L MOUILLÉ
350. La latérale palatale qu’on appelle / mouillé [X] était inconnue au latin classique; elle s’est développée dans le parler vulgaire et se retrouve dans toutes les langues romanes (excepté le daco-roumain et le sarde?). En français, où elle a été très employée, elle provient d’une fusion des groupes LJ, JL, CL, GL: filia > fi 1 j a > fi£a > vfr. fille [ILCaj; bajulare > ba^ar > vfr. baillier; oeulum > oâo > vfr. ueil; vigilare > veAar > vfr. neillier. Dans les patois, on trouve un changement postérieur de [lj] initial ou intervoealique en [X] (comp. § 334); Molière, dans son Don Juan (II, sc. 1) offre les formes gliau (pour l’iau — l’eau; cf. § 239, Rem.), glieu (pour lieu), iglia (pour il g a). Dumas (1733) observe que les Gascons disent familher, soulher, lhard, pour familier, soulier, liard.
Remarque. L’orthograplie française a représenté la latérale mouillée par des graphies très variées. La plus employée est ill, et à la fin des mots il: oreille, travaille, grenouille, conseiller, travailler, mouiller; conseil, travail, fenouil-, après un i, on écrit seulement 11 ou 1: fille, vrille, grésil, mil. Dans les plus vieux textes, on trouve ti: pâlie, filie, et, surtout dans le Nord, ilg, lg ou gl, comme en italien: conseilg, filg, eilg, batagle; en wallon enfin on employait 1H, comme en portugais. J. Peletier (§ 31) écrivait travalh, eulh.
351. Voici quelques observations sur le sort phonétique et l’orthographe de la latérale mouillée.
1° Dans la langue moderne, la latérale mouillée n’existe plus; elle a été simplifiée en [j]: fille se prononce [fi:j], briller [brije], etc. Les premières traces de cette simplification se trouvent au XVIe siècle, dans la graphie coïon (< it. coglione), sobriquet grossier appliqué aux Italiens (IV, § 189). Au XVIIe siècle, Hindret (1687) dit que «dans la petite bourgeoisie de Paris on trouve beaucoup de gens . . . qui pour dire bataillon, postillon, bouteille, mouillé, bouillon, et autres mots . . . disent batagon, postiyon, boutaige, mougé, boügomi (comp. Mélanges Brunot, p. 297). Au XVIIIe siècle, cette prononciation était assez répandue, même hors de Paris, et pourtant, les grammairiens la qualifient ordinairement de vulgaire et vicieuse; ce n’est qu’au XIXe siècle qu’elle est officiellement reconnue. M me Dupuis (1836), qui réclame encore le son mouillé pour le discours soutenu, ajoute: «Dans la conversation, on pro-
noncera bi-iard, bi-iet, bi-iot, rou-ier, tâ-ieur, etc., pour billard, billet, billot, rouiller, tailleur, sans s’inquiéter des avis contraires, ni des réclamations de province. « De nos jours, le son mouillé a disparu aussi du discours soutenu, il ne s’entend plus que dans quelques patois (par ex. le poitevin et le saintongeais), dans le Midi et en Suisse; la prononciation simplifiée l’a emporté, malgré les vives protestations d’un Littré. Le son [Æ] est maintenant tout à fait étranger aux Français du Nord; s’ils doivent le figurer, ils écrivent li. Dans son dernier roman, A. Daudet remarque que Pierre Izoard, le Marseillais, «disait fdiette« ( Soutien de famille, p. 33).
Remarque. La simplification de [Æ] en [j] a eu lieu également en roumain, où filium est devenu fiu (en passant par dans quelques dialectes du
Centre et du Nord de l’Italie (à Pescara, on dit scejie pour scegliere, et en vénitien fio pour figlio), en espagnol, où callcir se prononce vulgairement kajar], et en montpelliérain, où l’on dit payo (paille), bouleijo (bouteille), etc. Sur l’extension du »yeismo« en espagnol, voir Romania, VIII, 622.
2° La simplification de la latérale mouillée en [j] n’a pas été notée dans l’orthographe ordinaire; on continue à écrire füle, bouteille, quoique ces mots ne contiennent plus d’ /. Rappelons pourtant colon, doublet de couillon (cf. § 120, Rem. 1). On peut, d’autre part, relever quelques cas curieux de «graphie inverse« où l’on a employé le signe de 17 mouillé pour figurer le son de [j]. Exemples: Aimerillot, pour Aimeriot, dim. d ’Aimeri. Cabouille (< esp. cabuya). Épillet, pour épiet, dim. d’épi. Fourmiller (de fourmi), vfr. formiier. Porillon, pour porion (narcisse des bois), dér. du lat. porus. Reillière, pour rayère, dér. du vfr. raiier. Souquenille, pour souquenie < vfr. sosquenie (§ 20, i). Toupiller, pour toupier, dér. de toupie. Bérain, en 1075, protestait déjà contre de telles graphies: «Dites et écrivez faïence, et non faillancea.
3° La simplification de [A] en [j] est accompagnée dans le parler vulgaire de celle de [lj] en [j]; ceux qui ne se piquent pas de bien prononcer disent escayer, souyer, miyon; dans plusieurs patois on trouve yèvre pour lièvre, etc. (voir RPhF P, VIII, 82; XV, 310). Ce développement a amené par contre-coup (§ 115) la substitution sporadique de [lj] à [j]: L’entendez-vous gueuler, le petit citoillien (J. Marni, Fiacres, p. 78). Cela est audessus de mes moilliens (H. Lavedan, Le nouveau jeu, p. 262). Nous avons entendu essuilier pour essuyer.