II. R INTERVOCALIQUE
359. R intervocalique se maintient: amara > amère, para r e > parer, corona > couronne, pariculum > pareil.
Cas isolés. Ii est devenu L dans les mots suivants: capilotade (< capirotade; encore dans Oudin, 1642); échalas (vfr. écharas ); ensorceler (vfr. ensorcerer, dér. de sorcier ); écarteler (< *esquarterer, dér. de quartier ); frileux (pour frireux < frigorosum); haler (vfr. harer, dér. de hare ); vfr. boulier (mbal. hurære?);
majolique (< it. majolica, pour major ica, de l’île de Majorque); malitorne (doublet de maritorne ); marjolaine (vfr. marjoraine; bas-lat. majorana); matelas (vfr. materas < it. materasso); mortelier (dér. de mortier ) ; palefroi (paravere* dum); pèlerin (peregrinum; on trouve pelegrinus dans CIL, III, n° 4222); prunelaie (pour pruneraie, dér. de prunier ); sommelier (pour sommerier, dér. de sommier)-, sorcellerie (pour sorcererie, dér. de sorcier ); tracelet, doublet de traceret (dér. de tracer ); vaudeville (vfr. vaudevire = Val de Vire). Dans plusieurs de ces mots, c’est la dissimilation (§ 511) qui est en jeu. Le passage de R à L est fréquent dans les patois, où l’on trouve celise, malichau, molue, mule, raie, râlement, etc.; colidor pour corridor s’entend dans le parler vulgaire de Paris. — Remarquez enfin plusieurs, qui dérive de pluriores sous l’influence de plus, et proue, qui ne remonte pas directement à prora, mais est emprunté du génois proa.
360. R intervocalique peut perdre son roulement; il devient alors une fricative (comp. la prononciation anglaise actuelle de round, rye, try, dry, brown, etc.), et finit par aboutir à une sorte de blèsement indistinct, un son sifflé qui se rapproche beaucoup de la sifflante sonore [z]. Cette' prononciation, dont on trouve les premières traces au XIVe siècle dans quelques patois méridionaux, était connue, à Paris, au XVIe et encore au commencement du XVIIe siècle. Il paraît qu’elle était surtout propre aux femmes. Dubois (1531) remarque: »In utroque vitio mulierculæ sunt Parrhisinæ; et earum modo quidam parum viri, dum r in s, et contra ... s in r passim magna affectatione convertunt, dicentes Jeru Masici . . . et id genus sexcenta.« Pillot (1550) observe: »Parisinæ mulierculæ . . . adeo delicatulæ sunt, ut pro pere, mere dicant peze, meze.a II est curieux de remarquer que la même prononciation zézayante a été observée de nos jours à Oslo, et là, également, chez les »mulierculæ«. La substitution de [z] à r, et vice versa, était tellement répandue à Paris que Clément Marot a cru utile de la ridiculiser dans YEpistre du biau' fys de Pazy. En voici les premières lignes:
Madame, je vous raime tan,
Mais ne le dite pas pourtan,
Les musailles ont deroreille, etc.
Cette prononciation est tombée en désuétude au commencement du XVIIe siècle. Godard remarque, en 1620: «Nos Parisiens mettoient autrefois (mais cela ne se fait plus ou c’êt fort rarement, et seulemant parmi le menu peuple) une s au lieu d’une r, et une r au lieu d’une s.« Dans La Ville de Paris en vers burlesques (1652), le sieur Berthaud (Berthod) fait parler un villageois qui dit coleze (colère), taize, freze, fezé (ferai). La langue actuelle présente quelques traces de ce sigmatisme: besicles (pour bericles, altération de béryl), chaise (doublet de chaire), nasiller (vfr. nariller; cf. nasille et narille < *n a rie u la), Ozoir (Oratorium).
Remarque. Le phénomène existe encore dans plusieurs patois, en champenois, en blaisois, en berrichon, et en outre dans le pays de Gaux et Pile de Jersey. Un poète jersiais remarque:
A Saint-Martin i disent veze Faisant d’r un z comme en pe;e.
A Saint-Luotliains et à Saint-Pierre L’r entre voyelles se change En th, est-clie pon étrange?
Dans quelques régions normandes, P r intervocalique s’est même réduit à une simple aspiration [h]: on dit envihon, mouhi, couhi, etc., pour environ, mourir, courir (comp. § 459).