‹ Grammaire historique de la langue française (volume 2)Chapitre 12 sur 294 · L’accent grave est employé · texte numérisé non relu

L’accent grave est employé

1° Sur tous les e ouverts qui se trouvent dans une syllabe ouverte (dans la langue écrite, bien entendu): frère, mère (comp. fier, mer, amer); cèle, révèle (comp. selle, renouvelle, tel, telle); thème (comp. dilemme); cène, amène (comp. renne); bibliothèque (comp. grecque, avec); sgnalèphe (comp. chef); dépèce, pièce (comp. presse); pèlerin, complètement (adverbe), avènement, je sèmerai, règne, règle, célèbre, hièble, siècle, grièche, sèche, calèche (comp. perdre, reste, précepte), etc.; on écrit également è devant un s final: accès, après, succès. Rappelons qu’il y a des mots qui prennent l’accent circonflexe (§ 104,2) pour marquer l’e ouvert, surtout s’il est long: extrême, suprême (comp. crème, problème);

2° Dans jà (vieilli) et son composé déjà;

3° Pour distinguer orthographiquement certains homonymes: èi — a, çà — co. là — la, où — ou, dès— des.

Remarque. L’accent grave date du XVIe siècle, mais au commencement son emploi est très restreint et très incertain. Dubois (1531) s’en sert pour noter l’e féminin; il écrit grâce, guerre, aiméè; Étienne Dolet (1540) le met sur les particules à et là, et Ramus (1572) l’emploie surtout pour marquer IV ouvert: il écrit mièl, fèrmete, enfer. Ce n’est qu’au XVIIe siècle que les règles modernes commencent à se dégager.'

104. L’accent circonflexe est en même temps un signe étymologique et un signe de prononciation.

1° Il marque la suppression d’une lettre, consonne ou voyelle: côte (vfr. coste); âne (vfr. asne); fût (vfr. fust); âme (vfr. anme); sûr (vfr. seur); âge (vfr. cage); bâiller (vfr. baaillier ); crûment (vfr. cruement ); remercîment (remerciement); oublîrai (oublierai), etc. Pourtant l’emploi du circonflexe comme signe étymologique est très inconséquent: à côté des graphies correctes dû (vfr. dëu), mû (vfr. mëu), plaît (vfr. plaist ), résolûment (vfr. resoluement), gaîment (à côté de gaiement ), etc., on trouve due, dus, indu, ému, promu, pu (vfr. pëu ), su (vfr. sëu: II2, § 95,2), tait (vfr. taist), absolument (vfr. absoluement), vraiment (vfr. vraiment), joliment (vfr. joliement), etc. Sur les mots où le s amuï n’est pas indiqué par un accent circonflexe, voir 8 463.

2° L’amuïssement d’un phonème amenant ordinairement l’allongement de la voyelle précédente (§ 130,i), on s’est parfois servi de l’accent circonflexe pour indiquer la prononciation longue d’une voyelle: âcre (acrem), câble, Cléopâtre, crâne (cranium), grâce (gratia), hâbler (esp. hablar), idolâtre (idololatres), iconolâtre (elxovoXàxprjç), infâme (infamis), mânes (mânes), pâle (cf. § 390), pâtir (II2, § 3, Rem.), théâtre (theatrum); extrême (extremus), suprême (s u p rem u s), trêve; cône (conum), diplôme (diploma), dôme (5w|i.a, § 32), Drôme (Druna), pôle (polus), rôder (autrefois rauder), trône (thronus), etc. Il est à noter qu’au XVI e siècle on écrivait throsne, pasle, extresme, etc. L’emploi du circonflexe comme signe de prononciation n’a d’ailleurs rien de régulier; on écrit cône, dôme, extrême, mais zone, axiome, arôme, problème. Et d’autre part, dans la langue moderne, la présence de l’accent circonflexe n’implique pas toujours la prononciation longue de la voyelle; ainsi arrête, êtes, (je) dîne, gîte, épîlre, flûte, bûche, croûte, voûte, hôtel, hôpital.

rôtir, fûmes, fûtes, aimâmes, aimâtes, etc. se prononcent ordinairement avec une voyelle brève.

Remarque. Souvent les dérivés ne gardent pas l’accent circonflexe des mots simples: cône —conique ; diplôme — diplomate, diplomatie, diplomatique ; grâce— gracieux, gracier, disgracieux, disgracier; infâme — infamie; jeûnedéjeuner; pôle — polaire; sûr — assurer.

3° Dans quelques cas isolés, l’emploi du circonflexe est dû à une analogie quelconque: bédâtne (^£ âne, § 99); bélître épître); traître maître); voûte coûte), envoûter.

4° Le circonflexe s’emploie enfin pour distinguer certains homonymes: croîs (cresco) — crois (credo), crûs — crus, crû — cru, dû — du (cf. 1°).

Remarque. Étienne Dolet, suivant les conseils de la Briefue Doctrine (1533), a le premier employé l’accent circonflexe (1540); il s’en sert pour marquer la chute d’une voyelle: mani aient, vraiment. J. Périon (1555) s’en sert pour marquer la longueur d’une voyelle; aise, bourgeoise. Poisson (1609) met le circonflexe sur le t précédé d’un s amul; baston, teste. Godard (1618), enfin, inaugure l’usage moderne en l'employant en remplacement d’un s amuï: tôt, nôtre, êt, toujours. Cette orthographe fut adoptée, avec quelques restrictions, par l’Académie, en 1740 (cf. § 61).

105. La cédille se place sous un c devant a, o, u, pour indiquer qu’il doit être prononcé comme [s]: façade, façon, garçon, reçu. Au commencement des mots, ç ne s’emploie que dans ça et çà. On écrit savate et sabot pour çavate (comp. esp. zapala, it. ciabattà) et çabot (comp. le picard chabot). C’est à tort qu’il s’est introduit dans l’ancienne orthographe sçavoir (§ 39, Rem.) pour savoir.

Remarque. Le mot »cédille« est emprunté à l’esp. cedilla ( zedilla ), dim.de céda (zeda), nom de la lettre z: le crochet sous le c avait à l’origine la forme d’un petit z. L’imprimeur Geofroy Tory a le premier employé le c caudatum (1529), mais l’usage ne s’en est répandu qu’à partir de 1550. Au lieu de ç, on écrivait cz: faczon, cza, ou ce: prononceons, receoit, etc.; on écrit encore douceâtre (Acad.) pour douçâtre. Il y a eu aussi hésitation entre ç et s(s): maçon n’a définitivement remplacé masson qu’au XVIIe siècle (cf. le nom propre Masson). L'orthographe moderne admet reterçage et retersage.

106. Le tréma se place sur une voyelle (e, i, u) pour indiquer qu’elle se détache de la précédente (ou de la suivante):

haï, naïf. Moïse, Noël, Israël, Saül, Antinous, ïambe (comp. aiguë, ambiguë, ciguë, contiguë, exiguë). L’emploi du tréma est abusif dans des mots tels que aïeul (pour ayeul), baïonnette (pour bayonnette), faïence (pour fayence), glaïeul (pour glayeul); il est superflu dans ïambe, ïambique (cf. ionique, iode, diurne, renia, maria), noël (cf. poème), le Groënl'and, les Boërs, et quelques noms propres en uël. Les anciennes graphies poëme, poëte et troène ont été remplacées par poème, poète, troène. Aux XVIe et XVIIe siècles, le tréma servait aussi à distinguer l’u voyelle de l’u consonne ou v (cf. § 61); on écrivait ainsi: veüe, queue, veuille, orgueil. Sous sa forme actuelle, le tréma a été employé pour la première fois par Étienne Dolet (1540); mais c’est Dubois (Sylvius) qui, en 1531, en eut le premier l’idée; seulement il plaçait un point sur chacune des deux lettres.

Remakque. Dans plusieurs noms propres, on met abusivement des trémas sur des e qui ne se prononcent pas: Maëstricht [mastrik]. Saint Saëns [sÈscks], Mme de Staël [sta:l], Edgar Poë [po]. L’emploi fautif du tréma a parfois amené une prononciation altérée. La famille Desoer, originaire de Belgique, où son nom se prononce [d9so:r], s’appelle maintenant en France [d3so£:r], à cause du tréma dont les compositeurs ont affublé le nom ( Desoër ). Comp. aussi le sort des noms anglais Crusoe, Monroe, etc., écrits en français Crusoë, Monroë (plus souvent aujourd’hui Crusoë, Monroe).

107. L’apostrophe marque l’élision d’une voyelle (a, e, i): l’âme, l’ours, presqu'île, quelqu’un, s’il, etc.; pour le détail des mots qui subissent l’élision, voir § 281. L’emploi de l’apostrophe est assez illogique dans la langue moderne: on écrit lorsqu’il, mais comme il; quoiqu’il, mais quoique étranger; entr'acte, mais entre eux; l’amie, mais une amie, etc.; il est tout à fait abusif dans grand’mère, grand’chose, grand’peine (II2, § 386, a). Dieu vous gard’ (II2, § 136, i), etc., où il n’y a pas élision d’e; remarquer que ç’aurait été se prononce souvent ça aurait été. L’apostrophe est omise dans plusieurs noms propres: Lhéritier, Lhôte, Lévêque, Lange, Lille (§ 489, i), etc.; comp. aussi davantage, dorénavant, verseau, etc. pour d’avantage, d’or en avant, vers’eau (Furetière écrit verse-eau), etc.

Remarque. C’est l’imprimeur Geofroy Tory qui a introduit l’apostrophe (1529); son emploi était au XVIe siècle encore plus répandu que de nos jours; Brantôme, Montaigne, A. d’Aubigné et beaucoup d’autres écrivaient:

un’espee, ell’a, cett'eau, douz’ans, null' opération, un'infinité, etc. Il y avait même des grammairiens qui voulaient utiliser ce signe pour indiquer l’amuïssement d’une consonne et proposaient d’écrire tan’, tou’, etc. Meigret dit dans son Traité touchant le commun vsage de l'escriture françoise (1542): «Toutes les fois qu’en la prononciation aucune letre finalle se pert, l’Apostrophe est necessere en l’escriture pour dénoter la collision, ou perte de la voyelle ou consonante. Et la ou nous ne vouldrions receuoir l'Apostrophe, ie dy qu’encores la letre ne doit point estre escrite. Comme quant nous disons: vne amye entière ayme d’une perfecte amour, nous deuons escrire vn' amy’ entier’ ayme d'une perfet' amour. Cela semble estrange, mais la faulte de bonne lecture ne viendra que de l’imperfection du lisant, et non pas de l’escriture. Quant aux consonantes, ie treuve que les, des, es, perdent s, quant le vocable ensuyuant commence par consonante: nous deuons donc escrire: lé compaignons de guerre e’quelz le’ capitaines ont faict de (sicl dons sont le’ mieux aqquerriz.«

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