‹ Grammaire historique de la langue française (volume 2)Chapitre 135 sur 294 · H après une consonne se maintient · texte numérisé non relu

H après une consonne se maintient

1° R après une consonne initiale: pratum > pré, crucem > croix, frigidum > froid, granum > grain.

Cas isolés. R > L dans fleurer (fragrare) et flibustier (holl. vrijbuiter); Furetière donne le doublet fribustier. R a disparu par dissimilation (§ 513,2) dans Ferry (pour Frerri, de F r i d u rî k).

Remarque 1. Plusieurs mots qui commençaient autrefois par une consonne simple, commencent maintenant par cons. + r. Ce groupe s’est formé par le développement d’une consonne accessoire (§ 504): vfr. beuilles breuilles; vfr. ville > vrille; vfr. renouille > grenouille ; vfr. mire > bruire; par une métathèse (§ 516 ss.): vfr. formage > fromage; par la chute d'une voyelle (§ 260): d irectum > droit; vfr. verai > vrai ; tirailler > trailler.

Remarque 2. Dans l’argot actuel de Paris, il y a souvent amuïssement de 1’ r qui suit une consonne initiale (le plus souvent devant semi-consonne): A doite (Bruant, Dans la rue, p. 11), foid (J. Rictus, Soliloques du Pauvre, p. 122), popiétaires (ib., p. 169); dans quelques patois, on entend tois pour trois.

2° R après une consonne intérieure: libra > livre (§ 376,2),

capra > chèvre (§ 369,2), facere > faire (§ 408), sulphur > soufre (§ 441), liberare > livrer, februarium > février (cf. § 452,2), etc. Sur le développement du groupe LR: mol(e)re

> moudre, voir § 498, 1; sur MR: cam(e)ra > chambre, voir § 497,2; sur NR: cin(e)rem > cendre, v.oir § 498,2; sur SR: antecess(o)r > ancestre, ancêtre, voir § 499; sur ZR: co(n)s(ue)re > cosdre, coudre, voir § 498,4.

Cas isolés. R passe à L dans cri bruni > crible; *acerarborem? > érable. Cet / s’amuït parfois : Christophor u m > Christophle > Christophe; scalprum > eschaupre > échople > échoppe; tempora > temple > tempe (comp. § 341,2). R disparaît également dans plusieurs proparoxytons, après a, dans Isara > Oise, passerem > vfr. passe ; par dissimilation, dans feretrum > fiertre > fierte, Treveris > Trêves; par étymologie populaire, dans vipera > vive (comp. les formes collatérales guivre et vipère).

Remarque 1. On trouve dans la vieille langue fiertre et fierte, traître et traite, graindre et grainde, etc.; on hésite encore entre martre et marte, tandis qu’on a assigné une signification différente à pampre et à pampe. Cette alternance de formes explique la présence d’un r adventice dans plusieurs mots, comme tartre, tourtre, etc. pour tarte, tourte, etc. (voir pour les détails, § 504,»).

Remarque 2. Si 1’ r devient final, il perd facilement la sonorité (§ 314,», Rem.) et peut disparaître (§ 313,8 Rem.); dans les chansons argotiques actuelles lettres rime avec dettes.

362. R devant une consonne se maintient: barba > barbe, carpinum > charme, servire > servir, porcum > porc, p o rcellum > pourceau, cær(e)folium > cerfeuil, etc. Il faut remarquer en outre que r change volontiers de place, en se joignant à la consonne initiale de la syllabe: *berbicem >

> berbiz > brebis; f o r m a t i c u m > formage > fromage; paupertatem > poverté > pauvreté; * t u r b u 1 a r e > tourbler > troubler; on trouve dans la vieille langue bregier, fremer, govrener, vreté, etc., pour bergier, fermer, governer, verté, etc.; comp. § 517 ss.

Cas isolés. — 1 0 R devient L dans Arvernia > Alvergne, Auvergne; germ. skarwachta > eschalguaite, échauguette, et dans alganon, emprunté du bas-lat. arganum (corruption de organum). — 2° R disparaît dans plusieurs cas. Le groupe

KS a été assimilé dans quelques mots, et cela des le latin vulgaire: dors uni > *dossum > dos; per sic a > *pessica

> pêche (it. pesca). De même deorsum est devenu *deosum (roum., prov. jos; it. gioso), ou jusum (St. Augustin), d’où vlr. jus (it. giuso, giîi ), sous l’influence du mot correspondant susu m, ancienne forme collatérale de sursum. Germ. firste

> feste, faîte (§ 200, Rem.); comp. *acerar b o rem? > érable, germ. be refrit > beffroi. Dans d’autres mots, l’amuïssement de R est de date récente; ainsi babiche, babichon, bénarde, frélampier, héberger, olénois ou alénois (du «cresson al.«) sont pour barbiche, barbichon, bernarde, frère lampier, herberger, orlénois (§ 188); à côté de muscadin, on a conservé muscardin (comp. § 55); faubourg pour forbourc est dû à une étymologie populaire (§ 530); Ménage remarque ( Observations , p. 329) que Ronsard a dit marsepain conformément à l’italien marzapane, mais il ajoute qu’il faut dire massepain conformément à l’espagnol mazapân (l’esp. actuel ne connaît que marzapcin). L’ r se supprimait aussi volontiers quand la syllabe suivante contenait un autre r; on disait abre, mabre, mécredi, etc. Vaugelas ( Remarques , II, 147) soutient encore que «la plus saine opinion et le meilleur usage est non seulement de prononcer, mais aussi d’escrire mécredy sans r, et non pas mercredy«. Devant L, il y avait souvent assimilation: Challon, palier, mellan, supellatif, etc.; Rovelles (1533) atteste que les Parisiens disaient Challes, vcdlet, palier, malle, pour Charles, varlet, parler, marie; on a conservé chambellan, qui était en vfr. chamberlenc.

Remarque. Les poètes du moyen âge négligeaient souvent dans leurs rimes K devant une consonne; on trouve rivage : barge, merveillos : dolors, dras : eschars, bagne : espargne, etc., etc. Ces rimes imparfaites, qui semblent accuser une prononciation affaiblie (uvulaire?) de 1’ r, existaient encore aux XVe et XVIe siècles, surtout dans la littérature populaire: Villon fait rimer rouges : courges, mesle : perle, hurmes : grumes, etc.

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