‹ Grammaire historique de la langue française (volume 2)Chapitre 124 sur 294 · IV. L -f CONS O N N E · texte numérisé non relu

IV. L -f CONS O N N E

342. L (ou LL) devant une consonne (excepté J; voir § 352) se vocalise après a, é, è, d, 6, et aboutit à u qui se combine avec la voyelle précédente (§ 236 ss.):

alba

aube

*cælos

deux

autre

beaux

chevaux

oiseaux

paume

m o l(e)re

moudre

ta 1 p a

taupe

poudre

faucon

s o 1 (i) d are

souder

saunier

coup

cheveux

fo 1 1 es

fous

filtrum

feutre

pouce

Sur le développement du groupe L -f- R ( > LDR), voir 498,i.

Formes analogiques. Sur l’explication des formes ciels, aïeuls, rossignols, voir § 346 et II2, §§ 289 — 326.

Cas isolés. 1° L est devenu R dans Olna > Orne, pullïpedem > pourpier, ulmum > orme (cl'. Romania, XXIII, 287); conip. les mots d’emprunt arcanne (bas-lat. alcanna), argousin (< it. algozzino), armet (< esp. almete), remorquer (< re-

molquer < esp. prov. remolcar; selon d’autres < ital. rein orc h iare), turban (au XVIe siècle aussi tulban, de l’ar. tulband). On trouve aussi dans la vieille langue carculer (Greban), corpe, encorper, Arger (ATF, X, 38), pour calculer, coulpe, encoulper, Alger; le même passage se retrouve dans le parler actuel de Paris où l'on dit archimie, arco[, arcôve, artérer, armancich, carculer, etc.; pour les autres parlers romans, voir Romania, XXVI, 288. — 2° Dans d’autres mots, L disparaît sans laisser de trace : albulum > able; balneum > bain ; vfr. maletolte > maltôte. Il disparaît aussi dans les combinaisons îles (< de + les), es (< en -f- les), as (< à -f- les), jes (< je -f- les), sis (< si les), etc., voir § 293.

Mots d’emprunt. Alcool, alcôve, almanach, altérer (comp. autre), edtesse (comp. hautesse), balcon, calme, cavalcade (comp. chevauchée), galbe, palme (comp. paume), poltron, soldat (comp. soudard), salpêtre (comp. saupoudrer), valser, etc. Sur L > R, voir ci-dessus.

Remarque. Les autres mots qui, de nos jours, présentent la combinaison l + consonne sont des recompositions (§ 139, a) ou des formations analogiques; ainsi malcontent, malfaire, malgracieux, malgré, malsain, malveillance ont été refaits sur mal; on disait autrefois maucontent, maufaire, maugracieux, maugré (encore dans R. Garnier), maussain, mauveuillance, comme on dit encore maudire, maugréer, maussade. .

343. La vocalisation de la latérale vélaire (§ 337) paraît avoir commencé vers la fin de l’époque gallo-romane; les plus anciens exemples apparaissent dans des chartes latines du Xe siècle, où l’on trouve Rainaudus, Giraut, Gauterius; et Bauduinus se lit dans le Domesdag-Book, livre de jugement, où Guillaume le Conquérant a établi le cadastre de son royaume (vers 1080). L’orthographe a cependant conservé / assez longtemps, et, jusque dans le XIIe siècle, on écrit albe, altre, chevals, palme, talpe, falcon, etc., tout en prononçant probablement une sorte de / très réduit, dont l’articulation consonantique a dû être à peine perceptible; comp. le portugais moderne où la différence de prononciation entre alto et auto est presque insaisissable. On trouve dans Wace ( Roman de Rou; 1170 environ) des rimes qui paraissent attester la vocalisation complète de l: Tout (toi lit) : plout (v. 4428); vout (voluit) : pout (v. 0249), etc. Le passage de / à u se retrouve dans plusieurs

parlers romans, slaves el germaniques (rappelons surtout le hollandais: oud, goud, etc.). — Le / amuï fut réintroduit dans l’orthographe au temps de la Renaissance: on écrivit aultre, chevaulx, paulme, etc. Cette «lettre étymologique« s’est conservée jusqu’à nos jours dans quelques mots cités au § 97; elle est même arrivée à se prononcer dans soulte.

Remarque. En wallon et en lorrain, l est étouffé devant une consonne et la voyelle précédente est allongée (cf. 130, 1): chevals > chevâs, bels > bês, etc.; nous retrouvons une trace de cette particularité dans le nom de ville Belfort , qui, dans l’Est, se prononce [b£fo:r].

344. L (ou LL) devant une consonne tombe régulièrement après ï, ü, et dans quelques dialectes après e (< lat. â, à) et ei (< lat. ë, ï):

fil (i) c e 1 1 a ficelle fil(o)s v fr. fis

pull(i)cella pucelle p u 1 (i) c e m puce

null(o)s vfr. nus

cul(o)s vfr. eus

Ajoutons à ces exemples les deux adverbes communément (< vfr. comunelment ) et gentiment (< vfr. gentilment), Dans la langue moderne, l s’est amuï dans quelque [kek], quelque chose [kekJo:z], quelqu'un [ktkce] (prononciation vulgaire; cf. Manuel phonétique, § 87, s).

Formes analogiques. L’analogie a effacé la différence qui existait entre nul et nus, fil et fis, quel et ques. La forme du singulier a ordinairement réagi sur celle du pluriel, en y introduisant le l: nuis, fils, vils, tels, quels, hôtels, cheptels, poils, etc. Dans culs, la restauration de / n’est qu’orthographique; au point de vue phonélique, c’est en réalité le pluriel qui a prévalu et changé [kyl] en [ky] ; cette forme est de vieille date, cf. cul : coqu (dans RPF, V, 256). La disparition de 17 du singulier s’observe aussi dans dé (vfr. déel < digitale; cf. délot), sénevé (vfr. senevel < *s i n a p i 1 1 u m) et beaucoup de mots en -il: baril [bari], chenil [Jani], fusil [fyzi], gentil [3a li], persil [persij.

Mots d’emprunt. Filtre, filtrer, induit, indulgence, occulte, etc.

tal(e)s vfr. tes

qual(e)s vfr. ques

h o s p i t a 1 (e) s vfr. ostes

capital(e)s vfr. chetes

pïl(o)s vfr. peis

Remarque. L'amuïssement de / dans les cas indiqués n’est pas propre à tout le domaine de la langue d’oïl; ainsi à côté du français gentis (gentilis) on a le picard gentius.

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