‹ Grammaire historique de la langue française (volume 2)Chapitre 100 sur 294 · IL CONSONNES H N GROUPES · texte numérisé non relu

IL CONSONNES H N GROUPES

312. Groupes initiaux. On employait en latin les groupes initiaux suivants: pr, br, tr, dr, cr, gr, fr ; pl, bl, cl, gl, fl; sp, si, sc, sm, et, si l’on veut, kw (qu) et dj (di). Les consonnes de ces groupes sont en position forte et se conservent ordinairement telles quelles: pratum > pré; plus > plus; blasp hem are > blâmer, etc. Les groupes initiaux ne se conservent pas dans les cas suivants:

1° La première consonne s’amuït dans les groupes sp, si, sc, sm après le développement d’une voyelle prosthétique: spatha > espada > espée > épée (§ 4(> 1 ).

2° La deuxième consonne s’amuït dans le groupe gu [kw]: q u are > car (§ 399, Rem.), et dans quelques mots isolés: fie b i le m > faible (§ 513), clincaille > quincaille (§ 507, s).

Kr. Nyrop: (îrnmmnire. I

3° Les deux consonnes se combinent en un son nouveau: djorno (diurnum, {5 408, «) > jour [gmr].

4° Les deux consonnes sont séparées par une voyelle accessoire (S 494): knlf > canif.

Remarque. De nouveaux groupes initiaux sont créés, soit par l’adjonction ou la métathèse d’une consonne: *ranuculam >' grenouille (§ 503), formation m > formage > fromage (§ 518); soit par la chute d’une voyelle inaccentuée: *veracum vrai, directum > droit, quiritare > crier, tirailler

traitler (§ 260). Dans bien des cas, la langue parlée offre des groupes initiaux inconnus à l’orthographe, grâce surtout à l’amuïssement de l’e féminin (§ 292, § 294): pelouse [plu:z], ferai [fre], chenil [Jnil], voilà [via], secouer [skwe], cependant [spddà'.

313. Groupes intérieurs. Les consonnes des groupes à l'intérieur du mot appartiennent, tantôt à la même syllabe: d u | j) 1 u m, cajpra, ta |b 1 a (de tabula), fa brum, ma tr e m, cathedra, co chlearium, s a |c r a m e n t u m, n i g r u m, in |llare; tantôt à des syllabes différentes: al ba, canjtat, cam pum, ver sus, facftum, scrip tum, tes ta, sub|venire, ad venire, etc. Un groupe médial composé de deux ou de trois consonnes, se réduit - ordinairement à une seule: r u p t a > route, h o s p i t a 1 e m > hôtel. Le groupe se conserve dans quelques cas isolés, surtout si la première consonne est r ou si la dernière est r ou l: carbonem > charbon, capra > chèvre, inflare > enfler, etc. Examinons brièvement le sort des consonnes dans les groupes intérieurs.

1° La première consonne, qui est en position faible (§308, s), se vocalise, s’assimile ou s’amuït dans la plupart des cas: alba > aube, factum > fait, script um > écrit, cantat > chante [Jâ:t], campum > champ [Ja], testa > tête, patrem > père, advocatum > avoué, etc. Elle persiste sous une forme affaiblie dans les groupes pr, br et pl: capra > chèvre, febrem > fièvre, duplum > double.

Elle reste sans changement dans les groupes fl, bl, vr, et dans tous les groupes qui commencent par r: sufflare > souffler, flebilem > faible, viv(e)re > vivre, carbonem > charbon, servire > servir.

2° La consonne médiane tombe: galb(i)n um > jalne, jaune; solv(i)s > vfr. sols, sous; serv(i)t > sert; dorm(i)t > dort; firm(u)s > vfr. fers: i n f i r m(i)t a t e m > vfr. en ferlé; hosp(i)t e m > oste, hôte; m a s c (u) 1 u m > masle, mâle; tes t(i)m o n i u m >

tesmoin, témoin; æst(i)mare > vfr. esmer; [)asl(i)naca > pasnaie, panais; mast(i)care > màclirr, etc. (Compare/ morfondre (de morue et fondre), bifteck (angl. beefsleak), rosbif (angl. roastbeel); sur le sort du groupe -net-, voir § 412.

Elle persiste si le groupe finit par /• ou par /: perd(e)re > perdre. vend(e)re > vendre, contra > contre, alt(e)rum > antre, le nés Ira > fenêtre, ossil'raga > orfraie, a s per uni > âpre, in 11 are > enfler, etc.; elle persiste de même dans des mots comme arsit > arst. Les mots qui présentent une consonne médiane conservée sont savants: assomption, muscle, présomptif, mulcter, etc. Sur le développement d’une consonne médiane accessoire, voir §§ 49(> 499.

Remarque 1. La consonne médiane tombée a parfois laissé une trace de son existence dans une modification particulière de la consonne finale. Carpin um > charme; ici le p a labialisé la nasale (cf. § 235). I) fur nus > vfr. jorz; ici, l’élément déniai de la nasale est resté et s’est combiné avec la sifflante en une aflriquée.

Remarque 2. Si un groupe de trois consonnes se produit par la chute d’une voyelle inaccentuée précédant un [r ' , la consonne médiane se modifie parfois sous l'influence des consonnes environnantes, et il se produit une assimilation qui a pour résultat un rapprochement du lieu d’articulation des différents phonèmes: carc(e)rem > chartre (cf. § 412,»).

.‘1° La dernière consonne, qui esl en position forte (§308,i), reste: ardentem > ardent, carbonem > charbon, tardare > tarder, versare > verser, indu rare > endurer, etc. Elle se comporte en effet comme initiale simple (§ 309), parce qu’elle esl le plus souvent initiale de syllabe: le d de ardentem se développe comme celui de dentem. Dans le groupe rmn la dernière consonne subit une assimilation progressive: carm(i)ne > charme (§ 323).

Remarque. Si la dernière consonne est suivie d’un e féminin, elle tombe souvent avec la voyelle, surtout dans le parler un peu négligé. Kn devenant finale, la consonne perd facilement la voix (§ 314,», Rem.) : asthme [asm], quatre > ,katr', plaindre [pltdr], etc., et, grâce au peu de sonorité d’une consonne soufflée, elle finit par tomber tout â fait: il y en a quatre [jcinnkat], et, de cette manière, ilix huîtres devient égal â dix-huit [dizqit]. La consonne amuîe est ordinairement r ou /, et l’amuïssement peut avoir lieu devant une consonne (muît(re) d’hôtel, rend(rt) service, une tab(le) d'acajou, il est impossib(le) de le faire, mon onc(le) reviendra, etc.), et à la pause; mais ici l’amuïssement, surtout celui de I, n’est propre qu’au parler vulgaire: il y en a quat(re), il esl 1res aimabfle), un muf(le). La forme pleine se conserve ré-

gulièremenl devant une voyelle: un maître aimable, rendre heureux, une table à ouvrage, etc ; pourtant, même ici, l'analogie généralise, clans le langage populaire, la forme abrégée: Vof époux (H. Monnier, Paris et ta province, p. 279). (la fait que Vaut' est bien plus gentil que vous (Gyp, Jacquette et Zouzou, p. 104). Pour d’autres détails, voir Manuel phonétique, §§ 39, 47, 56. Sur le sort de -sine, voir § 320,2, Rem; sur -ste, voir § 382, a, Rem.

314. Groupes finals. Les groupes linals se réduisent à une seule consonne ou disparaissent tout à fait.

1° La première consonne, se comportant comme la première consonne d’un groupe intérieur (§ 313, i), s’amuït dans la plupart des cas: script um > écrit; debet > doit; vivit > vit; factum > fait; longum > long: valet > vaut, etc. R seul reste: partent > part, clericum > clerc, etc.

Remarque. Les labiales et les palatales finales tombaient dans l’ancienne langue devant le s de flexion: ainsi drap, chief, sec, devenaient au nominatif singulier et à l’accusatif pluriel dras, chies, ses (II2, § 266). Cet amuïssement se maintint même après que s fut devenu un simple signe orthographique indiquant le pluriel. Th. de Bèze remarque qu’on prononce grief f)s, se(c)s, se(p)s, peti(t)s, te(l)s (comp. § 130, i, Rem.), et la même prononciation est attestée, aux XVe et XVIe siècles, par beaucoup de rimes: Bœufs: peux (Picot et Nyrop, Nouv. recueil de farces, p. 194); advis : vifs (P. Lacroix, Recueil de farces, p. 246); massifs : six ( ib ., p. 436); alibis : chétifs { Mystère de saint Laurent, v. 5340); mors : porcs (ib., v. 5365); Dominus : nul: (Pathelin, v. 330): parcs : espars (Marot); arcs : soudars (id.) ; grecs : près (Ronsard); boucs : nous (id); ennuis : Juifs (Régnier). Robert Garnier fait encore rimer grecs avec après ( Bradamante , v. 1285), et cette prononciation est attestée par le paysan Gareau du Pédant joué qui équivoque sur grecs et grès (II, sc. 2), et par le nom de la rue des Grès, autrefois rue Saint- Étienne des Grecs. Pour d’autres détails, voir II2, § 286 ss.

2° La dernière consonne. L’amuïssement de la voyelle finale (§ 248) amène la dévocalisation de la consonne appuyée finale: b. d, g, v deviennent p. t, c, f, comme dans corbum > vfr. corp (§ 379,s), grandem > vfr. grant (§ 395,2), longum > vfr. lonc (§ 436), salvum > vfr. salf (§ 449); les autres consonnes restent intactes. Après le moyen âge, la consonne finale, primitivement appuyée, s’amuït dans la plupart des cas: fus te m > vfr. fiist > fu(s)t > fâ(t).

Remarque. La dévocalisation des finales sonores est souvent due à une sorte d’assimilation anticipante: il y a anticipation de la position que doivent occuper les cordes vocales durant la pause. C’est un phénomène qu’on observe souvent dans l’évolution des langues; pour les patois français modernes, notons comme exemples les formes tourquennoises lift (livre, lièvre), vife (vivre), anche (ange), imache, linche, ovrache, rache, rouche, russe (ruse), etc.

315. On peut poser comme règle générale que toutes les consonnes finales se prononçaient dans le français primitif. On disait clef, gentil, coup, drap, trop, gras, bas, donner, chevalier, petit, estroit, froit, tart, etc., et c’est là un trait phonétique qui caractérise très nettement la langue du moyen âge en comparaison de celle des périodes postérieures où ordinairement les finales sont tombées. Cette chute est souvent due à la phonétique syntaxique (§ 112).

1° Les consonnes finales s’amuïssaient régulièrement devant la consonne initiale du mot suivant, si les deux mots étaient intimement liés. Déjà dans la vieille Orthographia Gattica, on trouve l’observation suivante: »Item quandocumque aliqua diccio incipiens a consonante sequitur aliquam diccionem terminantem in consonante in racionibus pendentibus, consonans anterioris diceionis potest scribi, sed in pronunciacione non debet proferri, ut apres manger debet sonari âpre manger. « Beaucoup de mots se présentaient ainsi sous une forme double selon qu’ils se trouvaient devant une pause ou devant une consonne. Quelquefois même, une troisième forme s’est développée: quand le mot suivant commençait par une voyelle, la consonne finale, si elle était sourde, pouvait se changer en sonore, de sorte que [s] devenait [z] (§ 459), et [f] devenait [v]. On prononçait ainsi,

devant une pause: devant une consonne: devant une voyelle:

après

aprè

aprez

petit

peti

petit

vif

vit )

avec

avè

avec

Cet état de choses existait encore tel quel au commencement du X\T‘ siècle; les grammairiens de ce temps-là sont unanimes à attester que la consonne finale se prononçait devant une pause. Du Guez (1532) s’exprime ainsi: »En lisant du français, il ne faut pas prononcer la dernière lettre de tout mot terminé en s, en t ou en p, excepté lorsque le mot est suivi d’une pause; en effet, si vous prononcez un mot en 1 isolant, c’est-à-dire en le faisant suivre d’une pause, il faut le prononcer entièrement.»

2° A partir du XVIe siècle, la prononciation des finales subit un changement important. Dans la plupart des cas, la forme

pleine, qui s’entendait devant une pause, a disparu, et elle a été remplacée par la forme abrégée (c.-à-d. à finale muette). Dans quelques cas isolés, l’analogie a agi en sens contraire, et c’est la forme pleine qui s’est généralisée. Devant une voyelle, la vieille prononciation s’est, le plus souvent, conservée intacte. Les exemples cités ci-dessus sont devenus, en français moderne,

devant une pause: devant une consonne: devant une voyelle: aprè aprè aprè(z)

peti pcii peti(t)

vif vif vif

avec avec avec

Remarque. Bonaventure Despériers remarque au début de la nouvelle De la jeune fille qui ne voulait point d’un mary , pource qu’il avoit mangé le doz de sa première femme ( Nouvelles récréations, n° 43): »A propos de ambiguité de motz qui gist en la prolation, les François ont une façon de prononcer assez douce, tellement que de la pluspart de leurs parollcs on n’entend point la dernière lettre, dont bien souvent les motz se prendroyent les uns pour les autres, si ce n’estoit qu’ilz s’entendent par la signification des autres qui sont parmy.« Despériers lui-même équivoque sur lai (laïque) et laid (n° 42), sur dos et dot (u° 43), sur gris et gril (n° 4(>).

3° L'habitude de prononcer la consonne finale devant une pause subsistait isolément au commencement du XVIIe siècle. Van der Aa (1622) dit qu’on peut prononcer à volonté les consonnes finales devant une pause, mais qu’il y a plus de grâce à ne le faire que rarement, à moins qu’on ne veuille donner beaucoup d’emphase au débit. Cette remarque nous montre que, dans le parler ordinaire, l’ancien système n’existait plus; il ne s’était conservé, à cette époque, que dans le style soutenu et dans quelques patois. L’Anonyme de 1624 reproche aux Wallons de prononcer les consonnes finales comme si elles étaient suivies d’un e féminin: le chemin de la vie est estroite pour estroi(l), aimere Dieu pour aime(r) Dieu. Buffier dit en 1709: «Dans la moitié de la France et dans les provinces, où les peuples ne sont pas fort à portée de suivre les changemens que la mode fait à la prononciation de notre langue, ils prononcent encore l’s final .... Au delà du Rhône et de la Loire, on prononce encore accèss, procèss, donnez-less, etc.«

Voir pour les détails Th. Rosset, Orig. de la prou, moderne, pp. ‘284 à 288, et F. Brunot, Hist. long. //•., t. IV, pp. 203 à 213.

Remarque. La prononciation des consonnes finales est encore un trait distinctif du français parlé dans le Midi de la France. On se rappelle l'anecdote de Méry, rencontrant sur le boulevard un de ses compatriotes qui lui demanda :

»Eh bien, fais-tu toujours des verss ?« — »Eh oui, répondit Méry instinctivement, se croyant à Marseille, j’en faiss’.« » Adieu, fit le Phocéen, toujours instinctivement, je m’en vaiss’.u

4° Dans le français moderne, quelques mots isolés, tels que dix, six, neuf, plus, tous, peuvent encore nous donner une idée de l’ancienne prononciation des linales. Ces mots se prononcent ordinairement: — Devant une pause, avec la finale sourde: Il g en a six [sis]; nous étions dix [dis]; ôtez trois de neuf [nœf]; il g a plus [plys]; prière pour tous [tu:s]. — Devant une consonne, avec la finale amuïe: Six [si] francs; les dix [di] commandements: neuf [nœ] garçons: plus [ply] bête; tous [tu] les hommes. — Devant une voyelle, avec la finale sonore: Six [siz] enfants; dix [diz] heures: neuf [nœv] heures; plus plyz aimable; à tous [tuz] égards. Il n’y a pas longtemps, les mêmes règles s’appliquaient aussi à la prononciation de deux et trois: mais les formes deuss et troiss sont maintenant vulgaires.

5° Aujourd’hui encore, on garde dans la prosodie un témoignage curieux du temps où les consonnes finales n’étaient pas encore muettes. La correction des rimes dépend en effet, non de la prononciation qu’on emploie réellement dans le débit des vers, mais de celle qui aurait lieu en cas de liaison. Ainsi, malgré leur homophonie parfaite, on n’admet pas des rimes comme blanc et tremblant, flanc et an, rang et défend, moi et toit, ouvert et hiver, bout et hibou, arme et larmes, pardon et courons, lieu et mieux, pâmé et baiser, etc., etc. Ces rimes qui satisfont pleinement l’oreille, mais non les yeux, sont condamnées par les règles officielles (qui acceptent blancs et tremblants, flancs et ans, lois et toits, etc.); on sait pourtant que les poètes s’affranchissent à l’occasion, et de gaîté de coeur, de ces absurdités.

fi° Les mots français passés dans une langue étrangère peuvent aussi nous renseigner sur la prononciation primitive des consonnes finales; ainsi l’anglais mess continue le vfr. mes (remplacé par mets).

Kumarque. L’amuïssement des consonnes finales est un phénomène très important et qui a été assez riche en conséquences. Il crée un grand nombre de mots’homonymes: prè(s) = prê(t), pri(s) = pri(t), por(t) — por(c), mon = mon(t), sain = sain(t), cou = cou(p), etc.; il a amené en particulier la disparition de la différence entre le singulier et le pluriel: cité = cités, homme = hommes, etc. (cf. § 465, et II2, § 366). Il crée un très grand nombre de finales homonymes: ami — gris [gri] — petit [pati] ; numéro — joyau — pourceau — nigaud [nigo] — assaut [aso] — chevaux [Javo] — galop [galo] — propos [propo] — vieillot (vjfjo]; paysan [peizâ] — marchand [marjâ] — blanc [blà], etc.; de là une confusion générale des terminaisons et des suffixes, et la création de beaucoup de nouvelles formes analogiques qui se montrent dans les liaisons (§ 289) et dans la dérivation: Coi — coite (ÿ^ droit — droite ); typo — typote sot — sotte), etc.; voir II2, § 413, § 416. Chateaubriand — chateaubrianesque roman — romanesque ). Quart-de-rond — quarderonner (jzi goudron — goudronner). Plafond — plafonner , etc.; voir III, §§87 et 101.

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