I. LES LETTRES
87. Après avoir ainsi jeté un coup d’œil sur l’histoire générale de la langue française, et avant d’examiner le développement historique des phonèmes, il convient d’étudier l’orthographe. Nous donnerons d’ahord quelques remarques sommaires sur diverses lettres:
1° i et j (»i consonne«) ne se distinguaient pas dans les anciens manuscrits et imprimés; l’usage moderne date de la 4e édition du Dictionnaire de l’Académie (1702).
2° k ne s’emploie que dans des mots d’emprunt: kaolin, kilo, kiosque; autrefois cette lettre manquait souvent aux imprimeries, c’est pourquoi on la trouve parfois remplacée par y. ou Iz au XVIe siècle.
3° u et v (»u consonne**) ne se distinguaient pas autrefois; l’usage moderne date de la 4e édition du Dictionnaire de l’Académie (1762). Pour v, on écrivait parfois au moyen âge ue; ainsi liuere et ancrai peuvent équivaloir à livre, aurai. Comp.: E por faire issi faite oueraigne (Ambroise, Guerre Sainte, v. 990). Pour prévenir la confusion de Tu et du v initial, on ajoutait parfois h: huiseux (otiosus) (cf. § 479, Rem.).
4° w s’écrivait au moyen âge pour deux u et équivalait le plus souvent à vu; on trouve ainsi welent, awec, pour vuelent, avuec (dans quelques dialectes du Nord, w avait bien la valeur de [w]; § 454, Rem.). La langue moderne n’emploie w que dans quelques mots empruntés; on le prononce tantôt [v]: wagon, tantôt [w]: whist; il y a parfois hésitation entre les deux sons: warrant.
ô° x était autrefois un signe abréviatif qui remplaçait us, d’où chevax pour chantas: voir II2, § 283.
b0 y se rencontre d’abord dans les mots savants, niais son emploi s’étend assez vite, et il remplace souvent i, peut-être pour des raisons calligraphiques: ydoles, marry, soy, oyseaulx, etc. On écrivait ytier pour indiquer que 1’// était consonne. Après le moyen âge, l’emploi de l’y s’est beaucoup restreint, mais l’usage moderne ne s’est fixé qu’après beaucoup d’hésitations (analise > analyse, crystal > cristal). Les graphies ouy, vray, moy restent en usage presque jusqu’au XIXe siècle. De nos jours encore, on écrit lys et ray quand on veut donner à ces mots un cachet archaïque.
7° z désignait au moyen âge une afifriquée sourde: forz [forts], faz [fats], parti : [partits], (cf. § 307,3 et § 384); dans la langue moderne, il désigne une fricative sonore: douze, gaz. Sur son emploi comme marque du pluriel, voir II2, 285.
Remarque. Sur les vieux noms des lettres, on trouvera des renseignements dans La Senefiance île l'ABC, poème de Huon le Roy (Jubinal, Contes , dits, fabliaux, II, 275). Pour la Renaissance, voir la farce de Pernet (d TP, II, 360), qui contient une série de jeux de mots roulant sur la prononciation des lettres; comp. aussi E. S. Sheldon dans Studies and notes in phitology and literature. Boston, 1892. P. 69 — 71. Pour la langue moderne, voir notre Manuel phonétique § 7, Rem.
88. Une question se pose: la représentation graphique des mots, que nous offre la littérature écrite ou imprimée, est-elle fidèle ou non? Il faut essayer de déterminer, au point de vue phonétique, le rapport qui existe entre la langue écrite et la langue parlée. L’orthographe française des Xe et XIe siècles était simple et toute phonétique; les copistes n’avaient qu’un seul but, celui de reproduire les sons. Il est vrai que, dès les plus anciens textes, on rencontre, par-ci, par-là, des préoccupations étymologiques (comp. par ex. les graphies corps et regiel dans la prose de Ste Eulalie); mais elles étaient relativement rares, et, en règle générale, on peut dire que les mots s’écrivaient à peu près comme ils se prononçaient, sans encombrement de lettres parasites. Si le copiste du manuscrit d’Oxford de la chanson de Roland écrit: Karles li rois nostre emperere magne, c’est qu'il prononce [karlas li rejs nostra emparera mapa]; on voit que l’orthographe reflète assez fidèlement la prononciation. Mais cet état de choses ne devait pas durer.
Il se forme assez vite une tradition orthographique, qui arrête les mots dans leur forme écrite, et qui les empêche de suivre l’évolution de la prononciation, laquelle est en voie de perpétuel changement (§ 110). On continue à distinguer an d’avec en, même après que l’homonymie des deux groupes s’est effectuée (§ 215); on continue à écrire faire, naine, peine, quoiqu’on ne prononce plus de diphtongue dans ces mots (§§ 200, 222, 217); on maintient le s amuï dans teste, fust, asne (§ 4(33), etc., etc.
89. Au XVe siècle, sous prétexte d’étymologie, les érudits encombrent l’écriture d’innombrables lettres latines el grecques, et l’on trouve des monstres comme nepveu, prebstre, subject, rhythme, etc. (comp. § 39, Rem.). La simplicité primitive de l'orthographe est ainsi sérieusement compromise, et, au milieu du XVIe siècle, le désordre est à son comble. Même l’orthographe quasi-officielle des livres imprimés, l’orthographe des imprimeurs et compositeurs, est extrêmement variable et capricieuse. Une édition de Rabelais (éd. de Juste, 1542) imprime le mot huile, en huit lignes, de trois manières différentes; huile, huille, huyle. Il y a même des imprimeurs qui se font un plaisir de rendre les textes illisibles à force d’y introduire des lettres étymologiques.
Remarque. L'orthographe privée et individuelle est encore plus fantaisiste que l’orthographe officielle, et varie de ligne à ligne. Voici, par exemple, une lettre que Henri IV adressait, en 1600, à la princesse Marie de Médicis, quelques mois avant de l’épouser: »J’ay receu vu extrême contantement pour avoir ceu bien partyculyèrement par luv de vos nouuelles. Je vous remercye, ma belle mettresse, du présant que vous mauez anuoyé. Je le métré sur mon hahyllemant de teste sy nous venons à vn combat, et donneré des coups despée pour l’amour de vous. Je croys que vous mexanteryès bien de vous randre ce temoygnage de mon affectyon, mes an ce quy est des actes de soldat je nan demande pas conseyl aux fames.«
90. Heureusement, les abus amènent toujours une réaction. Aussitôt qu’on se mit à étudier la grammaire du français (§ 49), on commença aussi à s’occuper du problème difficile de la bonne manière d’écrire la langue. Il se forme tout un petit parti, aussi raisonnable que courageux, qui soutient qu’il faut écrire comme on parle, et par conséquent, simplifier l'orthographe; on fait une guerre acharnée aux consonnes »oiseuses«, en demandant que le nombre des signes ortho-
graphiques réponde au nombre des sons; on invente même de nouveaux signes diacritiques et de nouvelles lettres, pour donner une transcription phonétique aussi rationnelle que possible. L'école révolutionnaire des phonéticiens eut pour chef et premier représentant Louis Meigret. Cet esprit curieux et indépendant a publié un Traite touchant' le commun usage de l’escritnre française (1542), oîi il met à nu toutes les absurdités de l’orthographe de son temps; il en veut surtout aux lettres étymologiques. Voici ce qu’il en dit: »I1 y a superfluité de 1 a, en aorné, du b, en debuoir, du c en infiniz vocables, comme faict, parfaict, dict. Du <7, comme aduis, aduerse, de l’e en buttera, mettera, de Vf, en briefuemet, du g comme ung, besoing, de 17 comme en meilleur, de 17 comme clefciult, et autres infinis, de l'o comme en amure, du p comme escripre, escript, et autres infinis, de l’s comme en estre, honneste, et autres presque innombrables, du t comme en et, copulatiue, en faicts, dicts, vents, et en tous les pluriers du participe présent, du V comme en la diphtongue ou qui n’est point françoise. Au regard d’.r final, comme en cheuaulx, loyaulx, il n’est point l’rançois.« Meigret demande résolument la suppression de toutes ces lettres inutiles; il propose aussi d’autres réformes excellentes, en s’appuyant sur des considérations très sensées et qui pourtant ne sont pas encore généralement reconnues: »Ie ne voy point, écrit-il, de moyen suffisant ny raisonnable excuse pour conseruer la façon que nous auons d’escrire en la langue françovse . . . Nostre eseriture, pour la confusion et commun abus des letres ne quadre point entièrement à la prononciation. Les voix sont les elemens de la prononciation, et les letres les
marques ou notes des elemens . Puisque les letres ne sont
qu’imagés de voix, l’escriture deura estre d’autant de letres que la prononciation requiert de voix; si elle se treuve autre, elle est faulse, abusiue et damnable.«
91. Les théories nouvelles et hardies de Meigret, mollement soutenues par Jacques Peletier, furent vivement attaquées par Guillaume des Autelz (sous le pseudonyme de Glaumalis du Vezelet), et il. s’engagea bientôt une querelle orthographique, très curieuse à beaucoup de points de vue, mais qui se perdit dans les sables, comme font presque toutes les disputes sur l’orthographe. Les idées des »meigretistes« furent reprises par
Ramus (ou Pierre de la Ramée), «lecteur du Roy eu l’Université de Paris«, dans sa Gramère (1562), et, sous une forme très radicale, par Honorât Rambaud dans La Déclaration (les abus que Ion commet en escriuant, et le moyen de les euiter et représenter nayuement les paroles: ce que iamais homme n'a fai cl (Lyon, 1578). Rambaud propose une refonte totale de l’orthographe; il adopte un système strictement phonétique, avec des lettres toutes nouvelles, et essaye, de cette manière, de créer une transcription de la langue parlée où il n’y ait rien d’arbitraire, et qui soit abordable à tous «jusques aux laboureurs, bergiers et porchiers«. Plusieurs poètes de la Pléiade, Ronsard, J. du Bellay, Antoine de Rail', se déclarèrent partisans du système phonétique; mais la hardiesse et la nouveauté des réformes proposées effrayèrent le grand public, qui se refusait à lire les textes phonétiques, et par suite les imprimeurs, qui se refusèrent à les imprimer. Ce fut ainsi l’»étymologie« qui l’emporta, non pas sous la forme exagérée proposée par Jacques Dubois dans un livre très curieux (Jacobi Sylvii In linguam gallicam Isagtoge, 1531), mais avec quelques atténuations. On peut dire que l’orthographe de la Renaissance se trouve codifiée dans les Trésors et Dictionnaires de Robert Estienne; mais on était encore très loin du dogme d’une orthographe fixe et invariable.
92. Les deux écoles, la phonétique et l’étymologique, sont encore en présence l’une de l’autre au XVIIe siècle. Les Précieuses proposent une orthographe simplifiée en élaguant un grand nombre de lettres étymologiques (§ 55), et le lexicographe Richelet fait hardiment une application générale de ce système dans son Dictionnaire (1680). Mais c’est toujours l’école étymologique qui a le dessus, grâce à l’Académie française; celle-ci, après de nombreuses hésitations, déclare préférer l’ancienne orthographe «qui distingue les gens de lettres d'avec les ignorans et les simples femmes«. Ce fut une décision funeste. La langue écrite en subit encore les conséquences fâcheuses, quoiqu’il faille reconnaître que, dans chaque nouvelle édition du Dictionnaire (§ (il), l’illustre Compagnie a introduit des modifications, qui marquent presque toutes un progrès vers le phonétisme. Mais que de choses il reste encore à changer!
Nous verrons tout à l’heure à quel degré l’orthographe moderne est arbitraire et trompeuse. Aussi la question d’une manière d écrire simplifiée et rationnelle a-t-elle été souvent discutée, sans qu’on soit encore arrivé à un résultat pratique, l'Académie se refusant opiniâtrement à donner sa consécration aux réformes proposées. On sait que 'même la révolution orthographique tentée par Volney, Sicard et d’autres, sous la première République, échoua pitoyablement. Vu la grande importance d'une orthographe simplifiée, il faut souhaiter qu’on arrive à s’émanciper de l’autorité de l’Académie, comme l’ont déjà fait, du reste, plusieurs revues littéraires, ou que l’Académie elle-même renonce à sa suprématie dans le domaine de l’orthographe. »Ce serait rendre un vrai service à l’Académie française, écrit Gaston Paris, que de la décharger d’un fardeau qu’elle n’a assumé que par hasard, qui pèse lourdement sur elle, et qu’elle n’est pas faite pour porter. Elle a à remplir, même comme compagnie, des tâches bien supérieures et mieux
faites pour elle . Quant à la fixation d’une orthographe
nationale, elle devrait être confiée à une commission peu nombreuse, composée de philologues et de gens pratiques, et qui, en très peu de temps, pourrait doter le pays d’un instrument commode, simple et bien approprié à cette besogne, si importante et aujourd’hui si inutilement compliquée, de la représentation des mots de la langue par l’écriture. Mais peut-être pour faire comprendre à tous l’utilité et la possibilité d’une telle mesure faudrait-il une révolution aussi profonde que celle qui a permis, il y a un siècle, de substituer le système métrique aux mille variétés de poids et de mesures usitées dans la vieille France. Car il ne faut pas se dissimuler qu’une réforme de l’orthographe n’est pas une petite affaire, ni une simple question d’école. « Le temps a donné raison à G. Paris. On a voulu, au début du XXe siècle, simplifier l’orthographe; mais la superstition de l’orthographe de l’Académie empêche toujours toute réforme. L’Arrêté ministériel du 26 février 1901, dû à M. Leygues, alors ministre de l’Instruction publique, n’a amené aucun changement notable hors de l’enseignement primaire, et le nouvel effort tenté par M. Chaumié en 1904 a échoué également en pratique, mais il nous a valu les rapports si instructifs de Paul Meyer et Ferdinand Brunot.
93. Dans la langue moderne, un tout petit nombre de mots s’écrivent exactement comme ils se prononcent; tels sont par exemple ami, mari, midi, mal, fatal, fil, mil (1000), abri, aplani, fini, ni, pari, tari, datif, natif, gala, papa, mira, rima, etc. En général la forme écrite ne donne qu’une idée très inexacte de la prononciation; le groupe de lettres agneaux se prononce [apo], et l’on emploie ainsi sept signes pour figurer trois sons. l)e ces trois sons, un seul est représenté d’une manière phonétiquement exacte: a = [a]; quant aux deux autres, [p] est rendu par deux signes: gn, [o] par quatre: eaux. Comp. encore eu [y], chantent [Ja:t], doigt [dwa], etc. Comme transcription de la langue parlée et vivante, l’orthographe française est donc très défectueuse (comp. Manuel phonétique, § 108).
94. La différence entre la langue parlée et la langue écrite est si grande que, dans beaucoup de cas, les deux langues suivent des règles grammaticales toutes différentes. Dans la langue écrite, le féminin de petit se marque par un e: petite; dans la langue parlée, le féminin de [pati] se caractérise par l’adjonction d’un t: [patit] ; pour les détails, voir II2, § 444 ss. La langue écrite distingue (je, il) parte d’avec (tu) parles et (ils) parlent; la langue parlée confond ces trois formes en une seule: je, tu, il, ils [pari]; voir II2, § 128. D’un autre côté, la langue parlée connaît des formes doubles, même triples, de plusieurs mots qui n’ont qu’une seule forme dans la langue écrite: [nu] et [nuz] se rendent par nous; [tu], [tuz], [tu:s] par tous: [nœ], [nœv], [nœf] par neuf, etc. (comp. § 112).
95. Les défauts de l’orthographe usuelle tiennent aux raisons suivantes:
1 0 Les mêmes lettres ont souvent des valeurs toutes différentes: ville [vil] — fille [ f i : j ] ; chose [Jo:z] — choléra [kolera]; aiguille [£g\d:j] — anguille [agi: j ] ; gemme [gem] — femme [fam]; feu [fo] — eu [y]; nous portions [nuportjô] — des portions [deporsjo]; le couvent [lakuvâ] — elles couvent [elku:v], etc., etc. Comment lire: »Ce mercier a de bons ///s«? [fil] ou [lis]? Les lettres ne nous l’indiquent pas.
2° Les mêmes phonèmes sont représentés de plusieurs manières différentes: [o] s’écrit au, aux, aulx, eau, eaux, haut, hauts; [ve:r] s’écrit ver, vers, vert, verts, verre, verres, vair, vairs; [vë]
Kr. Nyrop: Grammaire. I
s’écrit vain, nains, vainc, vaincs, vin, vins, vint, vingt, vingts. Comp. deuxième, troisième, douzième, où [z] est rendu par x, s, z, et feuille, cueille, œil, bœuf, où [œ] est rendu par eu, ue, œ, œu. Cette ambiguïté des lettres a amené plusieurs doublets orthographiques, auxquels on a parfois attaché un sens différent: bonace — bonasse; conter — compter; différencier — différentier; exaucer — exhausser; lé — lez (les); penser — panser, etc. Comp. IV, § 144,*.
3° L’orthographe est encombrée de lettres muettes. Il faut distinguer entre les lettres qui représentent des phonèmes amuïs: chat [Ja], bas [ha], vase [va:z], les lettres savantes ou étymologiques: sept [set], doigt [dwa], et les lettres analogiques: remords [r9mo:r], je mouds [mu]. Dans ces deux derniers cas, les lettres n’ont jamais été prononcées.
4° L’emploi des consonnes doubles est extrêmement arbitraire. Comp. les exemples suivants: Académie — accabler. Persifler — siffler; boursoufler — souffler. Agrandir — aggraver. Alourdir — allonger; imbécile — imbécillité; fertile — tranquille; modèle — chancelle; banderole — barcarolle; folie — folle. Pomologie — pomme; bonhomie — bonhomme. Sultane — paysanne; félonie — baronnie ; patronage — baronnage; timonier — canonnier; honorer — honneur ; cantonal — cantonnier ; résonance — résonner. Apercevoir — apporter; attrape — trappe; chope — échoppe. Coureur — courrier; chariot — charrette; baril — barrique. Monosyllabe — dissyllabe; présupposer — pressentir. Dorloter — grelotter; abatis — abattre; échalote — carotte ; inquiète — endette, etc.
5° Sous la même graphie se cachent plusieurs formes: neuf (§ 112, Rem.), fds, etc.
96. Les inconséquences de l’orthographe française sont, pour la plupart, ou des archaïsmes ou des étymologismes.
1 0 Archaïsmes. Étant essentiellement historique, l’orthographe française ne reproduit pas la prononciation de nos jours, mais celle du moyen âge ou de la Renaissance; beaucoup des graphies modernes, exactes au point de vue phonétique il y a des siècles, ont cessé de l’être par suite des changements successifs de la prononciation. L’orthographe n’a suivi que de très loin l’évolution phonétique; les graphies telles que faire [fe:r], beau [bo], enfant [âfâ], chantez [Jâte], etc. nous reportent aux temps où ai était une diphtongue [fajra] (§ 200), et eau une tri-
phtongue [baau] (§ 239); où en était encore distinct de an [Infant] (§ 215), et où la consonne finale primitive de la 2e pers. se prononçait [tjanttts].
2° Étymologismes. Par un respect exagéré pour les langues classiques, les écrivains des XVe et XVIe siècles ont essayé de rapprocher les mots français des mots correspondants latins ou grecs, et ils ont ainsi transformé profondément l’orthographe simple et rationnelle du moyen âge (cf. § 39, Rem.; § 89). Les graphies correctes abé, bele, devoir, recevoir, escrit, fait, dit, pié, nu, autre, povre, cler, etc. furent changées en abbé, belle, debvoir, recepvoir, escript, faict, dict, pied, nud, aultre, pauvre, clair, etc. pour ressembler davantage à a b bas, bella, debere, recipere, scriptum, factum, dictum, pedem, nud us, alter, pauper, clarus.
Remarque. Notons, pour l’emploi de h, une très grande inconséquence dans la transcription des mots grecs; à côté de chaos, écho, archange, rhéteur, rhume, athée, pathos, phase, etc., on trouve caractère, colère, école, rapsode, trésor, trône, fantôme, fantaisie, etc.
97. Plusieurs des lettres étymologiques, qui servaient à »parer l’escripture«, comme on disait, ont vite disparu de l’orthographe; d’autres se sont maintenues jusqu’à nos jours; on n’écrit plus debvoir, dict, nud, sçavoir, mais on conserve les graphies non moins monstrueuses: pied, doigt, pauvre, poids, etc. Voici un relevé sommaire des consonnes étymologiques qui se trouvent dans l’orthographe moderne:
1° B: Fabvier, Lefebvre, le Doubs.
2° C: amict, (aspect, respect, distinct, indistinct, instinct, succinct), sceau, scier. — Le Journal des Savants, fondé en 1664, s’intitula Journal des Sçavants jusqu’en 1833.
3° D: fonds (cf. enfoncer), lods, nid, nœud, pied, poids.
4° G: doigt, doigter, doigtier, legs, Magdeleine, vingt, vingtaine, vingtième; signet, Regnard, Régnault, Clugny; oing, seing.
5° L: aulnaie, aulne, aulnée (orthographe vieillie), aulx, faulx (orthographe vieillie), füs, pouls; Gaultier, Paulmier, Saulnier, Ledoulx, et les noms en -auld, ault: Arnauld, Fourchambault, Foucauld, Perrault, Quinault, etc.
6° M: automne, damner, damnation, damnable, condamner (comp. aussi faim, essaim, nom, à côté de levain, on).
7° P: baptême, baptiser, baptismal, baptiste, cheptel, compte, compter (a amené dompter), corps (cf. corsage, corset, corser), exempt, exempter, prompt, promptitude, sculpter, sculpteur, sculpture, sept, septième, temps.
8° T: puits, rets.
9° X: croix, noix, poix, noix, paix, perdrix, six, soixante, etc.
98. Parfois une simple analogie a fait changer la bonne orthographe d’un mot. L’orthographe de la Renaissance en offre de nombreux exemples: on écrit feut (pour fut) d’après eut, craincte (pour crainte) d’après plaincte, ung (pour un) d’après long, etc. La langue moderne présente encore beaucoup d’exemples de ces graphies analogiques, surtout dans la flexion verbale: ainsi rompt, couds, mouds ont remplacé ront, cous, mous à cause de rompre, coudre, moudre (comp. II2, § 53, Rem.). Rappelons aussi les mots suivants:
Anspect, pour anspec (angl. handspeck ou néerl. handspaecke) est dû à aspect. — Choix, pour chois (tiré de choisir), est écrit d’après noix, voix. — Dix, pour dis (decem), est dû à six. Dompter, pour donter ou domter (domitare), comme écrit l’Acad. 1694 — 1719, dû à compter. — Forcené, pour forsené ( fors + sen = hors de sens), dû à force. — Lacs, pour las, vfr. laz (lacium < laqueum), dû à lacet, lacer.
Mets, pour mes (missum, comp. angl. mess), dû à mettre. — Rehaut, pour rehaus (tiré de rehausser), dû à haut.
Remords, pour remors (remorsum), dû à mordre. — Rempart, pour rempar (dér. de remparer) paraît dû à part ou à boulevart. — Renfort, pour renfors (tiré de renforcer), est dû à fort. — Stylet, pour stilet (it. stiletto), dû à style.
Transfert, pour transfer (tiré de transférer), dû à transport ou au lat. transfert. — Vautrait, pour vautrai, d’après trait. Comp. § 104, s et § 207,s (poêle).
99. Voici quelques mots dont l’orthographe vicieuse est due à une fausse étymologie (comp. § 529):
Bâbord, ou XVII*' siècle basbord (bas-bord), altération par erreur d’étymologie de bâbord (holl. bakboord). — Bec-d’âne devrait s' écrire bédane. La forme primitive est bec d’ane (c.-à-d. bec de canard; cf. § 382,»), et non pas bec d’asne comme écrivait Cotgrave (1611); cette fausse étymologie a aussi altéré la pro-
nonciation du mot. Champ, dans poser une planche de champ, aurait dû s’écrire chant (comp. it. canto). — Chaudelait (espèce de gâteau) est pour chaudelet (III, § 384). — Court, dans couper court à, est probablement pour cours (comp. donner cours à). — Déçu, dans au déçu de (c.-à-d. à l’insu de), devrait s’écrire dessu. C’est un composé de la particule dés et su (part, de savoir) ; on écrivait autrefois desceu ou desçu d’après l’ancienne orthographe sçavoir pour savoir. La graphie fautive a induit Littré en erreur: il dérive déçu de décevoir. — Entrechat, altération de entrechas (tiré de entrechasser). — Entretemps, altération de l’ancien entretant (comp. esp. entre tanto ); composé de la préposition entre et tant (tantum). — Heur (bonheur, malheur) devrait s’écrire, comme au moyen âge, eur (< augurium; § 188, Rem.). Le h provient d’une confusion avec heure (hora). — Legs s’écrivait au moyen âge lais ou leis ; c’est, en effet, le substantif verbal de laisser (comp. relais de relaisser)', l’altération est due à l’influence de léguer. — Plantureux est un dérivé de l’ancien plenté (plenitatem); la graphie plentureux a été altérée sous l’influence de plante, qui a aussi changé la signification (IV, § 452). Par, dans la préposition composée de par, devrait s’écrire de part comme au moyen âge (de par le roi < de parte regis). — Plein, dans mettre au plein, est pour plain (planum).
Rancœur (rancorem), pour ranqueur, s’écrit ainsi sous l’influence de cœur. — Sens, dans les deux locutions sens dessus dessous, sens devant derrière, est pour c’en, comme donnent les vieux textes (on trouve aussi ce employé seul: Il tournèrent ce devant darieres et s’en fouirent; Joinville, § 156. Comp. ZRPh, XXIV, 530). Vaugelas écrivait sans dessus dessous, orthographe qui est aussi dénuée de raison que la moderne. — Trocart ou troisquarts est pour trois-carres.
Remarque. Tous ces exemples d’orthographe vicieuse appartiennent à la langue littéraire. On constate parfois, dans la langue moderne, des hésitations cjui sont dues au même fait. Ainsi, dans les locutions populaires monter le coup (en imposer, conter un mensonge), se monter le coup (s’illusionner) et se laisser monter le coup (se laisser mystifier), quelques auteurs ont remplacé coup par cou. De même, nombre d’écrivains qui peignent la vie de la caserne, orthographient autant le commandement au temps (servant à faire recommencer un mouvement mal fait). Rien n’est d’ailleurs plus ordinaire dans le langage écrit que la confusion des homonymes (cf. IV, § 39 ss).
100. Les graphies vicieuses dues à de fausses étymologies sont surtout fréquentes dans les noms de lieux: Aulnaij (Aude nacum); Chambord, Chambourg (Cambo-ritum; celt. ritos = gué); Chantereine pour Chanleraine (canta rana); Châteanroux (Castellum Radulfi); Cinq-Mars (pour Saint Mars) ; d’Agny pour Dagng (Dagninum); Fécamp (F i s c a nnum); les Chères pour Leschères (Lescherias); l’Hérat pour Lérat (Lerate); Mont-Louis pour Mont-Louy (Laudiacum); Neuf/ours (Corrèze) pour Neujols (Novioialum); Saint- Dremond (Sidremum); Saint-Eny (Santinium); Saint- T ron (Centronem ), etc.