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LES VIBRANTES

355. Le latin ne connaissait qu’une seule vibrante, P r linguo-dental ou apical [r], qui se formait par la vibration de la pointe de la langue contre les alvéoles ou la partie postérieure des dents supérieures. Ce phonème se retrouve dans toutes les langues romanes; pourtant, on y a substitué, dans certaines régions, deux autres vibrantes, 1’ r uvulaire [r], formé par le roulement de la luette et 1’ r parisien ou »dorsal« (§ 356, s).

Quelle que soit son articulation, la vibrante est ordinairement sonore. Elle devient plus ou moins sourde après une consonne sourde: pré, trop, croix, battre, fiacre, sucre, etc.; à la finale, même après une consonne sonore: poudre [pudr], membre [mâ:br], plaindre [plè:dr]. Le r sourd final s’amuït souvent complètement (§ 313, s, Rem.).

356. Voici quelques remarques historiques sur l’emploi des vibrantes.

1 0 R apical. Dans la plus ancienne période du français cette vibrante paraît seule employée; c’est l’articulation traditionnelle, et son emploi est attesté par le développement d’une dentale dans *ess(e)re > estre, être, cin(e)rem > cendre, etc. (§ 498 — 499), par le changement de d en r dans medicum > vfr. mire, etc. (§ 475,4, Rem.), par la fluctuation entre r et s [z] dans chaire et chaise, etc. (§ 360), et entre / et r (§ 359). Ces phénomènes et plusieurs autres ne s’expliqueraient pas si r avait été uvulaire. L’articulation apicale s’employait généralement encore au XVIIe siècle; en 1668, en parlant, dans son Discours physique de la parole, de la formation de R, le cartésien de Cordemoy dit: »La

lettre R [se prononce] en portant le bout de la langue jusqu’au haut du palais, de manière qu’étant frôlée par l’air qui sort avec force, elle lui cède et revient souvent au même endroit tandis [c.-à-d. aussi longtemps] que l’on veut que cette prononciation dure.« Cette explication a été reproduite par Molière dans Le Rourgeois gentilhomme (II, sa 4). Pour la période moderne, l’articulation primitive a perdu beaucoup de terrain dans le Nord de la France, où elle ne s’est conservée que dans les campagnes et les petites villes; à Paris le [r] ne s’emploie plus guère que dans le discours soutenu et dans le chant. Au Sud de la Loire, on a en général gardé l’ancien [r].

Remarque 1. Selon ce que nous raconte Joinville dans sa Chronique (§ 33), saint Louis disait que »male chose estoit de penre de l’autrui; car li rendres estoit si griez que, neis au nommer, li rendres escorchoit la gorge par les erres qui y sont«. Nous pensons qu'il ne faut pas prendre cette phrase trop à la lettre; quand le roi dit que les r écorchent la gorge, il veut dire seulement qu’ils produisent un roulement très fort ; mais le roulement se faisait dans la partie antérieure de la bouche (par la pointe de la langue), non pas dans la gorge proprement dite (par la luette).

Remarque 2. En perdant son roulement, la vibrante dentale [r] se réduit à une sorte de fricative dentale qui se rapproche de [z] ; voir § 360.

2° R uvulaire et R dorsal. L’ r uvulaire, le erre francese, comme disent les Italiens, est une remplaçante affaiblie de l’apicale; elle est, presque partout où elle se retrouve, de date récente. Pour la France, elle est surtout propre à certains grands centres et à certaines provinces (région de Marseille par ex.). Il se peut que, dans quelques cas isolés (par ex. devant certaines consonnes), on ait articulé un [r] déjà au moyen âge (cf. § 362, Rem.); mais, quoi qu’il en soit, cette articulation ne s’est généralisée que vers la fin du XVIIe siècle; l’influence supposée des Précieuses n’y est pour rien (voir Manuel phonétique, § 57).

Dans une grande partie du nord de la France, s’entend une vibrante dépourvue de roulement; c’est 1’ r »dorsal«, appelé souvent r »parisien«, car il est courant dans la région de Paris. La luette ne vibre pas, et »le dos de la langue se soulève au niveau du point d’articulation de la voyelle qui suit r, ou, quand il n’y a pas de voyelle immédiatement après 1’ r, de la voyelle qui le précède. C’est là que se produit le frottement qui constitue cet r«. (M. Grammont).

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