mot, bâtonner par exemple, il y a une syllabe accentuée ou tonique, et il n'y en a qu'une; les autres syllabes sont inaccentuées, ou, comme disent les Allemands, sont atones,- ainsi dans bâtonner, la tonique este, a et o sont atones: de même en lalin: dans cantdrern, o est tonique, a et e sont atones. J'avertis le lecteur une fois pour toutes qu'au lieu de dire la syllabe accentuée , je dis la tonique , et pour les syllabes non accentuées, les atones : ces mots, reviendront sans cesse dans ce livre. — Il est inutile de dire que l'accent dont je m'occupe ici, V accent tonique, n'a aucune espèce de rapport avec ce qu'on appelle vulgairement les accents (grave, aigu, circonflexe, etc.). Ceux-ci sont des signes grammaticaux que le lectaur pourra étudier, p, Ml,
(cantôrem, amdre, fmire), et quand l'avant-dernière est brève, il est sur l'antépénultième (rigïdus, pôrtïcus, viâtïcum).
Si le lecteur compare attentivement, dans les exemples cités, les mots latins aux français, il verra se reproduire unmême phénomène, à savoir, que la syllabe qui est accentuée en latin est aussi la syllabe accentuée en français ; en un mot, que l'accent reste en français sur la syllabe qu'il occupait en latin. Cette persistance de l'accent latin dans la langue française est une règle générale et absolue: tous les mots du français populaire respectent l'accent latin ; les mots tels que portique {pur tiens), viatique (viâticum), etc., qui violent cette loi, sont précisément des mots d'origine savante, introduits postérieurement à la formation de la langue par des hommes qui ignoraient les lois suivies par la nature dans la transformation du latin en français. On peut donc ainsi formuler cette règle infaillible : l'accent latin persiste en français dans tous les mots d'origine populaire ; tous les mots où cette loi est violée sont d'origine savante :
LATIN
Siurs T-rjr"Dl,Aïn55.
MOTS SAVANTS
Alumine
alun
alumine
Angélus
ange
angelûs
Blâsphjemum
blâme
blasphème
Cancer
chancre
cancer
Cômputum
compte
compût
Débitum
dette
débit
Décima
dime
décime
Décorum
decôr
décorum
Examen
essaim
examen
LATIN
Môbilis Jrganum Pdtypus Pôrticùs
MOTS POPULAIRES
meuble orgue poulpe porche
MOTS SAVANTS
mobile organe polype portique, etc..
On remarquera combien les mots populaires sont plus contractés que les mots savants : rapprochez par exemple compte et comprit, de cômputum. C'est que comput, mot savant, vient du mot latin classique cômputum, tandis que compte, mot français venu par le peuple, dérive du latin populaire comptum.
C'est ici que se montre nettement la différence du latin classique (source du français savant), et du latin vulgaire (source du français populaire). Cette chute de ravant-dernière syllabe atone ut comp(\i)tum avait toujours lieu dans le latin populaire : on trouve sœclum, ■pôclum, vinclum chez les comiques latins, pour sœculum, pôculum, vincnlum; les inscriptions et les épitaphes sont pleines de telles formes; tandis que le latin littéraire disait frigidus, cdlidus, digitus, viridis, tabula, ordculum, stdbulum, ângulus, vincere, suspéndere, môbilis, pôsitus , le latin populaire supprimait toujours l'avant-dernière voyelle atone et transformait ces mêmes mots en frigdus, tabla, orâclum, cdldus, digtus, virdis, stdblum, ânglus, vincre, suspendre, niôblis, postusi, mots qui, passant à leur tour en français,
1. J'extrais toutes ces formes du latin populaire d'un livre excellent, yocallsmus des Fui gârlateins (Leipzig, 1866), où l'auteur M. H. Scliuchardt, professeur à Golha, a.rassemblé et coordonné tous les dé-
devinrent table, oracle, chaud, doigt, froid/vert, étable, angle, vaincre, suspendre, meuble, poste, etc.... \J